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Entretien avec l'architecte Mohamed Larbi Merhoum, trois fois prix d'architecture national: Alger et la parole à prendre

par Propos Recueillis Par Sidi Mohammed El Habib Benkoula *

Sidi Mohammed el Habib Benkoula : Merhoum architecte est connu pour son engagement algérois, plus qu'algérien, un engagement peu probable en son genre chez d'autres architectes algériens. Comment qu'une ville, comme Alger, dans ton cas, peut-elle pétrir la personnalité de l'architecte que tu es ? Serais-tu un Gaudí algérois ?

Mohamed Larbi Merhoum : Un Gaudi ? C'est trop d'honneur. Peut-être le suis-je dans ce qu'il a d'attachement fusionnel avec sa ville même. Je ne suis pas très sensible à son écriture architecturale.

Encore que mon rapport à cette ville est lié à l'histoire compliquée que nous entretenons avec le patrimoine local et encore plus avec le dit colonial. Une sorte de «je t'aime, moi non plus !» qui rend ma relation avec Alger passionnelle, passionnante et schizophrénique. Elle ne peut pas être naturelle comme celle qu'aurait un Parisien avec Paris ou un Catalan avec Barcelone, elle est consciente, assumée, elle m'interroge autant que je l'interroge, c'est du boulot !

Mais comme plus que tout le reste, le territoire façonne une identité. J'ai plus à partager avec un Marseillais, mon voisin de palier qu'avec un Emirati ou un Yéménite. Alger m'a fait Algérois. Ça me remplit et me suffit amplement pour me sentir utile aux autres.

On ne naît pas Algérois, on le devient. À bon entendeur...

S. M. H. B.: Quel effet Alger a sur toi ? Serait-elle devenue une leçon d'architecture, même d'urbanisme, pour toi, quelque chose de comparable avec le Mzab, une leçon d'architecture d'André Ravéreau ?

M. L. M.: En intensité certainement ! La différence réside dans le fait que le Mzab est un milieu homogène créé par une société homogène. La symbiose est totale. Ce qui rend cette fusion entre territoire et peuple fascinante. Alger est d'abord une violence historique avant d'être une violence topographique. C'est un traumatisme que personne n'aurait pu éviter. Comment alors aimer un enfant né d'un viol ? Dès lors, le rapport à cette ville pour l'Algérien, postindépendance que je suis ne peut être que déconstruction et reconstruction de belles évidences. Nous devons l'imaginer tous les jours et lui dessiner un avenir alors même que son passé ne nous concerne pas d'une certaine manière. Elle imprime forcément notre regard alors même que ce dernier est brouillé faute de projet ou brouillé par tant de projets contraires. C'est étrange comme situation. C'est fascinant.

S. M. H. B.: Mais alors, dans cette conception du traumatisme inévitable, comment devient-on dès lors Algérois ? Comment Merhoum l'est devenu ?

M. L. M.: En réagissant corps à corps avec cette ville. Elle nous impose son ordre et nous lui imposons notre façon d'être, parfois en dehors des règles qui ont présidé à sa création. A son épanouissement… Nous nous y insérons tant bien que mal tous les jours. Mon métier m'impose de tout observer pour saisir les aspérités de notre intime conviction d'Algérois.

S. M. H. B.: J'ai l'impression que quelque chose manque à cette réponse...

M. L. M.: En fait, mon identité d'Algérois et mon identité d'Algérien ne se superposent pas à tous les coups. L'une interroge l'autre. L'une bouscule l'autre.

Le contenant et le contenu n'ont jamais été dessinés l'un pour l'autre. Il a fallu raboter l'un ou l'autre pour que ça marche. Tant bien que mal.

Et cette opération d'ajustement forcé H7P6 n'a pas toujours été la même de 62 à nos jours. Il est curieux d'examiner la distance entre les deux dans les années 70, puis 90, puis aujourd'hui, et d'en apprécier la superposition de plus en plus difficile. Le rapport à la ville induit un rapport au modèle.

S. M. H. B.: Peux-tu dire quelques mots des modèles qui se sont imposés dans le paysage algérois depuis 62 ?

M. L. M.: Par modèle, j'entends le modèle originel de la ville européenne, plus simplement le modèle «occidental» ou européen. Il est curieux de revoir nos aînés qui avaient 20 ans dans les années 70 qui semblaient parfaitement en symbiose avec l'espace public de la ville européenne. Le Novelty et le Milkbar ont continué de vivre de la même façon après le départ des Européens. Les Algériens à l'époque semblaient avoir adopté le modèle de vie qu'induisait cet urbanisme de représentation, républicain et laïc, alors même que leurs enfants dans les années 90 se réclamaient d'un modèle différent aux antipodes du leur. Les balcons de la rue Didouche n'étaient pas voilés en 70. Il n'y a pas de jugement de valeur dans mes propos. Juste une observation.

Il y avait une envie ou même un besoin de liberté et d'ouverture née de l'euphorie de l'indépendance qui trouvait son épanouissement dans cette ville blanche et offerte. La société d'aujourd'hui qui se ferme sur elle-même, ne semble plus tellement heureuse dans cette ville. Les nouveaux lotissements que ce soit les licites ou les illicites où l'espace privé domine, semblent plus en adéquation avec le modèle dominant d'aujourd'hui.

S. M. H. B.: L'observation que tu fais à propos du virement de bord social, induit-elle un changement de modèle de ville ? Où se situe concrètement l'enjeu urbain ?

M. L. M.: Il est justement à trouver. Nous nous reconnaissons dans le modèle de la médina où l'espace public et donc la vie publique sont réduits au strict minimum, mais nous nous recherchons aussi dans la ville moderne qui vit avec l'espace public autorisant l'anonymat de l'être public. Nous ne devons pas nous extasier sur l'un ou l'autre des espaces physiques sans nous interroger sur les pratiques qui s'y collent.

La médina obéit à la règle morale, d'une société verticale et hiérarchisée ; c'est le contrat immuable d'essence plutôt religieuse. La ville européenne est plutôt celle de l'ordre consenti, du contrat social républicain et laïc. L'Algérien se cherche entre les deux. Il est véritablement à sa place ni dans l'une ni dans l'autre. Les deux lui posent problème.

S. M. H. B.: C'est ce rapport bi-impliqué, bi-articulé que tu as pourtant qualifié de schizophrène ?

M. L. M.: Oui. Il faut y rajouter les modèles économiques qui se sont succédé depuis 62. Notre schizophrénie s'est épaissie. Elle est porteuse de belles questions et donc de belles réponses.

S. M. H. B.: Pour cerner la problématique de la ville, tu recours à la notion de tissu. Et tu dis que certains tissus ont nécrosé parce qu'ils ont été incapables de porter les exigences de l'économie moderne. Est-ce le cas de la Casbah ?

M. L. M.: Absolument. Je pense même qu'ils doivent leur survie à la ville européenne qui est venue leur apporter le complément économique qu'elles n'étaient plus en mesure de produire. Reste à trouver la suture entre les deux modèles. Elles n'ont pas forcément des distincts antinomiques. Le cas de Barceloneta à Barcelone ou des médinas d'essence arabe en Espagne en est la preuve.

S. M. H. B.: Il est donc légitime de poser la question de ce qui reste d'arabo-musulman de la Casbah depuis les démolitions coloniales, et de ce qui reste d'européen de la ville coloniale depuis le départ des Français, ne serait-ce que pour esquisser un urbanisme d'ensemble pour Alger, l'Alger actuelle, dans son état actuel, au lieu de réfléchir en termes de fragments et prendre le risque de désynchroniser leur évolution, comme c'est apparemment le cas d'Oran, et le cas de l'urbanisme aggloméré de nos villes algériennes.

Dans ce cas, comment s'y prendre pour réaliser la suture ? Comment suturer deux espaces de deux logiques incompatibles, et comme tu dis, pas nécessairement antinomiques, mais en même temps consciemment ou inconsciemment rejetés par l'Algérien ?

M. L. M.: Absolument. Notre regard sur ces territoires doit dépasser notre culture élitiste. Les murs n'ont pas de valeur propre strictement architecturale, ils ont une valeur d'usage et dans le cas des villes qui nous parlent ce sont les tissus qui sont plus importants que les édifices. Inventer des valeurs d'usage aux tissus me semble plus important. La médina ou la ville moderne résistent, elles ont des ressorts insoupçonnés de vitalité. Elles véhiculent surtout des valeurs sociales primordiales pour la cohésion sociale. C'est ce qu'il faut retenir. Ce que nous avons produit depuis 62 et surtout de manière exponentielle depuis 90 célèbre l'individu, les trajectoires individuelles plus que le devenir commun. Le territoire a été loti. Les esprits aussi. Le modèle dominant s'il répond d'une part aux nouvelles valeurs consuméristes des Algériens et concomitamment à la mainmise de l'Etat comme distributeur exclusif du bonheur pour les couches moyennes et défavorisées, il consacre l'absence voire l'inutilité de fabriquer un projet collectif. L'Etat s'est donné la tâche d'absorber, par la distribution de la rente, les contradictions sociales au lieu d'en faire un moteur de dynamique sociale, de fabrication de conscience collective. Le modèle urbain de l'Algérie du 21ème siècle fabrique une ubérisation de la société, un B2B permanent dans le rapport Etat-citoyen. Ce n'est pas viable. Il nous faut un dessin de ville qui fabrique un dessein de société.

L'histoire des établissements humains nous renseigne qu'il y a des dessins de ville qui sont porteurs d'un vivre ensemble et des dessins de ville qui sont suicidaires. Une cité AADL n'a ni passé ni avenir. Elle n'accepte aucune mutation ni renouvellement. C'est une tumeur maligne dormante.

Un quartier d'Alger ou d'Oran peut avoir plusieurs vies et doit avoir plusieurs vies. C'est le propre de ces territoires conçus à la base comme capteurs et créateurs de richesses de tout ordre.

S. M. H. B.: Il me semble que la cité AADL qui répond à une logique politique plus que toute autre chose, considérant ton propos de «l'Etat qui gère l'Algérien comme étant un problème de logement à résoudre», n'a jamais eu l'ambition d'être un tissu. Qu'en penses-tu ?

M. L. M.: Absolument. La réponse au problème est plus grave que le problème lui-même. Réduire l'Algérien quels que soient son niveau économique et son niveau d'instruction à un demandeur de logement est une dérive suicidaire pour la nation. On en fait une fierté alors même que c'est un génocide pour toutes les énergies créatives de la société. C'est un trou noir pour la liberté d'initiative, pour la liberté tout court. Nous avons accepté d'échanger logement gratuit contre citoyenneté.

Fabriquer du bonheur est une équation complexe à plusieurs inconnues. L'Algérien comme tout locataire de cette terre le sait et le vit tant bien que mal tous les jours dans ses rapports aux autres alors même qu'on lui fait admettre, que grâce à l'Etat démiurge, qu'il peut en être autrement à l'échelle d'un groupe, d'une société.

C'est triste pour une société qui a cristallisé les espoirs du monde entier il y a 50 ans et qui a payé le prix fort pour arracher le droit à la parole publique il y a trente ans…

S. M. H. B.: Est-ce à dire comme j'ai eu à l'affirmer que l'urbanisme algérois a essuyé comme toutes les autres villes algériennes un échec cuisant ?

M. L. M.: L'urbanisme algérien oui. C'est le même désastre sur tout le territoire algérien. L'échec urbain n'est que la transcription sur le territoire de l'échec politique. Nous avons perdu le projet Algérie en cours de route.

Les logiques d'enfermement spatial corroborent les logiques d'enfermement tout court. Il ne peut y avoir d'ouverture sur le monde avec des démarches ghettoïsantes.

Et pourtant la société trouve des ressorts «géniaux» dès qu'elle fait fi de l'Etat, dès qu'elle se fabrique des territoires de liberté même illicites obligeant l'Etat à inventer des lois comme la 08/15 pour rattraper les choses, ou alors investir sur des boulevards nés de toutes pièces comme Sidi Yahia ou la route de l'université à Dely Brahim.

Il y a vraiment une erreur de parallaxe récurrente et définitive entre le regard que pose les pouvoirs publics sur le territoire et celui plein de bon sens que pose la société sur le même territoire. Il serait édifiant de comparer la mercuriale des prix du foncier pour constater que souvent la centralité n'est pas celle que dessine l'Etat, elle est ailleurs et elle obéit à d'autres critères que ceux bricolés par les bureaux d'études publics d'urbanisme ou les grands groupements étrangers payés en euros.

Les premiers n'ayant qu'une connaissance administrée des territoires et les seconds trimballant des concepts en couleur impossibles à mettre en œuvre dans l'état actuel de notre gestion de la chose publique.

Il nous faut corriger notre myopie et apprendre de la débrouille sociale pour organiser nos territoires autour de règles simples et transparentes, et légitimées par de nouvelles règles de gouvernance.

L'Etat est otage de ses technocrates. Il faut en sortir. Un technocrate ça met en œuvre, ça ne décide pas.

1.Commentaire de Sidi Mohammed el Habib Benkoula

La parole de l'architecte algérois Merhoum n'arrête pas de nous donner des idées. Depuis que nous avons fait connaissance, son esprit d'analyse développé nous a de tout temps aidé à nous décomplexer des certitudes ambiantes. Merhoum a en effet une lucidité d'esprit qui lui permet de mettre les mots précis sur les sujets qu'il développe. Pour comprendre et expliquer, il cultive en permanence l'art de l'incertitude ; quelque part il préfère penser que ni le choix urbain ni le parti architectural ne sont définitifs. C'est ce qui lui permet de renouveler en permanence sa pensée sans pour autant la remettre en cause...

Alger est son sujet d'inspiration, elle constitue pour sa pensée plus que sa pratique, un ancrage à la fois intellectuel, culturel et personnel. Il n'arrête pas de confronter son être algérois à son être algérien, il n'a de cesse à interroger sa double appartenance et à la placer dans un contexte plus global, de préférence cosmopolite, il se sait capable d'orchestrer les différences au lieu de les absorber, car Merhoum ne s'en cache pas de le dire et de le crier en bon républicain laïc à l'occasion : il refuse par principe les enfermements.

Alger dans son état actuel, alarmant, ne le décourage pas. Comme il sait si bien le dire, cette ville capitale, son Alger parcourue, inspire toujours de belles réponses. Il affirme que la ville est une valeur, l'architecture est une plus-value. Autant donc garantir une démocratisation de l'espace public, éviter les ghettoïsations et combattre les ségrégations en milieu urbain.

D'ailleurs, c'est en ce sens que Merhoum s'attelle à poser un regard politique sur l'histoire de la ville algérienne. Il s'est conformé à l'idée que cette histoire est liée au rapport au modèle induisant un choix politique, donc un choix de société. Il pense que les changements intervenus dans les années 1990 ont embrouillé les perspectives et inversé les orientations. Du choix d'une société à construire selon une gestion administrative imposée, l'Algérie contemporaine de ces trente dernières années s'est noyée dans le culte de l'individualisme et du libéralisme socialisé dans l'intérêt de la survie du régime. Nous ne pouvons nous empêcher de penser dès lors que l'essentiel des acquis espérés de la révolution algérienne ont été abandonnés au profit d'un Algérien monnayé et de moins en moins citoyen

Merhoum sait comme Fernand Pouillon dont il admire l'œuvre et le discours que la ville dépend plus de la qualité d'un maître d'ouvrage (devant être connaisseur et amoureux de l'art selon l'ingénieur Haussmann) que d'un maître d'œuvre. C'est aussi la règle du commanditaire de Franck Lloyd Wright. D'où son acharnement de persuasion auprès des autorités et sa préférence pour la commande publique. Merhoum pense que la ville c'est d'abord une société qui sait fabriquer ses centralités en dehors des méthodes arithmétiques des bureaux d'études publics et l'élitisme aveugle des expertises étrangères qui ont ensemble généralisé un urbanisme et des modèles d'habitat pour la plupart inadaptés et surtout laids.

Avec cet architecte à la tête bien-pensante, nous aboutissons à une certitude partagée: l'architecture est un combat difficile à mener.

Surtout en Algérie...

2.Commentaire de Jean-Pierre Frey

«Alger vaut bien une architecture à la hauteur de ses ambitions déçues»

Partons de ce constat aussi redoutable qu'affligeant : En réduisant la demande sociale citoyenne à l'obtention d'un logement, la population algérienne a fait l'impasse sur ce que la ville pouvait lui offrir de mieux pour améliorer son sort. À commencer par ce que le début du XXe siècle lui a légué : confort domestique dans un nombre grandissant d'habitations et équipements urbains d'une vie civile affichant les dehors d'une urbanité spécifiquement algérienne. Refus tout d'abord de ce que des siècles de cultures successives ont déposé çà et là. Héritage tout bonnement mis à sac par ignorance, désinvolture, égoïsme ou cupidité. C'est vrai que, comme avait pu le noter Émile-Félix Gauthier*, dans ce monde plus tissé à partir des filiations et des relations de parenté que par la mémoire des acquis sociaux et des progrès techniques, la généalogie prend résolument le pas sur l'Histoire et les patrimoines sont jetés aux poubelles avec une désinvolture coupable. Mais rechercher la pureté fantasmée des racines en démantelant tout corps supposé étranger de ses organes vitaux ou de ses parures pour affirmer une improbable identité restaurée revient à scier les branches sur lesquelles on est assis. C'est aussi faire de la ville une sorte de dépotoir sans âme ni usine de retraitement des déchets qui finissent par peupler son environnement en encombrant toutes ses perspectives.

Inventer, à défaut de retrouver, une architecture qui ambitionne à la fois d'échapper à la schizophrénie et de renouer avec une ipséité désavouée tient du coup de force symbolique, lutte au corps à corps avec une réalité sclérosante. Les générations d'architectes issus de la Guerre d'indépendance avaient une foi parfois destructrice dans un progrès faisant trop aisément fi du passé. Celles qui suivent et espèrent relever le défi en prenant le relais ne savent plus à quel paysage s'accrocher pour rattraper les choses. Dans quel terroir ancrer les édifices célibataires actuels, ces navires échoués qui partent à la dérive faute de ports d'attache ?

Mais chaque ville du pays peut en être un, pour peu qu'on veuille bien lui reconnaître son rôle matriciel, ses mérites didactiques et ses vertus éducatives.

* GAUTIER (E. F.), L'Islamisation de l'Afrique du Nord, les siècles obscurs du Maghreb, avec 12 illustrations hors-texte et 16 figures dans le texte, Paris, Payot, 1927, bib. historique, 432 p.

3.Commentaire de André Ravéreau

Je vais répondre à vos questionnements par d'autres questionnements. Parce que les réponses je ne les ai pas…

Vos réflexions sur le phénomène historique d'Alger dépassent les frontières. Partout dans le monde, les hommes adaptent leur comportement à un environnement complexe et ils sont tous soumis, par ailleurs, à des contraintes politiques.

Prenons comme exemple la prise de lumière dans les maisons en Europe et autour de la Méditerranée. Au nord de l'Europe, on ne peut prendre la lumière que sur la périphérie de l'abri, car la toiture protège d'un froid et de précipitations intenses, à l'inverse de la Méditerranée où on a construit des patios et où les murs sont très peu percés de fenêtres. Du point de vue climatique, il y a une unité méditerranéenne. Cette unité a été coupée pour des raisons politiques et religieuses. Avec l'occupation de la rive sud de la Méditerranée par les Arabes d'un côté et les conquêtes européennes de l'autre, la rive nord de la Méditerranée s'est trouvée contrainte de recevoir le comportement de l'arrière-pays nordique. Les Européens du Sud ont abandonné le confort des maisons sur patio qui étaient pourtant identiques à celles de l'Afrique du Nord à l'époque antique. J'ai le souvenir d'un personnage qui, étant séduit par la qualité de la cour intérieure, voulait la reproduire au bord de la Loire. Mais ce choix est incompatible avec l'environnement, de la même façon qu'il est absurde d'importer des modèles européens à Alger.

Il faut aussi tenir compte des comportements socio-culturels locaux. Par exemple, dans une ville, le rapport entre les rives d'un espace public peut être vécu comme un viol (voir le film « Fenêtre sur cour » de Hitchcock) ou comme une invitation à l'échange (discussions lorsqu'on pend son linge aux fenêtres). Ce rapport varie quand on passe du village à l'agglomération. Par ailleurs, l'accroissement démographique et le développement des zones industrielles complexifient cette évolution.

A Alger il y a eu le système colonial et maintenant, partout dans le monde, il y a le changement climatique qui cause un déplacement des latitudes. Par exemple, dans les Alpes, jusqu'à récemment, la neige était présente 5 mois dans l'année. La prise de lumière dans les maisons était intensifiée par sa réverbération sur le manteau neigeux. Il n'était donc pas nécessaire de monter les fenêtres jusqu'au plafond. Les habitants ont d'ailleurs profité du temps passé à l'abri du froid pour développer l'horlogerie. Avec le changement climatique, ces régions ne sont plus enneigées, il n'y a plus de réverbération et on se retrouve dans les mêmes conditions qu'au Nord de l'Europe, dans la Flandre, où il faut prendre la lumière au plus haut de la pièce. Qu'en est-il aujourd'hui du changement climatique à Alger ?

Toutes ces évolutions sont autant de traumatismes auxquelles il va falloir s'adapter comme on a cherché à s'adapter aux conquêtes passées. Elles posent d'autres problèmes, d'autres questionnements pour lesquels je n'ai pas de solution, simplement quelques analyses.

4.Commentaire de Maya Ravéreau

En voyageant un peu en France, je me suis rendu compte que les décideurs avaient appliqué dans leur pays les mêmes méthodes autoritaires et les mêmes mutilations du tissu urbain qu'aux colonies, sauf que les changements se sont faits en un temps plus court dans les colonies de l'époque.

La difficulté de composer avec de multiples appartenances et de naviguer entre tradition et nouveautés est immémoriale. Nous en subissons en France, en Algérie, comme ailleurs les questionnements, essais, erreurs, et nous tâtonnons tous. A l'image de la vie, les solutions trouvées sont à la fois ingénieuses et imparfaites. Toutes les énergies sont nécessaires en parallèle, celles des maîtres d'œuvre, des maîtres d'ouvrage et des utilisateurs. Si chacun attend l'autre, il sera difficile d'avancer. Les calculs théoriques ont montré leurs limites. Rien ne vaut l'action, quitte à faire des erreurs. Seuls ceux qui ne font rien ne se trompent jamais. Toute réalisation est un apprentissage.

Par contre, la grande leçon que je retiens des enseignements d'André Ravéreau, mon père, est qu'il faut toujours tenir compte du site et du climat, car notre confort physique et moral en dépend. Il faut aussi vérifier après coup si les solutions ont fonctionné ou pas, si cela a été le cas, les reproduire, dans la négative (et cela a été le cas pour certaines réalisations d'André), essayer de comprendre pourquoi, ce qui conduit à améliorer en permanence les réponses, qui de toute façon sont toujours différentes, car les situations et la société sont en perpétuelle mutation.

*Architecte (USTO) et docteur en urbanisme (IUP)

Entretien commenté par :

1. Benkoula Sidi Mohammed el Habib, architecte-docteur en urbanisme et enseignant chercheur, auteur de nombreux articles

2. Jean-Pierre Frey, architecte-sociologue et urbaniste, Professeur émérite à l'Ecole d'urbanisme de Paris

3. André Ravéreau, architecte et auteur de nombreux ouvrages célèbres dont : «Le Mzab, une leçon d'architecture»

4. Maya Ravéreau, architecte