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Harraga dans la littérature

par Lamine Kouloughli *

2ème partie



Ainsi que des fragments d'un miroir éclaté reflétant ces treize vies brisées, le récit oscille alors entre ces différents personnages qui, de simples chiffres anonymes et macabres, s'humanisent au fil des chapitres, acquièrent d'abord noms et surnoms, puis disent chacun à son tour son histoire, pourquoi ils en sont arrivés là: Jaafar et ce mur construit par les autorités pour cacher aux touristes Houlioud, le bidonville dans lequel il vit et qui l'empêche depuis de respirer; Salah, qui veut boire la mer goutte à goutte pour pouvoir rejoindre à pied, là-bas, Sbania; Slim, sans travail et cocu; Abdou, diplômé au chômage, qui décide de ‘brûler' par curiosité, pour voir comment les gens vivent de l'autre côté, là où «il fait bon vivre, là-bas, à l'abri d'ici» (121); Moulay Abslam, qui veut quitter un pays qui ne lui parle plus; la belle Chama, l'amoureuse du fils bâtard de l'espagnol, enceinte de son enfant qu'elle a décidé d'appeler Jibril; ou encore le simple coup de dés, la futilité de l'acte qui ne s'explique pas et qui est à la base de la décision prise par Anouar, ‘le serveur' au bec de lièvre, garçon de café de son état, de partir. «Ils étaient tous pressés de partir là-bas, sans savoir où c'était là-bas. Ils se disaient elle n'est pas si grande que ça la mer, juste une impression; d'autres l'ont fait avant nous […]» (25)

Alors, face à cette déraison qui s'est emparée des hommes, il n'est plus, ultime expression de l'absurdité d'un univers désordonné, que les choses, comme «[…] ce bateau que l'on traîne avec rage sur le sable et qui résiste de tout son poids avec ce qui lui reste de force» (88-89), pour rester raisonnables et tenter de résister à l'obsession du départ.

S'essayant par moments à des exercices de style peut-être malheureux et à de phrases sentences un peu faciles - «[…] mourir, c'est perdre la vie» (21) -, l'auteur entremêle néanmoins avec adresse chapitres et phrases très courtes, répétitions fréquentes et bribes de phrases qui donnent un effet d'essoufflement, d'urgence parfois; et phrases et chapitres plus long, d'une insupportable lenteur, qui expriment l'angoisse face à l'inéluctable, comme dans ce chapitre où neuf pages racontent la longue détresse des harraga en mer avant la noyade; ou dans cet autre où la mère d'un des noyés se dirige vers la plage où le corps de son enfant sans vie gît : «Elle avançait lentement, à petits pas, comme ça, pour rendre le chemin plus long et la plage toujours plus loin, et ne pas l'achever tout de suite, le laisser vivre encore un peu […] Elle ralentissait le pas, jusqu'à le rendre tout petit, à peine visible pour les autres. Si petits ses pas que l'on pourrait les mettre entre le pouce et l'index.» (45)

L'horreur est exprimée dans la minutie avec laquelle les corps mutilés rejetés par la mer sont décrits; description simple, factuelle, froidement anthropométrique qui, en empruntant au langage technique de la photographie - stratagème dont l'auteur use en les faisant découvrir d'abord par un photographe espagnol qui flaire le bon reportage et s'empresse de les prendre en photo - rend la situation impersonnelle, inhumaine. Elle est aussi exprimée dans la répétition à la lettre près de cette description encore et encore dans le roman. De même est-elle exprimée dans cette mort de treize personnes que les autorités de leur pays maquillent et qui est relayée de manière banale jusque par leurs gens; la nouvelle des noyés étant portée de bouche à oreille d'abord par Omar, seul à s'en émouvoir - «Tombe tout à coup sur ces corps gonflés d'eau et sur sa tête à lui, Omar, en un million de gouttes de pluie […] quand il lève les yeux, là-haut, et que le ciel entier est peint en bleu et qu'il n'y a pas un seul nuage […] et qu'il continue de pleuvoir sur sa tête à lui et sur ses paupières à lui, inondées de pluie et de larmes et qu'il est obligé de fermer à présent, ne serait-ce qu'un instant, […] cet instant maudit où l'œil, privé de la vue écoute […]» (31-32) -, puis par Salem alors qu'il pêche et qui continue pourtant de pêcher, puis par Moh qui continue de pédaler méthodiquement sur sa bicyclette en se répétant inlassablement la nouvelle, puis par Saadia qui prépare des crêpes et qui continue sa préparation puis les offre à déguster à Mina avant de lui apprendre la terrible sentence: «ils se sont noyés».

Comme les romans de Binebine et de Fadel, les Clandestins finit sur l'augure de ce qui est à venir; ceux qui attendent pour tenter la mort afin de se faire une vie de l'autre côté : «[…] et la liste est longue et restera ouverte à tous ceux et celles qui chercheront un jour ou l'autre à y inscrire leur nom. Et pour longtemps encore. Tant qu'il y aura un ici et un ailleurs. Et la mer entre les deux. Tant qu'il y aura un là-bas. De l'autre côté de la mer.» (145)

Les Sans-Destin, de Kamal A. Bouayed, a été publié aux éditions Dahlab - ENAG, Alger, en 2004. Une carte intitulée «Itinéraire du voyage de Kobla» qui retrace, par la géographie, les pays traversés par Kobla - personnage central du roman avec Tarik, jeune journaliste algérien - du Cameroun via le Nigeria, le Niger et l'Algérie jusqu'au Maroc, avant la grande traversée du détroit de Gibraltar vers l'Espagne; et 288 pages d'une littérature pas toujours heureuse dans son écriture, pour parler des ‘sans-destin' du titre de ce premier roman de la littérature algérienne à traiter du phénomène des clandestins, des illégaux, des harraga.

Trois chapitres sur les trente deux que compte le roman, les deux premiers et le dernier, traitent de la périlleuse traversée qui s'avérera tragique, à partir du Cap Malabata à 8 kilomètres à l'est de Tanger au Maroc vers la plage de Los Caòos de Meca sur la côte de Cadix en Espagne, du détroit de Gibraltar sous la houlette d'un ‘raïs' par vingt harraga; quinze anonymes dont le lecteur ne saura pratiquement rien sinon qu'ils sont tous très jeunes; et cinq dont de larges pans de vie seront racontés tout au long des vingt neuf chapitres restants; Kobla le camerounais et Tarik l'algérien, et, à un degré moindre, Emmanuel et Fabrice les nigérians, et David le ghanéen. Des vingt harraga, quatre - Tarik, Fabrice, le raïs, et un sénégalais - échapperont au naufrage de la petite embarcation et arriveront à la nage «sur les rivages du rêve clandestin.» (290)

Au lendemain d'une veillée de Ramadhan où «la terrible décennie qui venait de clore le chapitre le plus noir de l'histoire récente de l'Algérie [et] le drame des Algériens qui émigraient clandestinement en Europe» (23) avaient alimenté sa discussion avec un ami, Tarik, jeune journaliste algérien sans peur et sans reproche, propose au directeur du journal qui l'emploi un reportage sur l'émigration clandestine. Dans le train qui le mène à Maghnia, lieu supposé de rassemblement, aux alentours des oueds Ouerdeffou et Jourgi, des candidats à l'émigration clandestine vers le Maroc puis l'Espagne, Tarik, qui a pour mission de voir, aux fins de reportages, la réalité de l'existence de campements puis de rebrousser chemin une fois la frontière marocaine atteinte, rencontre Kobla, jeune camerounais en quête du rêve européen. Il lui vient en aide suite au comportement raciste du contrôleur du train, se fait passer auprès de lui pour un candidat à l'émigration clandestine contraint de quitter son pays parce qu'il est journaliste, et se lie finalement d'amitié avec lui. En attendant le passage vers la frontière marocaine, Tarik aura tout le loisir de faire l'expérience de la réalité et de l'horreur des campements des africains sub-sahariens qui attendent de passer de l'autre côté - «perchées sur la colline, deux armées parallèles de baraques surplombaient […] les deux versants de la rivière. Ainsi une véritable favela clandestine avait été érigée par les noirs africains […] Les baraques étaient faites en majorité de branchages […] Entre les cabanes, d'énormes tas d'ordures s'amassaient ça et là, comme érigés à la gloire du dieu de la misère» (100-101) -, et d'entendre l'histoire de la déchéance de Kobla puis de sa véritable odyssée d'un mois et demi, de sa ville natale de Douala jusqu'à leur rencontre dans le train.

Parvenu à la frontière marocaine au but de sa mission, Tarik décide pourtant de continuer, de brûler lui aussi le détroit, mais pour aller à la rencontre de lui-même, savoir jusqu'où il peut aller. «Son voyage avait besoin d'avoir un vrai sens qui devait lui permettre de se découvrir, de se connaître au-delà des clichés de la vie.» (232) «[Lui], il n'allait pas à la rencontre de l'Europe comme le faisaient les autres, mais il s'embarquait plutôt à la rencontre de lui-même.» (235)

Roman écrit à un moment où l'émigration clandestine vers le nord de la méditerranée était encore décrite comme étant surtout le fait des autres, pas encore vraiment celui des algériens et qui explique peut-être, dans la tourmente ambiante, cette ‘coquetterie' d'un Tarik allant à la ‘rencontre de lui-même', Les Sans-Destin concentre son récit sur l'exode des sub-sahariens et n'a peut-être pas la clairvoyance des réalités à venir**. Il montre néanmoins une sympathie grandissant page après page avec ces autres, jetés sur les routes de l'exil, et qui commencent par être décrits de manière assez indifférente, voire critique, comme «ceux qui, attirés par l'appel des sirènes, veulent gagner l'Europe […]» (25), ou encore «les papillons; ou mieux, les phalènes qui se dirigent irrémédiablement vers une lumière qui les attirent […]» (27), et finissent par être chantés comme «des braves [qui] avaient osé réclamer un jour humblement à la vie le droit d'un avenir meilleur […] Un groupe d'homme qui voulait atteindre l'autre rivage du destin, qui voulait prétendre embrasser une vie meilleure que celle que la fatalité leur avait octroyée.» (291-292)

Hope and Other Dangerous Pursuits, de Laila Lalami, initialement publié aux Etats-Unis aux éditions Harcourt, Inc., Orlando, en 2005, et présenté comme un premier recueil de nouvelles a, dans la présente revue de la littérature sur les harraga, la double particularité d'être le fait d'une écrivaine*** et, bien qu'à présent traduit dans cinq langues dont le Français, d'avoir été écrit en Anglais.

‘The trip' ou ‘le voyage' qui ouvre le recueil raconte en seize pages la traversée, sous les ordres d'un passeur, du détroit de Gibraltar - «quatorze kilomètres [qui séparent] pas seulement deux pays mais deux univers» (1) -, avortée pour la plupart des trente candidats à l'émigration clandestine; hommes, femmes et enfants, qui, par une nuit calme - mais où le drame se dessine déjà dans cette description «[d]es vagues [d'un] noir d'encre excepté quelques soupçons d'écume ici et là, d'un blanc brillant sous la lune, telles des pierres tombales dans un cimetière sombre» (2) -, s'entassent sur un zodiac de huit mètres de long conçu pour n'accommoder que huit passagers.

Ce préambule au recueil est l'occasion pour l'auteure de présenter sans trop en avoir l'air un véritable réquisitoire, plus contre les raisons menant au phénomène de l'émigration clandestine et ceux, sur les deux rives, à qui il profite, que contre les clandestins eux-mêmes pour qui, au fil des lignes, se dégage une empathie généreuse qui a fait écrire à Carolyn See du The Washington Post que les nouvelles «traitent des effets néfastes de la globalisation et de ce qui arrive à ceux qui vivent tout en bas de la chaîne alimentaire humaine». ****

La présentation succincte de quatre personnages d'entre la cargaison humaine de la frêle embarcation - jeune fille d'environ dix-huit ans, instruite et portant ‘hijab'; femme d'âge mûr sans instruction accompagnée de ses enfants, une fillette d'environ dix ans et deux garçons plus jeunes; homme d'âge mûr marié, sans instruction, et qui n'en est pas à sa première tentative; jeune homme instruit - y est peut être la manière de dire que l'émigration clandestine ne connaît pas de différentiation d'âge, de genre, ou de niveau d'instruction, et qu'elle a pour seul dénominateur commun la misère.

Référence y est faite au prix du passage et à l'argent que se font à chaque voyage les passeurs - «assez pour un appartement ou une petite maison dans une ville marocaine de bord de mer comme Asilah ou Cabo Negro» (2) -, personnages présentés comme peu scrupuleux à l'image du Rahal du recueil, ancien dealer, qui est cupide, a le regard méchant et le sourire reptilien, aboie ses ordres, perd son sang froid au premier contretemps, et n'hésite pas malgré leur terreur à jeter ses passagers à l'eau à deux cents cinquante mètres du rivage espagnol alors qu'il a été payé pour les conduire jusqu'à la terre ferme.

Référence y est aussi faite aux autres moyens qu'utilisent les harraga pour gagner la rive nord de la méditerranée - bennes des camions frigorifiques transportant des légumes du Maroc vers l'Espagne - et aux dangers que, tout comme ceux dans la chaloupe surchargée du recueil, ils encourent; dangers que condense ce corps d'homme dans un sac par terre qu'un des harraga dans le préambule croise sur sa route vers un camp d'internement après qu'avec la plupart de ses compagnons d'infortune il est arrêté par les gardes côtes espagnols.

De même y est-il fait référence au rêve de ceux qui tentent la périlleuse traversée - travail, voiture, maison - souvent irréalisable même pour ceux qui la réussiront et qu'attendent, après les dures épreuves de l'humiliation de l'emprunt de l'argent de la traversée aux proches, des gardes-côtes et de l'eau glacée de la mer, au mieux, un pénible labeur sur les plantations ou dans les ménages espagnols.

Enfin, ironie de l'histoire peut être doublée d'un trait satirique de l'auteure, référence est faite à la grandeur et à la gloire perdues de cette civilisation que les candidats à l'émigration clandestine souhaitent quitter à présent, même au prix de leurs vies, avec ce rappel que Tarifa sur la côte espagnole vers laquelle l'incertain équipage des brûleurs de route se dirige est l'endroit même où, en 711, accosta Tarik Ibn Ziyad - celui là même dont le cheval refuse, dans Haschisch, à présent de faire le saut de l'autre côté de la mer - et son armée de Maures pour y fonder un empire qui dura plus de sept cent ans; eux «qui ne pouvaient pas savoir que nous serions de retour […] et qu'au lieu d'une flotte […] nous serons sur des embarcations gonflables - pas seulement des maures [cette fois] mais un mélange hétéroclite de gens des anciennes colonies, sans armes ni armures, sans chef charismatique.»(3)

Seize pages donc, chargées émotionnellement, qui commencent sur l'énoncé de la distance fatidique, «quatorze kilomètres» (1), et se terminent sur celui de la détermination tenace d'un des protagonistes à l'émigration clandestine - symbole de ses congénères ? -, bien que menotté et sous la surveillance de la Guardia Civil espagnole : «Et la prochaine fois, il réussira.» (16)

Le reste du recueil, subdivisé en deux grandes parties de quatre chapitres chacune simplement intitulées ‘Before' et ‘After' reprend l'histoire, ‘Avant' et ‘Après' la traversée, de chacun des quatre personnages succinctement présentés dans l'introduction. Faten, la jeune fille d'environ dix-huit ans, instruite et portant ‘hijab', un peu paumée, amie de la fille d'un haut responsable du ministère de l'éducation qu'elle initie, au grand damne de son père, aux idées intégristes et qui, pour cela et par les manœuvres de ce dernier, devra seule payer un ‘écart pédagogique' qu'elle commettra pourtant avec son amie lors d'un examen, par une expulsion de l'université qui motivera le choix de son errance clandestine vers l'Espagne et son changement de statut qu'imprimeront les titres des chapitres du recueil qui lui sont consacrés de ‘fanatique', avant son passage, à ‘odalisque', après celui-ci, quand elle commencera par se donner à un garde côte espagnol pour qu'il la laisse passer et qu'elle continuera à se vendre sur les trottoirs de la Calle Lucia à Madrid pour survivre.

Halima, la femme d'âge mûr sans instruction accompagnée de ses enfants dans sa ‘recherche dangereuse de l'espoir', sur l'autre rive de la Méditerranée, d'une vie où elle cesserait d'être une femme battue par un mari alcoolique, survivant dans un «bidonville, avec ses allées sales où des adolescents sniffaient de la colle le jour et se rassemblaient en bandes la nuit» (57), rançonnée par son époux pour qu'il lui accorde le divorce qu'elle souhaite et par un juge véreux pour qu'il en active la procédure, idéaliste et certaine «qu'autre chose doit exister» (73); capturée pourtant - le lecteur est tenté de dire ‘hélas' - par les gardes côtes espagnols et renvoyée à Casablanca avec ses enfants et qui, désabusée, s'apprête à user sans vergogne du mythe, quand elle le découvre lucratif, que l'aîné de ses fils, qui l'aurait ainsi que ses autres enfants sauvé de la noyade lors de leur traversée, serait un enfant béni, un saint, capable de prodiguer moyennant offrandes sa ‘baraka' autour de lui.

Aziz, l'homme d'âge mûr, marié, sans instruction et qui n'en est pas à sa première tentative parce qu'il ne trouve pas de travail dans son pays et n'est pas satisfait des seuls petits boulôts sans avenir que son environnement offre; d'abord présenté au moment où, avec la bénédiction de son épouse qui attend déjà de le rejoindre, il fait ses adieux à ses proches avant sa deuxième tentative de passage clandestin et qui, seul des harraga du zodiac à réussir à passer entre les mailles des filets de la Guardia Civil espagnole, reviendra cinq ans après son passage et une vie pitoyable, d'abord comme travailleur agricole puis comme homme de peine dans un restaurant madrilène, pour retrouver ce même environnement de misère des uns - «foule d'enfants vendant des cigarettes, hommes proposant de cirer les chaussures, mendiants quémandant une petite pièce» (151) -, que souligne le faste et la richesse des autres - «les parterres de marbre, les portes automatiques, les magasins de duty-free» (149) -, et que son exil était censé l'aider à fuir.

Aziz, même si à présent débarrassé de sa condition de clandestin repartira encore seul, peut-être pour ne plus revenir, au terme d'un court séjour pendant lequel sa mère, pour lui permettre quelque intimité avec son épouse dans l'appartement exigu qu'ils occupent, passera ses nuits chez les voisins.

Le jeune homme instruit, enfin, celui là même dont le préambule finissait sur l'affirmation de l'inébranlable volonté de réussir son passage clandestin une fois prochaine, et que l'auteure aura gardé, tel un as dans sa manche de conteuse, pour insuffler en dernier une petite note d'optimisme à son recueil : Murad, licencié d'Anglais, grand lecteur, séduit par l'idée de brûler le détroit par Rahal parce qu'il ne trouve pas de travail et souffre dans sa dignité de devoir vivre au crochet de sa sœur - «juste parce que je n'ai pas de travail vous pensez que je suis invisible[…]» (102) -; et qui, expulsé et après une période de deuil où il s'enfermera tout en continuant de caresser pour un temps l'idée de repartir, suppliant sa mère de vendre ses bijoux pour lui permettre le prix de la traversée, finira par accepter un travail d'assistant dans un magasin du souk, vivra ce qui se développera peut-être comme une belle histoire d'amour avec une jeune fille aux beaux yeux bruns et, miracle des lettres, trouvera sa rédemption et la volonté de ne plus ‘brûler' le détroit dans l'écriture; Hope and other dangerous pursuits prenant fin sur l'image d'un «Murad déjà perdu dans l'histoire qu'il commencerait à écrire la nuit même.» (186)

Harraga, de Boualem Sansal, publié aux Editions Gallimard, Paris, en 2005, est, des romans présentés, celui dont le titre est le plus directement évocateur du sujet de la présente étude. Pourtant, l'émigration clandestine dans son sens habituellement usité, à travers l'intrigue centrale du souvenir et de la recherche d'un jeune candidat à cette émigration, ne s'y lit presque qu'en filigrane tant y est présente une sorte de délire de ‘harga' tous azimuts, généralisée, et qui englobe l'ensemble des personnages du roman; ceux passés dont l'évocation est faite par Lamia quand elle raconte sa maison et les ombres qui y ont défilé, et ceux présents qui brûlent, ne serait-ce que dans leurs têtes. Alors, «faute de pouvoir tous brûler la route, nous vivons inlassablement près de nos valises» (95), affirme la narratrice avant que de conclure: «Nous sommes tous, de tout temps, des harragas, des brûleurs de routes, c'est le sens de notre histoire.» (95)

Dans Alger qui s'effrite, Lamia, médecin à l'hôpital Parnet, trente cinq ans, célibataire, vit dans la grande maison qu'elle a hérité de ses parents, seule depuis le départ de Sofiane, dix huit ans, son frère dont elle est sans nouvelles. Sofiane, rongé par la fièvre qui s'est emparée de tout un continent ‘ivre de lamentations' - «mieux vaut mourir ailleurs que vivre ici […] il ne pensait qu'à ça […] trouver les filières, arranger les papiers, étudier les ficelles des anciens du grand saut, auréolés de leurs multiples échecs» (52) - est parti voilà un an pour tenter d'émigrer clandestinement outre méditerranée via Oran puis le Maroc parce qu'il «veut trouver la liberté et la joie de vivre, [et que] ceux qui [l']ont précédé le jurent […], c'est là-bas en Occident que ça se joue.» (25) Depuis, la vie de Lamia s'égrène entre les heures qu'elle passe à son travail - occasion pour l'auteur de commentaires sociaux - et celles libres qu'elle dédie à la recherche d'informations sur ce frère disparut avec, quasiment tout le temps en toile de fond, les souvenirs de la foule des fantômes - officiers ottoman et français, Juif autochtone, immigrant de Transylvanie et finalement médecin pied-noir - qui ont précédé sa famille dans les murs de la maison parentale, tous déjà harraga à leur manière et en leur temps parce que tous mutins et déracinés, mais dans le sens nord/sud des migrations qu'empruntait alors l'histoire.

Arrive Chérifa, tout juste sortie de l'enfance, enceinte, peut-être de Sofiane qui lui a donné son adresse algéroise quand leurs destins se sont croisés à Oran; elle dans sa fuite du «monde des femmes bâti sur la réclusion et l'infinie patience» (225), lui allant vers «celui des hommes tourné vers la survie, celui des jeunes assis sur le rêve de la terre promise[…]» (225), en route vers Tanger pour guetter le bateau qui lui permettra de brûler. Lamia et Chérifa s'accrocheront alors l'une à l'autre, celle-ci parce que Lamia représente une planche de salut dans la grande ville, celle-là dans l'espoir de quelque trace de son frère disparut parce que Chérifa est la dernière à l'avoir vu; avant que ne naisse entre la presque enfant et la femme une étrange affection qui finira par arracher Lamia à ses fantômes et à sa solitude en la faisant ‘hériter' de la petite Louiza que Chérifa, morte en couches, laissera derrière elle.

Ce long chemin vers la tendresse sera aussi pour Lamia, qui commence par ne rien comprendre à l'acte de son frère - «Sofiane avait tout, une maison, mon affection, des amis, des habitudes» (239) -, celui d'une lente évolution vers une compréhension du phénomène de l'émigration clandestine - «Mais le reste, […] ce qui tue, on ne sait toujours pas le nommer. La pauvreté des jours […] et toutes les angoisses, les terribles angoisses, d'une vie à l'arrêt» (239) - mêlée bientôt d'empathie - «[…] Sofiane avait pris la voie des harragas, les brûleurs de routes. Je connaissais l'expression, c'est la mieux sue du pays […] Ils la disaient avec panache, brûler la route était un miracle qu'eux seuls savaient accomplir» (53) -, qui finira par lui faire affirmer : «Je me sens du coup harraga dans le cœur.» (240)

Porté par une écriture agréable à lire, dans une prose que traversent de courts poèmes souvent plus sentences qui rythment l'état des personnages du roman qu'odes lyriques - «Toujours, au cœur de mes nuits, ces grands yeux / Ce silence infranchissable / Cette peine si lourde / […]» (164) -, la longue route tortueuse qu'emprunte, dans la recherche de son jeune frère, l'héroïne de Harraga est l'occasion de commentaires acerbes, sinon amers, qui, comme dans les romans de Binebine, de Fadel, d'Elalamy et de Lalamy, disent sympathie pour ceux qui tentent la traversée clandestine - «Nos enfants souffrent, ils rêvent de bien, […] Ils n'ont que ce moyen pour vivre, se faire harraga, brûler la route, comme jadis on brûlait ses vaisseaux pour n'avoir pas à revenir.» (314) -, et colère contre ce et ceux qui les y entrainent - «personne n'a le droit de déraciner un homme du lieu où il est né» (95), et «De la terre natale nous attendons l'abondance et la joie, pas ça, l'exil et la mort.» (290) Comme dans ces autres romans référence est aussi faite à la cupidité des passeurs qui réclament mille dollars par tête, et à leurs réseaux - «Le passeur attend à Bordj Béji Mokhtar, sur la frontière Algérienne, d'autres clandestins […], d'autres misères, trois mille kilomètres à avaler dont deux en Algérie […] et un au Maroc où les chaouchs ne dorment pas d'un œil […] Il faut compter avec le bakchich et les négriers […] Le passeur algérien passe la main à un intermédiaire marocain qui empoche […], le passeur espagnol attend de l'autre coté.» (224) La terrible réalité de l'émigration clandestine y est aussi dépeinte sans concessions - «Sur le chemin des harragas, on ne revient pas, une dégringolade en entraîne une autre, plus dure, plus triste, jusqu'au plongeon final.» (53) - avec vraisemblablement la mort au bout - «[…] corps échoués sur les rochers, ballotés par les flots, frigorifiés, asphyxiés, écrasés, dans un train d'avion, une cale de bateau ou le caisson d'un camion plombé . Les harragas ont inventé pour nous de nouvelles façons de mourir.» (53)

Enfin, et peut-être plus que dans les romans de Binebine, de Fadel et d'Elalamy dans leur vision du future, la poésie terrifiante de candeur qui clôt Harraga glace le sang parce qu'elle scelle déjà en la petite personne de Louiza le destin jusque des nouveaux nés dans l'émigration clandestine: «Louiza, ma chérie / […] Mon enfant / Mon amour / Mon cœur, ma vie/ Comme ta mère, ma fille, / Nous serons des harragas.» (317)

Partir, de Tahar Ben Jelloun, prix Goncourt 1987, a été publié aux éditions Gallimard, Paris, en 2006. Un seul verbe pour titre, ‘partir', qui ne permet aucune équivoque, et un grand nombre de personnages dont trois principaux autour desquels se tisse la trame d'un roman qui s'ouvre sur un café à Tanger et des hommes, noyés dans le silence, la fumée et les relents de haschisch, qui attendent comme chaque soir l'apparition, de l'autre côté de la mer, des premières lumières de la côte espagnole - «Tu sais, du Maroc on voit l'Espagne, mais la réciproque n'est pas vraie. Les Espagnols ne nous voient pas […]» (94). Ces hommes ont en commun leur misère et un rêve persistant, partir, «traverser un par un cette distance qui les sépare de la vie, la belle vie, ou la mort» (15). A ce rêve se mêlent aussi des images qui rappellent la triste réalité devenue journalière d'une «mer [qui] rejette les cadavres de quelques noyés» (13); de «corps nu[s] mêlé[s] à d'autres corps nus gonflés par l'eau de mer, […] visage[s] déformé[s] par l'attente et le sel […]» (13).

L'histoire que raconte Partir est simple. Miguel Lopez, riche espagnol, assujettit Azel - court pour Azz-El-Arab, prénom lourd à porter pour un personnage qui a fait de quitter sa terre natale une obsession -, jeune diplômé en droit de l'université de Rabat, sans travail, qui a déjà essayé sans succès de brûler les eaux du détroit, et l'emmène avec lui en Espagne pour en faire sa chose; serviteur le jour et amant la nuit. Il consent en outre à un mariage blanc avec la sœur de Azel, Kenza, pour qu'elle puisse elle aussi passer en Espagne et, finalement lassé du comportement erratique d'un Azel mal dans sa peau qui essaye de se libérer de son joug, le chasse et rompt leur relation tout en conservant un rapport privilégié avec celle qui ne sera jamais que son épouse sur le papier. Cette rupture précipitera Azel vers la déchéance, une fin tragique, et le retour au pays natal dans un cercueil.

Des personnages principaux du roman, aucun n'est stricto sensu immigré clandestin sur l'autre rive de la méditerranée même si Azel y deviendra un sans-papiers. Ces sont leurs aventures qui les mettront en contact avec d'autres personnages, mineurs dans le roman, ayant la caractéristique de harraga ou tentant de le devenir et à travers qui la tourmente des clandestins sera surtout dite. Ainsi, par Azel, rencontre est faite, de ce côté de la méditerranée, avec Nourredine - cousin et ami qui devait épouser Kenza, noyé en tentant la traversée -, une foule de jeunes désoeuvrés squattant les cafés de la ville et rêvant de partir, et, humour caustique de l'auteur, un chat aperçu le long des quais de Tanger - «[…] un chat gris qui essayait de tromper la vigilance des gardiens. […] Ce chat était connu des douaniers et des policiers; ils ironisaient sur son obstination à quitter le Maroc; lui aussi en avait marre, lui aussi avait envie d'autre chose, […] il savait d'intuition que c'était mieux là-bas, […] il venait tous les jours et faisait tout pour sauter dans ce navire qui partait vers l'Europe […]» (50-51) -; et de l'autre côté de la méditerranée, avec Abbas - arrivé en Espagne encore adolescent caché dans un camion de marchandises, récidiviste par deux fois après avoir été expulsé et remis aux autorités marocaines, bien décidé à ne plus être pris, et qui vit de petits trafics -, Hamou - «un gars qui a brûlé une partie de la mer dans une barque et une autre à la nage» (195), sans ressources, atteint d'une pneumonie qui lui fait cracher des saloperies -, André Marie - cousin de Flaubert qu'un Azel déchu rencontre dans un parc, camerounais clandestin dont la trace s'est perdue en Espagne -, et Apollinaire, cousin lui aussi de ce même Flaubert, clandestin lui aussi, mais en France. Par Kenza, Nazim - turc clandestin au passé incertain - apparaît à son tour dans le roman avant de disparaître mystérieusement, brisant le cœur de celle qui était devenue sa maîtresse. Enfin, par Miguel Lopez quand il raconte l'histoire de son propre père - membre, en 1951, du tout premier groupe de harraga de l'histoire mais dans le sens Tarifa / Tanger, du temps où le Maroc était terre d'abondance et d'accueil pour les malheureux espagnols poursuivis par la misère et le franquisme - un rappel visant peut-être à mettre en meilleure perspective le phénomène même de la clandestinité est introduit dans le roman. Une faune bigarrée de personnages surtout féminins - Soumaya, Sihem, une cubaine sans nom, - en situation de séjour irrégulière pour avoir refusé de quitter l'Espagne à l'expiration de leurs visas apparaît aussi ça et là au détour des pages du roman un peu comme au détour de ruelles sombres, survivant elle aussi dans l'atmosphère malsaine et glauque de la clandestinité.

A suivre



Notes:

* Professeur à la faculté des lettres

et langues, Université Mentouri à Constantine

** Ainsi, par exemple, selon maître Mohamed Benhamou, parlementaire, cité dans le journal El Khabar du 19 avril 2008, le phénomène de l'émigration clandestine «aurait commencé de la ville de Maghnia avec l'arrivée d'un grand nombre d'émigrés africains en 2005». Depuis, en plus des harraga disparus, de ceux interceptés par les gardes-côtes des pays du nord de la Méditerranée et de ceux arrivés à bon port dont aucun bilan ne fait état, les statistiques que note la presse nationale, comme par exemple Le Quotidien d'Oran du 27 avril 2009, p.7, montrent l'ampleur d'un phénomène qui ne nous épargnera pas:



*** Le lecteur pourrait s'étonner de ne retrouver qu'une auteure qui s'intéresse au drame des harraga parmi tant d'auteurs. L'une des réponses possibles pourrait peut-être se trouver dans la transposition, dans la littérature, de ces lignes que propose B. Sansal dans son roman revu dans cet article : «Le problème des filles est différent de celui des garçons […] Elles s'évaporent à l'intérieur du pays, ils se volatilisent à l'extérieur. […] ils n'ont pas les mêmes motivations. Les filles fuient le milieu familial, elles veulent s'émanciper, […] les garçons sont des rêveurs en quête d'avenir mirobolant, ils ne croient pas que le pays leur donnera un jour les moyens d'assouvir leurs fantasmes», in Harraga, Gallimard, Paris, 2005, p. 191.

**** Citée in Praise For Hope and other Dangerous Pursuits.