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Guerre économique ou guerre de l'information ? La théorie de la dépendance comme assise

par Samir Debbah

Il existe une véritable guerre de l'information due à la férocité de la compétition économique. Pas de choix à faire dans le titre. Les deux guerres reflètent un état d'esprit basé sur la concurrence.

La forme la plus répandue est l'acquisition de l'information stratégique (données ou connaissances). De ce fait, elle devient un pilier important dans l'échiquier économique. Elle représente le progrès technique, une façon de se distinguer par l'ensemble des connaissances qui vont permettre un positionnement avantageux sur une technologie, un marché, ou un produit...

Pourquoi une telle comparaison ?

Elle permet de constater l'importance des informations dans un monde en pleine mutation. En effet, le mondialisme cherche à asservir d'autres pays, en éliminant culture, territoire et identité au profil d'une minorité motivée par une idéologie de suprématie. L'analyse de l'actualité montre l'intérêt d'une gouvernance mondiale chantée par des intellectuels faussaires. Il est tout à fait logique de s'intéresser aux intentions économiques de certains Etats, à la situation géopolitique, ceci afin de comprendre les manœuvres futures pour avoir une vision proactive. Nous allons revisiter l'une des théories qui explique parfaitement le stratagème économique et informationnel. Encore mieux, une fois les liens établis, nous présenterons des grilles de lecture, avec un exemple, celui de l'action culturelle et scientifique menée par le penseur et réformiste algérien Abdelhamid Ibn Badis1 pour empêcher l'idée d'une gouvernance militaro-culturelle coloniale en son époque.

La théorie de la dépendance, un exemple factuel pour comprendre le non-transfert technologique

Certains auteurs définissent l'information stratégique d'un point de vue économique comme étant une arme de déstabilisation des entreprises car celles-ci fondent leur développement sur leur capacité à provoquer des actions en agissant sur les perceptions.

Les pays les plus développés techniquement2 ont mis un ensemble de contraintes financières, déplacements, transferts technologiques, organismes de régulation, etc. de façon à ce que les pays du Sud et les plus pauvres ne puissent accéder au savoir nécessaire à leur émancipation technologique, du moins freiner leur avancée. Quelles sont les réelles raisons qui se cachent derrière ces obstacles ? Pour ce faire, nous allons réétudier la théorie de dépendance et les approches qui y sont connectées.

 La théorie de la dépendance semble être oubliée, pourtant cette théorie nous permet de comprendre certaines mutations économiques mais aussi le rôle de certaines normes de qualité. Elle explique plusieurs phénomènes à la fois: premièrement, pour qu'un pays soit fort, il faut affaiblir et non détruire les autres Etats, dans ce sens la technologie est considérée comme un savoir qu'il ne faut divulguer sous aucun prétexte, cela expliquerait le refus de certains Etats d'accompagner le transfert technologique. Deuxièmement, la connexion avec le phénomène d'addiction est ce que je pense être le plus important. Il prive l'homme de s'émanciper, de se libérer, tout simplement d'être acteur. Une fois le produit à portée de main, il contraint le consommateur à payer le prix fort pour l'acquérir. C'est à ce moment que le croisement entre la théorie de la dépendance et celle de l'addiction devient une assise économique pour maîtriser un ou plusieurs secteurs d'activité.

Le concept d'addiction ou théorie d'addiction peut se comprendre à la lumière des relations entre pays ou personnes. Les conduites addictives obéissent souvent à une ligne directrice, qui a comme objectif de conserver le pouvoir. Ainsi, il est plus facile d'installer de nouveaux schémas de pensée. Puisque notre cerveau depuis son jeune âge fonctionne sur des schémas. Plus on est fasciné par l'autre et plus on a envie de lui ressembler, et cela crée une forme de subordination, une addiction3 à la consommation. Un cercle vicieux difficilement détectable.

Le concept de guerre employé en économie

La force de frappe des Etats ne se mesure plus par force militaire mais par force économique; connaissance, progrès technique, compétitivité, leadership économique… La course à ces finalités devient donc plus que jamais un ordre de guerre. La guerre signifierait lutte armée et organisée entre des Etats, des peuples... On remarque bien que la définition renvoie à l'utilisation d'armes dans une guerre. Cependant le terme de guerre employé avec un autre concept peut renvoyer à plusieurs sens, il est donc polysémique. Le but d'une guerre, du terrorisme voire d'une colonisation est de voler et spolier la richesse des autres nations et souvent sous couvert de concepts rêveurs, voire sympas comme la Civilisation, l'Emancipation des peuples ou récemment la Démocratie version Printemps arabe4 (que moi je définis comme le désastre arabe). Ahmed Bensaada5 a bien démontré cette supercherie dans son ouvrage intitulé Arabesques. Pour faire croire au projet de spoliation, il faut bien décorer, arrondir les angles afin d'illusionner, émerveiller le peuple, tel un magicien en plein show. Mais aussi des idiots utiles qui vont appliquer la feuille de route.

Parmi les courants économiques qui encourageaient cette vision de la richesse, on retrouve le mercantilisme. Avec des théories sur le bien-fondé de la colonisation. Incroyable mais vrai. Allant même à faire l'apologie de la guerre et de ses avantages économiques pour l'industrie.

La politique générale des Etats a bien changé de direction, elle s'oriente plus vers l'efficacité économique; à conquérir de nouveaux marchés, à garder le contrôle sur un secteur d'activité, à garder la suprématie du savoir et des connaissances. C'est ce que démontre Edward N. Luttwak, spécialiste en stratégie et en géopolitique, dans l'un de ses articles dès 1993, l'avènement de la guerre économique globale. Pour lui, la nouvelle équation est simple. Il suffit de remplacer les armes militaires par les armes économiques et on obtient toujours le même résultat. Qu'on soit en temps de guerre ou en temps de paix, on obtient toujours d'une façon ou d'une autre le contrôle du marché ou d'un secteur d'activité. La lutte armée est devenue une lutte économique, elle se manifeste sous forme de sociétés multinationales, de grands groupes qui rapportent la richesse à la patrie mère. C'est donc sur le plan économique que l'information stratégique joue un rôle majeur dans la bataille de l'économie.

Les armes de la guerre économique sont les entreprises et, plus particulièrement, les multinationales6. C'est donc ces multinationales qui vont mener des batailles. On a remplacé les armes par la compétitivité économique des entreprises.

Les multinationales ont souvent recours à la propagande, qui reste toujours une arme de guerre. Des groupes privés financent des chaînes de télévision pour qu'ils adhèrent à leur projet. C'est la façon de présenter l'information qui prend de nouvelles formes en utilisant réseaux sociaux, images, storytelling, etc. Certains médias sont devenus même des magiciens, des illusionnistes profitant des progrès techniques image et/ou son pour altérer la perception du téléspectateur, perdant ainsi toute éthique et sens de la responsabilité.

Guerre de l'information : celui qui détient l'information détient le pouvoir

La guerre économique devient donc une politique d'Etat. Trouver une alternative et une solution afin d'équilibrer les rapports de force entre les nations. Adopter la gestion de l'information stratégique et compétitive pour faire face au capitalisme mondial, et protéger les savoir-faire locaux par des normes. Valoriser la recherche scientifique, investir dans la recherche et développement, encourager le transfert des technologies, adopter l'information stratégique comme outil d'aide à la décision, intensifier l'action culturelle afin d'être acteur de son histoire, développer des pôles de compétitivité et des zones touristiques et industrielles, valoriser et redorer notre culture et histoire nationale.

Afin de livrer bataille sur un marché extérieur, il faut avant tout une volonté politique d'adopter l'information stratégique comme un outil d'aide à la décision. Investir ou développer un produit à l'échelle nationale ou internationale demande des connaissances bien précises sur le marché visé, les techniques utilisées, les attentes de la population, etc. cela peut prendre la forme de cellules de veille stratégiques qui répondent à un besoin en information. Un mode de gestion proactif, basé sur l'anticipation et pas sur l'intuition.

Action culturelle et scientifique: l'ingéniosité d'Ibn Badis

Le rôle de l'intellectuel et réformiste algérien Abdelhamid Ibn Badis pendant la période coloniale en Algérie était formidable, il a compris la stratégie de l'ennemi, et selon laquelle pour «combattre la guerre, il faut détruire d'abord l'idée de victoire». Une fois le stratagème compris, il fallait préparer la contre-attaque. Son travail consistait à fédérer le peuple algérien autour d'un seul but. L'idée sera la libération de l'Algérie de la domination culturelle coloniale. «Nous œuvrons, en tant qu'Algériens, à rassembler la nation algérienne, à ranimer en ses enfants le sentiment national et à leur inculquer la volonté de s'instruire et d'agir jusqu'à ce qu'ils s'éveillent en tant que nation ayant droit à la vie…»vii. Mais aussi la nécessité d'une force commune, selon lui «si l'union ne peut se faire par le biais de la religion, qu'elle se fasse par le ciment de la douleur et de la misère communes»7.

En effet, Abdelhamid Ibn Badis transmettra l'idée selon laquelle le colonialisme est d'abord dans les têtes des gens. La solution était d'ordre psychologique. Le reste n'avait aucune importance puisque c'est l'esprit qui guide nos actions. C'est à partir de là, que la révolution intellectuelle des esprits se mettra en marche, laissant ainsi apparaître de grandes femmes et hommes qui reprendront ses idées pour le rêve algérien. Ibn Badis a écrit sur le fascisme et le racisme, ce texte reflète une grande compréhension des principes universels. «Le peuple musulman, imprégné de principes démocratiques islamiques, ne peut suivre une doctrine qui ne préconise l'évolution humaine que par l'hégémonie d'une race sur les autres. Les principes islamiques sont basés sur l'égalité de tous les êtres humains», déclaration faite le 3 avril 1937 au journal La Lutte sociale, organe du Parti communiste algérien.

Nous remarquons au travers le corpus littéraire, qu'Ibn Badis a dû se montrer patient, courageux, stratège voire incompris parfois, pour que des années après, son travail porte ses fruits. Finalement, la guerre d'Algérie sera l'une des plus grandes révolutions du monde. L'exemple d'Ibn Badis en est un parmi tant d'autres, il démontre bien qu'une guerre se gagne en premier avec des idées constructives.

L'entreprise aujourd'hui :entre attaque et contre-attaque

Lutter ou disparaître ! Voilà donc l'enjeu auquel les sociétés sont confrontées en permanence. Attaque et contre-attaque. Les exemples ne manquent pas pour citer les entreprises qui ont fait faillite ou disparu du paysage, suite à une campagne de désinformation. Donc influencer pour gagner un espace, un marché, un produit, un client… et contre-influencer pour protéger, préserver son savoir-faire, préserver la vie de l'entreprise. La maîtrise du renseignement et de l'information stratégique est une chose à ne pas négliger pour les entreprises algériennes: la survie d'une société ou une entreprise en dépend, ainsi que sa tranquillité économique, si tranquillité il y a. La prolifération de l'information et des technologies de l'information et du multimédia envahit internet. Entre réseaux sociaux, blogs, infos, rumeurs… il est tout à fait difficile de contrôler son image (contrainte de temps) et facile d'avancer des rumeurs sur une ou plusieurs sociétés.

La guerre de l'information est donc bel et bien celle de la maîtrise de son espace-temps. Anticiper afin d'amoindrir les dégâts. Dans certains pays, le laxisme a fait énormément de ravages, pas besoin de citer d'exemples pour le comprendre. Cependant, rien n'échappe à l'information comme à la désinformation. D'où l'importance de renforcer et contrôler sa réputation virtuel et physique.

Notes:

1- Abdelhamid Ibn Badis, président de l'Association des Oulémas musulmans algériens, figure emblématique du mouvement réformiste musulman en Algérie. Sa pensée est étudiée dans plusieurs pays. Il enseigna la littérature, l'histoire, la géographie, etc. son action pédagogique cible aussi bien la jeunesse, garçons et filles, que les adultes. Lire Abdelhamid Ibn Badis, Textes choisis, aux éditions ANEP, 2006.

2- Ne pas confondre ces deux concepts, pays développé techniquement et civilisation. Chaque pays reflète sa propre histoire.

3- Regardez aussi la théorie des addictions selon Stanton Peel. Le côté psychologique permet de comprendre ce qui se cache derrière la théorie de la dépendance. Le but est toujours d'affaiblir l'adversaire afin de le contrôler.

4- Le Printemps arabe n'est qu'une supercherie de l'oligarchie mondiale. Son but affaiblir les Etats. Ces pseudo-révolutions ont amené plus de mal que de bien. Cet adage le confirme suffisamment: l'enfer est pavé de bonnes intentions.

5- Ahmed Bensaada, Arabesques, Enquête sur le rôle des Etats-Unis dans les révoltes arabes. Aussi voir le livre du journaliste d'investigation de Jean-loup Izambert, intitulé «56» où la réalité du terrorisme international. Des révélations fracassantes sur la manipulation des idiots utiles pour provoquer le chaos dans le monde. Voire même des terroristes qui trouvent refuge dans des capitales européennes.

6- L'économiste et spécialiste en stratégie militaire, et ancien conseillé de Bill Clinton Edward N. Luttwak, annonce dans l'un de ses articles les plus célèbres, dès 1993, l'avènement de la guerre économique mondiale.

7- Extrait d'un article publié dans El Baçaïr, le 15 août 1938.