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Contrôle collectif des ressources et crise actuelle du système politique en Algérie

par Abdelatif Kerzabi*

Nous sommes au Vème siècle avant J.-C. et voilà que la Grèce introduit des réformes politiques qui réduisent l'influence politique des familles nobles les plus riches et permettent à l'ensemble des citoyens athéniens de participer à la vie politique de la cité et de pouvoir accéder aux plus hautes fonctions de l'État.

Cette participation s'exprime en donnant le droit de vote à la plus grande partie de la population. Mais les conditions d'exercice de ce droit et en particulier les procédures de la compétition électorale façonnent et déterminent les conditions d'exercice de la démocratie. De ces conditions et procédures découle en grande partie le taux de participation. Cette participation est portée par les différents partis qui se font concurrence.

En Algérie, il suffit d'observer la faible participation aux élections législatives de mai 2017 pour dire que les partis politiques sont frappés de discrédit. Au moment où les partis politiques portent haut et fort leurs discours, l'abstention semble être plus porteuse d'une opposition qui a choisi la voie silencieuse de la non-participation. Cette situation reflète une société coupée de son élite politique incapable de mobiliser les électeurs. Ces dernières joutes électorales ont été marquées par un discours politique qui a porté sur l'impérieuse nécessité de voter. Il s'agissait de convaincre l'électeur d'aller aux urnes. Partis politiques en lice et élite dirigeante partageaient la même angoisse : l'abstention. La première remarque consiste à dire que la participation des électeurs légitime à la fois les partis politiques qui remportent les premières places dans l'assemblée législative et l'élite dirigeante. Pour les premiers (partis politiques), elle signifie l'existence d'une base sociale partisane, pour la seconde (élite dirigeante), elle désigne une avancée dans la transition démocratique, ce qui conforte l'opinion publique internationale. Une deuxième remarque, moins évidente cette fois-ci, nous fait dire qu'en Algérie l'élite politique d'une part et l'élite dirigeante d'autre part sont assises sur la même légitimité. Il s'agit de la légitimité révolutionnaire. Or, cette légitimité n'est plus porteuse pour au moins deux raisons :

La génération post-indépendance qui forme aujourd'hui la majorité du corps électoral ne se sent plus concernée par l'idéologie nationaliste. Cette jeunesse qui n'a connu ni le colonialisme ni la guerre de libération aspire à un Etat de droit et à la démocratie, alors que la légitimité révolutionnaire place la volonté populaire sous la tutelle de l'Etat et l'ampute de toute forme de contre-pouvoir et de contestation.

Ce même corps électoral considère que l'élite dirigeante n'a pas réussi à satisfaire les demandes qui lui sont adressées, d'où l'absence de confiance en l'Etat. De ce fait, l'électorat a conscience que les politiques publiques ne sont en aucun cas liées à sa participation en tant qu'électeur. Les résultats officiels des élections sont frappés de suspicion de fraude électorale. L'élite dirigeante ne semble pas être perturbée par l'ampleur de l'abstention. Au contraire, elle considère que les abstentionnistes ne veulent pas s'impliquer dans la gestion des affaires de la cité. Le discours arrogant de l'élite dirigeante, contredit par le vécu de la nouvelle génération, va jusqu'à qualifier ceux qui ne votent pas d'anti-nationalistes.

Les résultats ridicules de ce dernier scrutin sont la conséquence d'une suite d'alertes annoncées depuis les années 1990. L'arrêt du processus électoral en 1991 ainsi que la fraude massive lors des législatives de 1997 en sont les points culminants. Depuis, les législatives drainent de moins en moins d'électeurs.

L'abstention est un acte contestataire qui ne concerne pas uniquement la représentation politique, mais aussi les représentations syndicales (syndicats des enseignants du supérieur…) et professionnelles. Nous sommes en présence d'une crise de la représentation qui suggère une mutation de la société qui exprime son mécontentement par l'émeute. La société porte sa voix par la violence et non par le bulletin de vote. Faute de canaux de transmission face à un pouvoir qui refuse de communiquer, l'émeute, la destruction d'édifices publics, la coupure des routes sont devenues les moyens d'expression habituels. Par conséquent, l'abstention est un acte politique, elle exprime un rejet. Ce qui ressemble à de la passivité électorale est en fait le signe et l'expression d'une rupture entre la société, d'une part, et l'élite dirigeante et politique d'autre part.

La crise du système politique en Algérie est, nous semble-t-il, liée au fait que la compétition politique n'est tolérée qu'au sein du même groupe social qui se reproduit depuis l'indépendance. La société, exclue de la gestion des affaires de la cité, n'est appelée que pour voter. Rejetant ce système, la société ne se sent pas concernée par les élections. Elle exprime son mécontentement par la violence contre les symboles de l'Etat. Nous proposons dans cette réflexion de montrer que la crise actuelle au sommet du pouvoir n'est que le résultat d'un système politique mis en place depuis l'indépendance. Que ce système n'a pas changé même s'il a subi des transformations dans sa forme pour se reproduire. Pour ce faire, nous considérons que le système politique en Algérie est passé par deux grandes phases : Une première phase de centralisation et de contrôle des ressources économiques au profit d'un collectif issu de la guerre de libération nationale qui sera élargi par la suite aux ayants droit formant «la famille révolutionnaire»(I). Une deuxième phase qui s'est imposée à la suite des événements d'octobre 1988 et de la transition vers l'économie de marché dans un climat d'embellie financière qui a permis l'élargissement de la «famille révolutionnaire» à des hommes d'affaires qui ont accumulé leurs fortunes sous l'ombre des dépenses publiques et des autorisations d'importation (II).

I : Le contrôle collectif des ressources

Au lendemain de l'indépendance, les pouvoirs publics confisquent boutiques, hôtels, cinémas, commerces et autres activités qui viennent s'ajouter à la liste des biens abandonnés dans leur exode par les Européens et que les autorités déclarent vacants. Par cette pratique de confiscation-nationalisation, tout investissement privé national est dissuadé. L'État indépendant, qui hérite du vaste domaine approprié par l'État colonial, semble vouloir réduire davantage les moyens matériels pouvant servir de fondement à l'apparition d'une société civile (Henni, 1998). Le pouvoir (Henni) «eut immédiatement le sentiment qu'il ne dépendait pas de cet ensemble de quémandeurs et que, tenir l'administration, c'était tenir le moyen de neutraliser les individus marquants». Dès 1963-64, les autorités monopolisent les importations et les exportations ainsi que la détention de devises. C'est l'Etat qui est le vendeur unique de vin, de pétrole, de gaz ou de minerai de fer.

L'institution de la subvention sur les prix des produits importés se traduit par la disparition des produits locaux. C'est ainsi que l'Algérien abandonne les cultures de haricots secs, de pois-chiches, de lait etc., devenus source de revenus misérables. L'importation est sollicitée pour couvrir les besoins de la population en biens qui étaient jusque-là produits en Algérie. L'activité économique, au lieu d'être une source de création de la richesse locale, devient circulation de richesses produites ailleurs. L'économie devient une circulation marchande plutôt qu'une activité de production.

Ce contrôle collectif et centralisé des ressources entraîne la disparition de la multiplicité des acheteurs et des vendeurs. L'Etat est le principal vendeur (Galeries algériennes et Souk El Fellah). Quand l'Etat monopolise les ressources il tient la société tout entière et la soustrait aux règles de l'économie. La société, en perdant son assise économique, se place sous le contrôle de l'Etat qui devient hégémonique. Par cette pratique les pouvoirs publics placent les particuliers dans une situation de demandeurs.

L'administration publique n'échappe pas à cette logique de domination. Tout le monde a besoin de l'administration et c'est normal. Sauf que l'administration algérienne, qui a reproduit les usages de l'administration coloniale, a reproduit et amplifié les pratiques de domination et de contrôle social. Tout le monde a besoin d'une signature, d'un cachet d'une autorisation pour de simples affaires. Une simple inscription à l'université nécessitait plus d'une vingtaine de documents dûment signés. Imaginez la galère ! N'a-t-on pas vu se constituer des chaînes importantes devant les guichets de nos administrations pour un simple retrait d'un extrait de naissance ? N'a-t-on pas vu de simples agents de l'administration quitter leurs bureaux pendant des heures pour aller prendre un café alors que les citoyens s'entassent devant son bureau ? En multipliant ces procédures inutiles dans la plupart des cas, on met la société sous la tutelle de l'administration et donc des pouvoirs publics. Le service public devient une contrainte publique que tout le monde craint. Une place dans les rouages de l'Etat est plus valorisante qu'un métier productif tel que le travail de la terre, la menuiserie…

Sur le plan politique l'élite dirigeante élargit sa base sociale en permettant aux enfants et petits-enfants des anciens combattants d'occuper les premières places sociales (A. Henni, 2014). Une nouvelle couche sociale émerge, elle regroupe des millions d'ayants droit et bénéficie de pensions et de privilèges (accession aux biens d'investissement et de consommation importés). Au fil du temps, cette nouvelle couche sociale qui se fera appeler «famille révolutionnaire», formera une base électorale acquise à la reproduction de l'élite politique. Le contrôle collectif des ressources va s'appuyer sur cette couche sociale. Le discours légitimant est nationaliste. Toute opposition est considérée comme une opposition à la nation. Il n'y a pas de place aux idées contradictoires. D'où le refus de toute alternance et l'impossible émergence de partis d'opposition. Le pouvoir politique s'érige en clergé pratiquant l'inquisition au nom de l'Etat moderne. L'individu est considéré comme un vassal régi par l'Etat à qui il droit prêter allégeance.

Il s'avère en fin de compte que le régime politique algérien obéit plutôt aux contradictions internes à la classe politique qu'aux contradictions de la société. L'analyse anthropologique, nous dit Henni (2014), de longue durée montre qu'il s'établit ainsi un authentique «dynastisme» collectif qui admet, certes, les compétitions individuelles, mais seulement au sein du même groupe social qui se reproduit collectivement. L'arrêt du processus électoral de 1991 a mis fin à la montée d'une élite hors «famille révolutionnaire» de prendre le contrôle des ressources. Le Front Islamique du Salut aspirait à remplacer la légitimité révolutionnaire par la légitimité religieuse. Au nom de la sauvegarde de la nation, les espaces publics sont fermés au débat et à la critique. L'Etat d'urgence est décrété, le pays sombra dans la violence.

II : Le contrôle collectif élargi des ressources

Avec la crise financière de 1986 et les émeutes d'octobre 88, une nouvelle Constitution donne à la société le cadre de son émergence civile (Henni, 1998) tout en la privant du contrôle des ressources. L'élite dirigeante garde le contrôle des ressources en soumettant l'utilisation de ces ressources au préalable des autorisations de l'Etat. Le contrôle des «petites affaires» est laissé aux collectivités locales, alors que «les grandes affaires» restent soumises aux autorisations centrales (Henni, 2015). Il est curieux de constater qu'en Algérie, les petites entreprises privées ne connaissent pas de croissance, elles restent petites, alors que les moyennes et les grandes entreprises croissent plus vite que la moyenne mondiale !

Le retour à la normale se fait en concomitance avec l'élargissement de la répartition des ressources de la nation au profit d'individus inconnus du public et qui feront fortune en un temps record. C'est ainsi que El Khalifa devint un personnage de premier plan. Sauf que l'enrichissement individuel s'accompagne souvent d'ambitions politiques. Un Premier ministre affiche ses ambitions présidentielles, il s'appuie sur l'homme riche du moment qui mobilisa son argent et sa chaîne de télévision au profit de ce prétendant au pouvoir. C'est la première fois que l'argent se mêle de politique. Sauf que la règle non écrite mais connue de tous veut que l'alternance en politique soit réservée à la «famille révolutionnaire». La compétition politique ne concerne que les hommes du sérail. El Khalifa, créée ex-nihilo, est liquidée par ceux-là mêmes qui l'ont autorisée et poussée à grandir. Cette entreprise rentière a toujours bénéficié des signatures et autorisations lucratives à l'origine de son ascension financière. Cette jonction de l'argent et du pouvoir n'est pas propre à l'Algérie. La richesse a besoin du pouvoir pour se reproduire. L'histoire de l'Europe est sur ce plan très significative. Voyons cela.

Après la chute de l'empire musulman au XVème siècle, la découverte de l'Amérique, la reprise du commerce avec les Indes et la Chine qui jusqu'alors était dominé par les musulmans, le négoce connut un essor sans précédent. A mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés, les fortunes accumulées croissaient sans cesse. Ces marchands enrichis par le commerce maritime international doivent aussi leur fortune à l'usure et à leur alliance avec les banquiers. Leur marche vers la conquête du pouvoir ne se réalise qu'au prix d'une remise en cause des règles entravant leurs desseins. Déjà au XIVème siècle les marchands pénètrent dans l'assemblée de Venise qui devient une république qui va dominer le commerce mondial pendant au moins trois siècles. Aussi, la révolution Française fut l'œuvre de ces marchands et négociants qui étaient exclus du pouvoir dominé par l'Eglise. En rapatriant leurs rentes commerciales à des fins productives sur le sol français, ces marchands deviennent bourgeois et formeront une classe qui va remettre en cause l'ordre clérical établi. La rente commerciale se transforme en profit à travers l'usine et l'industrialisation.

L'histoire nous apprend que l'argent ne se transforme en capital productif que s'il (argent) est exclu du pouvoir. Sommes-nous dans ce cas de figure ?

Les récents évènements en Algérie sont, nous semble-t-il, la conséquence d'un risque d'autonomisation des hommes d'affaires par rapport au pouvoir en place. C'est-à-dire une distanciation par rapport à ceux qui détiennent le contrôle collectif des ressources. La récente offensive du patron de CEVITAL contre les tenants du pouvoir suggère que l'homme affichait des appétits de contrôle individuel de plus en plus ouvertement affirmés (rachat d'usines à l'étranger, rencontre avec de hauts responsables étrangers…). On lui fera vite signifier que rien ne se fait en dehors des tenants du contrôle collectif : Attaques médiatiques, procès en justice pour empêcher le rachat du groupe El-Khabar et la chaîne de télévision KBC, blocage de projets en Algérie…etc. Selon le journal «Le Monde» du 03 janvier 2017, ces misères connaîtront un heureux dénouement grâce à l'intervention d'un homme du sérail. En contrepartie, selon la même source, ce patron doit exclure toute velléité de prendre ses distances par rapport aux tenants du contrôle collectif.

Les déclarations du Premier ministre fraîchement installé après les législatives de 2017 sont très mal reçues par les tenants du pouvoir. Il a voulu faire savoir son opposition à l'élargissement du contrôle collectif des ressources aux hommes d'affaires, processus entamé depuis les années 1990. En d'autres termes, garder les hommes d'affaires loin des affaires de l'Etat. Il va jusqu'à plaider sa cause devant une France surprise de sa nomination. Mais, ce Premier ministre n'a pas tenu compte du fait que ces hommes d'affaires sont le produit des dépenses publiques et des crédits bancaires rendus possibles grâce aux signatures du collectif qui contrôle les ressources. On lui fait signifier que ces hommes d'affaires font partie du collectif. En même temps, on fait signifier à ces hommes d'affaires qu'ils ne doivent pas s'écarter du collectif. Ce Premier ministre est limogé dès son retour de France. Il a eu juste le temps de satisfaire une opinion en manque de sensations fortes. Un ex-Premier ministre est nommé. C'est un bon pédagogue impopulaire, fécond dans l'art de la séduction politique dont le bilan n'est pas reluisant. Retour à la case départ !

Conclusion

Nous allons conclure par une note qui reprendra de manière satirique les derniers événements :

Des électeurs dont la majorité n'a pas jugé utile d'aller voter.

Une assemblée nationale élue avec la minorité qui a voté.

Un gouvernement rénové est nommé avec un ancien ministre qui devient Premier ministre.

Un nouveau ministre qui n'a eu que le temps de voir où est situé son bureau est rappelé chez lui pour y rester et ne plus revenir.

Le Premier ministre nouvellement nommé s'adresse à ceux qui n'ont pas voté. Il veut séparer l'argent de la politique. Ceux qui n'ont pas voté prennent cette intention pour une laïcité politique. Ils retrouvent le sourire qu'ils ont perdu depuis longtemps. Les réseaux sociaux, seuls domaines de la libre expression, l'encouragent à aller de l'avant.

L'argent et la politique partent en voyage de noces à El Alia. Ils font savoir à ceux qui n'ont pas voté et surtout à celui qui a voulu les séparer qu'ils s'aiment toujours et qu'ils sont heureux ensemble. La preuve, c'est qu'ils rigolent et prennent des «selfies» sur les tombes de ceux qui nous ont libérés.

Le Premier ministre abandonne les feux de forêts et la chaleur d'août pour prendre des vacances en France. En fait, a-t-on le droit aux vacances quand nos chantiers sont en retard ? Bref, passons ! Un Premier ministre qui prend des vacances en France, ça ne fait pas plaisir aux résidents d'El Alia.

Le peuple c'est qui ? Ceux qui ont voté. Le reste, c'est des enfants autistes à qui on donne des tranquillisants (ANSEJ, pré-emploi, subventions…) en leur faisant croire qu'il s'agit de bonbons.

Alors, c'est quoi le diagnostic ?

L'Algérie est malade des hommes qui la gouvernent.

*Professeur, université de Tlemcen

Notes:

Dris-Aït Hamadouche L., «L'abstention en Algérie : un autre mode de contestation politique», L'Année du Maghreb, N°5, 2009

Henni A., «Algérie : retour sur l'éviction d'un seigneur militaire et la rébellion d'un patron », Maghreb Emergent du 12/10/2015

Henni A., « Algérie élection présidentielle, ou dynastisme collectif ? », Maghreb émergent du 17 mars 2014

Henni A., «Les antagonismes politiques en Algérie 1962-1988», Document de travail, mai 1998

Kerzabi A., «La chute de Grenade : ce que les Arabes musulmans doivent retenir», El Watan

du 15 mai 2012

Kerzabi A., « Molière, la bourgeoisie et l'industrie », Le Quotidien d'Oran du 23 mars, 2017

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