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La responsabilité, la morale sociale et l'homme algérien

par Ladjel Kherzat *

Pendant ce mois sacré, des problèmes de responsabilité, de morale et de bureaucratie se mêlent et ne se dénouent point. Nous allons tenter de démêler l'écheveau en adoptant le plan ci-dessus.

La responsabilité et sa valeur humaine dans notre société et pourquoi serait elle absente ? Dans le second point traité, nos traiterons de la morale et ses effets dans la société et surtout pourquoi n'est –elle pas observée dans notre société et en troisième point, nous traiterons de l'homme algérien en général et surtout pourquoi tourne –t-il la tête à la morale et à la responsabilité?

La responsabilité: qu'est-ce que la responsabilité dans notre société ? La responsabilité, au sens large, est l'obligation de répondre de quelque chose devant une autorité. Il y a plusieurs formes de responsabilités qui dépendent de l'autorité dont on doit répondre : la responsabilité morale lors que je me sens tenu de répondre de mes actes en mon for intérieur. Pour être responsable, il s'en tenir à deux conditions : il faut être pleinement conscient, il faut être capable de discernement du bien et du mal et être libre.

La responsabilité sociale : La société me demande de répondre de mes actes devant un tribunal qu'il soit étatique ou de personnes de mon groupe.

La responsabilité civile : Lorsque la chose dont je suis civilement responsable venait à être à l'origine d'un accident ou venait à causer un délit, je suis civilement responsable de ce délit. Il y a donc sanction, mais cette sanction n'est point aussi sévère que lorsque c'est moi qui ai commis l'acte.

La responsabilité morale qui n'est souvent pas très claire. Elle équivaut au degré de la métaphysique que l'on professe, c'est – à – dire, elle dépend du degré de la compréhension de la religion que l'on professe.

Mais selon les traditionnalistes, la liberté qui me rend responsable est un libre arbitre, soit un pouvoir de choix transcendant entre le bien et le mal. Dans un tel cas je suis responsable de mon acte. Le choix effectué me mène soit vers la culpabilité ou vers le mérite. Mais est-ce que nous savons, au moins, choisir et sommes –nous choisir en tant que responsable ? Connaissons – nous les limites de la responsabilité ?

Par contre les rationalistes à la suite de Socrate, se représentent la liberté comme une libération que comme une hésitation. Pour eux la liberté n'est pas le libre arbitre gratuit, ni le mystérieux choix, mais l'homme libre est celui qui a été délivré de l'esclavagisme ou de la «hogra» exercée sur lui par quelqu'un d'autre. Être libre, c'est aussi avoir cessé d'être esclave de ses préjugés et de ses passions, il est celui qui vit sous la conduite libératrice de sa raison. Il est celui qui vit selon les principes de quelqu'un de libre, d'honnête et estimé de tout le monde.

Enfin, si je fais le mal ; c'est parce que je ne suis pas libre et je ne suis ni sage, ni réfléchi. C'est pour quoi Socrate a dit : « Nul n'est méchant, volontairement. » En effet, nous sommes méchants parce que nous avons été acculés à cette méchanceté, soit par la faute d'autrui, soit par la méchanceté de l'autre. C'est pourquoi Barthes dit : « l'enfer c'est l'autre ».

La morale :

Il faut reconnaitre qu'il y a plusieurs types de morale : la morale de l'intérêt, la morale du sentiment, la morale du devoir.

1.1- La morale de l'intérêt : En effet, toute morale se fonde sur notre intérêt. C'est au nom du plaisir qu'Epicure recommande une vie simple et austère. Il est peut être vrai qu'une vie basée sur l'existence fastueuse et sur les passions n'apporte que tracas et souffrances. Alors que lorsque l'individu ne cultive que le plaisir à la fois naturel et nécessaire, il n'y aura ni tracas, ni souffrances.

1.2- La morale du sentiment: La morale du sentiment prétend fonder la moralité sur les tendances de la nature humaine. Le principe n'est pas extérieur à la nature humain mais immanent à cette nature. Donc la morale du sentiment fait jaillir immédiatement l'éthique de nos sentiments spontanés. C'est pour quoi, pour Guyau, l'élan spontané de la vie est altruiste : un homme en bonne santé a tendance à se dévouer, a se donner à d'autres personne.

Par contre l'égoïste est un malade qui ne cherche qu'à se sauver, lui-même. Dans la morale de Guyau, elle présente une morale sans obligation ni sanction.

1.3- La morale du devoir : Pour ce type de morale, nous irons du côté de Durkheim. Il nous présente l'idée du devoir comme une obligation qu'il faut exécuter même si elle contraire à mon intérêt, à mes passions, à ma nature. Car le devoir immane de la société, il est collectif et tout ce qui est collectif m'oblige à être avec eux. Pour Kant, il y a aussi une morale du devoir, la loi du groupe, la loi sociale. Kant nous demande d'obéir à la loi de la raison et c'est au nom de la raison qu'il nous demande de suivre des règles universelles.

Toutes ces formes de morales, nous force en quelque chose à obéir aux lois de la société. Nous devons donc être responsables devant la société et c'est à la société de nous sanctionner en cas d'erreur. Mais lorsque la société est en péril et qu'elle abandonne les sanctions pour obtenir à la place la paix, que pouvons nous réclamer. L'individu fond dans le général, la désobéissance devient la seule loi à observer. C'est en quelque sorte ce que nous remarquons de nos jours : les gens font ce qu'ils veulent sans se soucier de l'application de la loi.

L'homme algérien :

Qu'est devenu l'algérien d'hier qui respectait les lois de la république ? Qui ne voulait point toucher à la chose publique, sociale, en un mot à la chose qui ne lui appartenait pas. Rappelons la grande boutade du défunt président feu Haouari Boumédienne : «L'algérien amenait un sac rempli, de l'intérieur du pays jusqu'à la frontière de l'Ouest, sans chercher ce qu'il y a dedans ».

Il avait confiance en sa société et croyait qu'il agissait dans l'intérêt de la société. Il ne pouvait pas douter de la raison qui lui a demandé d'effectuer un tel acte. N'oublions non plus que les membres de la société de l'époque étaient aussi irréprochables. L'individu leur faisait une confiance aveugle et cette société croyait en lui d'une manière plus qu'aveugle. L'individu dans cette société avait sa place et n'œuvrait que pour elle. Mais au moment où l'individu se trompe, il est automatiquement sanctionné. Le droit de la société ne peut pas ne pas être réclamé. Ce qui oblige l'individu de respecter cette société tout en se respectant et tout en exigeant ses droits. Mais hélas aujourd'hui, la société semble vouloir se dessaisir de ses droits et laisse l'individu courir comme bon lui semble.

Chacun trouve son intérêt dans cette nouvelle société : les plus faibles deviennent par la force les plus forts et les plus forts deviennent encore plus forts. La société semble avoir perdu sa raison, ses repères. D'autant plus pendant ce mois de carême, les services de l'état ne fonctionnent plus et la jungle a remplacé la justice. Personne ne travaille au rythme habituel, personne n'observe la loi et la respecte comme il convient. Le pardon est la seule loi qui est observée et tout le monde retrouve son compte.

Chacun fait à sa manière ce qu'il désire et personne n'intervient pour le bloquer ou même faire diminuer de son ardeur.

Le travail, pendant ce mois de carême, vit au ralenti et les gens trouvent ceci normal. L'homme algérien est devenu quelqu'un d'autre qui a pris de nouvelles dispositions, de nouvelles habitudes. Nous savons aussi que l'habitude est une nouvelle nature ; mais une fois installée, elle ne serait plus prête à disparaitre. Est-ce une nouvelle forme de mutation de notre société ? Va –t- elle évoluer vers le bien ou vers le mal ?

Le genre humain va –t-il changer d'esprit ? Est-ce que ce changement se fera –t-il en bien ou en mal ? Hier, nous avions l'esprit de famille, l'esprit de la collectivité et nous voulions que cet esprit y règne jusqu'à la fin de la vie. Mais aujourd'hui, il n'y a que l'esprit individualiste qui est le maitre mot dans la société.

Ce changement d'axe semble créer chez le jeune d'aujourd'hui le non respect des lois. C'est donc la jungle. Ce qui est étonnant, c'est que tous les jeunes trouvent que ce phénomène est normal et personne ne rechigne, et personne ne conteste pour au moins faire prendre conscience aux gens qui se sont installés dans cette habitude.

Quand vous vous adressez à jeune pour lui conseiller qu'il vit en société et qu'il doit respecter et les autres et le bien commun. La réponse ne tarde pas de venir avec brutalité : Je sais ce que je dois faire et le reste ne vous regarde.

Regardons seulement nos routes et vous constaterez : les gens ne respectent plus la signalisation routière : ils doublent à droite, à gauche et roulent comme des fous.

Dans les services étatiques, les agents se conduisent comme bon leur semble. Vous n'avez pas le droit à la réclamation et pourtant, dans tous les bureaux, il y a un registre de réclamation qui n'est pas utilisé par les plaignants et ceci pour plusieurs raisons justifiés ou non.

Il nous semble que nos habitudes de « tassamouh » (pardon) ont complètement chamboulé la société. C'est par le pardon que nous excusons les fauteurs au lieu de les sanctionner. C'est parce que nous excusons les fauteurs au lieu de leur demander réparation.

Cette idée ne serait –elle pas due au phénomène qu'aujourd'hui c'est lui qui est le fautif et demain ce sera peut –être mon tour. Donc, nous vivons sur le « tu me pardonnes aujourd'hui et demain ce sera à moi de te pardonner » Nous sommes trop versés dans le domaine religieux. Nous devons au contraire : demander réparation pour ce qui nous concerne et le reste qui relève de la religion, c'est à Dieu de châtier les intervenants.

Une telle société ne peut survivre à l'usure du temps. En outre, nous ne composons point une société cohésive, mais des individus qui tentent de vivre ensemble. La vie est fonction des aléas du temps : elle peut être commode à un ensemble de personnes dont la morale n'est point stable, elle est changeante. Même la peur de l'au-delà est fonction de chaque âge des membres de la société. Les plus vieux seraient peut –être les plus respectueux de peur de payer dans un proche avenir, mais les plus jeunes, eux ne sont point inquiétés puisque leur âge les couvre et leur donne la possibilité de vivre plus.

La responsabilité se trouve donc diluée dans l'idée que peut-on me faire ? La sanction, elle est presque abandonnée par la société, elle est presque plus inexistante. Aucun maintenant, ni vieux, ni jeune n'a peur des sanctions. Sont –elles trop légères ou sont –elles inexistantes, ou servent –elles à autre chose qu'à organiser la société ?

Nous nous apercevons qu'aujourd'hui, l'homme algérien, ne voue plus de respect à la loi et n'a pas peur d'elle. N'a-t-on pas dit quand la justice va, tout va !

Les jeunes, aussitôt qu'on parle d'autorité, ils vous ricanent au nez, pour eux, il y a absence d'autorité.

Dans notre pays, nous avons besoin de justice pour que chacun de nous soit remis à sa place. Mais à condition que celui qui juge soit irréprochable et que lorsqu'une erreur est commise envers le citoyen qu'il soit rétabli dans ses droits les mieux possibles. Mais ceci, ne peut se faire qu'à la condition que l'on prenne l'enfant algérien dans le berceau. En outre, c'est le devoir de l'école de créer une société qui tient debout et qui pourrait être juste. C'est dès l'école que nous devons former l'algérien futur connaissant ses droits et ses devoirs. L'enfantillage de chacun de nous est devenu un gros problème que nous n'arrivons à gérer. Nous mettons trop de passions dans notre vie. La rigueur et la justice sont les seules choses qui pourraient être valables pour gérer notre société. La gestion d'une société sereine ne devrait pas être molle complètement et ne devrait pas être très rigide. Il faudrait récompenser ceux qui le méritent et sanctionner les fautifs.

Par moment, même la justice et la rigueur ne sont pas valables si elles ne sont pas accompagnées de sanctions. Le pardon peut parfois être le lot de notre raison, mais sans qu'il en soit versé à toutes les sauces. Pour que la société se redresse, il est nécessaire que chacun de nous demande réparation dans les cas de fautes et que celles-ci ne soient indulgentes, afin que cela serve de sanction au fautif et qu'il s'en souvienne, à chaque récidive. Sans ces sanctions, il est certain que les membres de la société vont croire qu'il s'agit d'une société sans règles, sans justice, et que chacun fasse ce qu'il a envie de faire.

* Ex-inspecteur, enseignant vacataire