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Union africaine-Sahara Occidental: Alger rappelle son ambassadeur en Côte d'Ivoire

par Ghania Oukazi

  «L'Algérie a décidé de rappeler son ambassadeur en Côte d'Ivoire pour consultations suite aux déclarations du ministre de l'Intégration africaine et des Ivoiriens de l'extérieur, lors de l'ouverture d'un prétendu consulat de son pays à la ville de Laâyoune occupée du Sahara Occidental».

C'est ce que le ministère des Affaires étrangères a fait savoir par un communiqué qu'il a rendu public jeudi dernier. Le MAE a qualifié les déclarations du ministre ivoirien de «sibyllines et (d')insidieuses». Il a surtout souligné que cette ouverture «intervient au mépris des principes et des objectifs consacrés par l'acte constitutif de l'Union africaine, notamment l'impératif d'unité et de solidarité entre les peuples d'Afrique et la défense de l'intégrité territoriale et l'indépendance des pays membres de l'Union».

Sibyllines et insidieuses, les déclarations du chef de la diplomatie de Côte d'Ivoire l'ont été à plus d'un titre dans la mesure où elles sont dirigées d'une manière certes implicite mais insolente vers l'Algérie. «La Côte d'Ivoire n'accepte pas qu'on lui dicte sa conduite dans les relations internationales et sa décision d'ouvrir un consulat général à Laâyoune est un acte souverain et conforme à ses intérêts et ses valeurs», a affirmé mardi dernier le ministre de l'Intégration africaine et des Ivoiriens de l'extérieur, Ally Coulibaly. «En matière de politique étrangère, comme dans d'autres domaines, nous nous gardons de donner des leçons de morale, de même nous n'entendons pas qu'on nous dicte ce que nous devons faire ou ne pas faire. C'est un principe cardinal auquel nous tenons», a-t-il noté lors d'un point de presse qu'il a animé mardi 18 février conjointement avec Nasser Bourita, le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger. «Ouvrir un consulat général dans cette région stratégique à vocation internationale indéniable s'inscrit donc dans l'ordre normal des choses», a ajouté le ministre ivoirien tout en soulignant que son pays «soutient fermement le plan d'autonomie proposé par le Maroc et considère qu'il est sérieux et crédible».

Ouverture d'un consulat honoraire ivoirien en juin 2019

L'on rappelle que l'annonce de l'ouverture de ce consulat général ivoirien à Laayoune a été faite le 29 janvier dernier par le porte-parole du gouvernement de ce pays, Sidi Tiemako Touré, après la tenue d'un Conseil des ministres qui avait adopté le décret portant sa création. Mais bien avant, le 19 juin 2019, la Côte d'Ivoire avait déjà ouvert un Consulat honoraire à Laayoune occupée chargé d'apporter à ses ressortissants vivants dans le sud du Maroc «des informations administratives, économiques, financières, scientifiques et culturelles». La presse marocaine avait fait savoir que ce pays a installé Mohamed El Imam Maelainine en tant que Consul honoraire en présence de représentants des autorités marocaines locales, du mouvement associatif et de notables de la région. «L'inauguration de ce consulat qui va couvrir notamment les régions de Laayoune-Sakia El Hamra et de Dakhla-Oued Eddahab, permet aux populations de sentir les effets des accords qui sont déjà signés entre la Côte d'Ivoire et le Maroc», avait déclaré l'ambassadeur ivoirien à Rabat, Idrissa Traoré.

La Côte d'Ivoire n'est pas le seul pays africain à piétiner les principes africains et résolutions onusiennes. D'autres membres de cette Union l'ont fait avant lui. Le tout premier, c'est l'Union des Comores qui a lancé en décembre 2019 les activités de sa représentation diplomatique à Laayoune occupée. La cérémonie d'ouverture d'un Consulat général comorien a été faite par son MAE, Souef Mohamed et son homologue marocain Nasser Bourita. Selon l'enseigne placée sur la devanture du siège, l'Union des Comores veut prendre en charge ses ressortissants résidant dans la «Région Laayoune-Sakia El Hamra-Royaume du Maroc». Le MAE comorien avait tenu à noter que Laayoune est «capitale du Sahara Occidental». Fraîchement installé à cette période en tant que tel, le consul général comorien à Laayoune occupée avait pour sa part déclaré, «je souhaite que d'autres pays amis et frères du Maroc suivent l'exemple de l'Union des Comores pour démontrer leur solidarité et fraternité envers nos frères marocains ainsi que leur reconnaissance pour tout ce que le Royaume du Maroc apporte à nos pays et partout en Afrique».

Les lourds investissements du Maroc en Afrique

Le 23 janvier dernier, la République centrafricaine (RCA) a fait inaugurer son consulat général dans la même ville par son ministre des Affaires étrangères, Sylvie Baïpo-Temon et son homologue marocain Nasser Bourita. L'ambassadeur de la RCA à Rabat, Ismaila Nimaga, avait déclaré à cette occasion que «lorsqu'il s'agit de l'intégrité territoriale du Royaume, la République centrafricaine a toujours apporté son appui incontestable et irréversible au Maroc sur cette question». Le même jour, quelques heures plus tôt, la République démocratique de Sao Tomé-et-Principe avait elle aussi chargé sa ministre Elsa Teixeira de Barros Pinto de procéder aux côtés de son homologue marocain à l'ouverture de son consulat général à Laâyoune occupée. Dans le même mois, le Gabon avait procédé lui aussi à l'ouverture d'un consulat général à Laâyoune occupée. Son ministre des Affaires étrangères, de la coopération, de la francophonie, de l'intégration régionale et des Gabonais de l'étranger, Alain-Claude Bilie-By-Nze, avait souligné à cet effet «le soutien ferme du peuple et du gouvernement» de son pays «à la marocanité du Sahara Occidental». Le Gabon veut par cette représentation diplomatique, selon son ministre, convaincre ses ressortissants «à s'installer dans les provinces du sud du Royaume pour bénéficier de formation dans les domaines de la pêche maritime, du tourisme, des énergies renouvelables et des bâtiments». La Guinée et la Gambie avaient elles aussi, à la même période, ouvert leurs consulats généraux respectifs mais dans la ville de Dakhla.

Comme le souligne l'Algérie, l'ouverture de ces représentations diplomatiques de pays africains dans la ville de Laayoune occupée se fait au mépris non seulement des principes fondateurs de l'UA mais aussi des résolutions des Nations-Unies qui considèrent que le Sahara Occidental est annexé par le Royaume du Maroc et l'inscrivent de ce fait dans la case des «causes de décolonisation», la seule qui reste dans le continent africain. Depuis son retour dans les rangs de l'Union africaine, le Maroc s'est largement introduit dans le continent africain pour investir lourdement et de là à convaincre le plus de pays africains possibles pour le soutenir dans toutes ses démarches illégales soient-elles d'annexion du Sahara Occidental à ses territoires.

Le silence complice de l'Union africaine

C'est à la fin de janvier 2017 que le Royaume a réintégré l'UA après l'avoir quitté en 1984 pour protester contre la présence du Front Polisario comme représentant du Sahara Occidental. Le Maroc a repris son siège africain sur un vote favorable de 39 des 54 États membres. «À partir du moment où le Maroc n'a pas posé de conditions à son retour, nous le prenons au mot et on accepte que le Maroc soit admis à l'Union africaine», avait affirmé le ministre des Affaires étrangères de la République sahraouie.»(…), même si la question du Sahara Occidental reste une question posée, en famille on peut continuer à discuter», avait déclaré le président sénégalais à cet effet non sans ajouter que «l'admission est faite, et c'est le plus important, aujourd'hui le Maroc est membre intégrant de l'Union africaine».

Des diplomates algériens avaient déjà en 2016 fait savoir que le Maroc voulait à tout prix réintégrer l'UA. Selon nos sources, il avait même fait du pied à l'Algérie pour qu'elle accepte et l'aide à le faire. Il y a eu déjà une tentative de sa part de revenir à l'UA mais avec la condition que le Sahara Occidental en soit exclu. Condition qui n'avait été acceptée par aucun des pays membres. L'Algérie et l'Afrique du Sud avaient tout fait pour que la campagne marocaine n'aboutisse pas.

Aujourd'hui, le Maroc semble avoir tissé des liens solides avec de nombreux pays africains qu'il aide financièrement à surmonter des difficultés économiques et sociales. Il a renforcé ses aides notamment après l'assassinat du colonel Maamar Kadhafi, leader de la Jamahirya libyenne. Ce dernier, faut-il le rappeler, était très présent aux cotés de beaucoup de pays africains auxquels il remettait des enveloppes financières sans compter. Ou presque.

A ce jour, l'UA n'a toujours pas réagi officiellement à l'ouverture de consulats généraux africains en territoires sahraouis occupés. Par son silence complice, elle écrase les principes fondateurs de sa propre existence.