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Comment combattre les tendances centrifuges

par Derguini Arezki*

Comment combattre des tendances centrifuges quand il s'agit de passer d'un contexte anciennement marqué par une politique internationale dominée par les États et une politique intérieure dominée par le principe ‘'diviser pour régner'', à un nouveau contexte où les sociétés et les acteurs non étatiques font irruption sur la scène internationale en même temps que la fonction d'intégration étatique s'affaiblit, que le compromis social basé sur la consommation est remis en cause par la crise économique mondiale ?

Telle est la question à laquelle je vais m'efforcer de répondre ici. La réponse que je vais envisager est la suivante : plutôt que de combattre de telles tendances, il faudrait les comprendre, saisir leur occasion pour donner à la société des centres de gravité réels à partir desquels elle pourrait construire l'unité[1] qui va commencer à lui faire défaut. Il s'agit de passer d'une construction étatique de la cohésion sociale à une construction sociale de celle-ci.

On peut évoquer à l'appui d'une telle réponse la thèse d'Acemoglu et Robinson dans leur livre « La faillite des nations » selon laquelle un mouvement de centralisation qui ne produirait pas ou ne s'entretiendrait pas de centres de gravité réels au sein de la société n'est pas protégé contre un processus d'inversion. Pour ces auteurs, une croissance durable suppose une centralisation « qui permet d'assurer l'ordre public, de faire respecter les droits de propriété et de créer une économie de marché inclusive »[2] qui suppose à son tour un pluralisme, « cette pierre angulaire des institutions politiques inclusives », qui « requiert un pouvoir politique largement partagé au sein de la société; dans un pays doté d'institutions extractives, qui n'octroient du pouvoir qu'à une élite restreinte, il faut passer par un processus d'empowerment -c'est-à-dire le fait qu'un individu ou un groupe accède au pouvoir de transformer la société».[3]

Autrement dit, comment éviter que le resserrement de la contrainte budgétaire ne trouve pas de réponse collective adaptée qui puisse faire avec et enclencher une dynamique économique vertueuse ? Comment éviter que le recentrement sur la société qui accompagnera un tel resserrement de la contrainte budgétaire ne découvre pas de fortes disparités sociales dans la distribution des ressources et ne déchire pas la cohésion sociale ?

La principale manifestation de la crise économique mondiale du fait de la mécanisation continue du travail à laquelle pousse la course à la puissance, consiste dans la polarisation du marché du travail : surqualification à une extrémité et déqualification, précarisation du travail sur le reste[4]. Cette polarisation explique la faiblesse de la progression de la productivité du travail malgré sa mécanisation continue et, par conséquent, l'essoufflement de la politique dite de la demande : pas de gains de productivité à redistribuer pour l'État providence. Elle explique aussi la division politique de la société : cosmopolites et gagnants de la globalisation d'un côté, populistes et perdants de la globalisation de l'autre, et du monde : les États-Unis peuvent apparaître ainsi comme des protectionnistes et les Chinois comme des partisans du libre-échange.

Le resserrement de la contrainte budgétaire le recentrement autour des ressources de la société et la polarisation du marché du travail créent chez les sociétés un nouveau besoin d'unité, l'État providence et ses marchés extérieurs[5] n'étant plus en mesure d'y satisfaire. Cela se traduit par l'émergence de tendances politiques qui combattent l'opposition entre gagnants et perdants de la globalisation par l'opposition entre nationaux et étrangers. L'émergence de fortes disparités sociales au sein des sociétés anciennement industrialisées du fait de la polarisation du marché du travail veut être résorbée par une réactualisation des anciennes oppositions antérieures à la crise actuelle de l'État providence, lesdits nationaux et étrangers n'étant autres que les anciens gagnants et anciens perdants des premières mondialisations. Le « populisme » apparaît alors comme le moyen de resserrer le rapport du politique et de la société qui avait tendance à se distendre, ainsi que comme une tentative de redonner au politique les moyens de la souveraineté. Le compromis consumériste n'étant plus à la base du rapport du politique à la société, la cohésion sociale doit chercher ailleurs ses ressources pour contenir les disparités que la polarisation du marché du travail a libérées.

Dans les pays où le politique ne dispose pas des ressources suffisantes pour faire face aux disparités sociales émergentes qui menacent l'unité de la société, celle-ci devient problématique. Nous ne le répéterons pas suffisamment, ce que la globalisation met à l'épreuve, en concurrence, ce sont les systèmes sociaux[6], c'est-à-dire la capacité des sociétés à incorporer le progrès technologique et à produire des institutions économiques inclusives étant donné le fait que la destruction créatrice d'emplois que suppose une croissance durable a des difficultés actuelles à sécuriser les parcours professionnels.

Nous ne devrions pas nous étonner du fait qu'une société qui a fait un large gaspillage de ses ressources en période d'abondance puisse en disposer autrement en période de raréfaction. C'est à une telle propension que la « rationalisation » des dépenses devrait s'attaquer, sans quoi l'augmentation des coûts pourrait être encore plus rapide qu'elle ne l'a été. Il nous faut garder à l'esprit les coûts humains que nous a coûtés la crise des années quatre-vingt-dix et ceux économiques et sociaux qu'elle continue de coûter. Il y a des prix de la paix sociale qui ne peuvent être payés.

Du point de vue défendu ici, il ne sert à rien de vouloir aller à contre-courant de ce mouvement de resserrement de la contrainte budgétaire et de recentrement autour des ressources de la société, qu'elles soient économiques, politiques ou culturelles. Cela ne conduirait qu'à une augmentation des coûts de cette période de transition[7]. Le problème est dans les ressources que peut mobiliser un tel mouvement et sa manière de faire avec pour contenir les disparités que portent l'internationalisation de la production et la polarisation du marché du travail. Les sociétés doivent accepter le nouveau cours. Aller à contre-courant occasionnerait des coûts supplémentaires que ceux exigés par le processus de destruction créatrice de l'innovation d'une compétition internationale modérée. Mais elles doivent dans le même mouvement apprendre à réduire les inégalités internes et externes qu'il tend spontanément à produire. Plutôt que de persister comme par le passé à vouloir externaliser l'inégalité qu'un tel cours aurait tendance à produire en leur sein, elles doivent participer d'un mouvement global de domestication de l'inégalité que produit le mouvement d'abstraction du travail à l'origine de la polarisation du marché du travail. C'est face à une telle tentation que se trouvent placées aujourd'hui les anciennes puissances industrielles dont la domination aujourd'hui se relâche. La domestication de l'inégalité passe par une autre distribution du progrès technique, des capacités de pouvoir à l'intérieur des sociétés et entre elles.

Le tout est de savoir si la compétition internationale peut être modérée de sorte que la diffusion du progrès technique puisse être plus horizontale que verticale grâce au développement d'institutions économiques inclusives plutôt qu'extractives. Les conditions d'une compétition internationale plus équilibrée existent, mais les anciennes puissances y consentiront-elles ? Privilégieront-elles une meilleure répartition des ressources mondiales pour le progrès de tous, ou leur concentration pour les privilèges d'une minorité que certains ne manquent pas de juger décadente ? Il faut bien voir aujourd'hui que toute politique de puissance ne peut servir à la fois la puissance et le bien-être humain.

La théorie du ruissellement (« trickle down economics ») selon laquelle les revenus des individus les plus riches ne s'accumuleraient pas au sommet d'une montagne, mais ruisselleraient vers la base ne jouera que dans des conditions très particulières. La diffusion du progrès technique du militaire au civil, des riches aux pauvres ne va plus de soi. Le progrès technique synonyme de puissance ne le serait plus automatiquement de progrès social et humain. La course à la puissance pourrait être plus forte que le besoin de progrès social du fait de la croyance ancienne que la puissance publique apporte le progrès social. Après le socialisme d'Etat, c'est au libéralisme dogmatique d'en faire l'expérience. Les politiques de puissance qui justifieraient de nouvelles guerres contre les puissances émergentes et en leur sein contre les minorités qui incarneraient comme l'ennemi extérieur, n'aboutiraient qu'à accroître les coûts de la transition vers le nouveau monde qui peine à prendre forme.

Le défi pour éviter ces nouvelles guerres consistera à pouvoir envisager les problèmes de l'humanité comme une, à sortir des cadres étriqués des États-nations pour traiter ses problèmes : aux États-Unis la solution n'est pas dans une nouvelle guerre de la communauté blanche contre les autres de couleur[8], à l'intérieur et à l'extérieur, en Chine dans celle des Han contre les autres communautés, à l'intérieur et à l'extérieur, etc. Il ne s'agit plus pour les nations de raisonner en termes d'externalisation des coûts et d'internalisation des profits, les coûts deviennent trop élevés, mais de gestion globale des coûts et des profits d'une planète de sorte que leur répartition puisse être équitable et soutenable. Il y a fort à parier que de nouveaux Hiroshima n'étant plus possibles, la guerre ne pourra plus donner l'avantage à une quelconque puissance. Il y a dans le retour des nationalismes, un retour du politique, un retour des sociétés dans le politique. Il ne peut cependant s'effectuer sur d'anciennes bases, c'est de cela que nous devrions commencer à nous préoccuper et à faire l'expérience dans la prochaine décennie.

Les problèmes de l'Afrique, la production de ses « externalités négatives »[9] ne sont pas de sa seule fabrication. Les politiques de puissance font d'elle un continent qui ne présente d'intérêt que les ressources dont il faut se disputer, alors qu'elle a besoin d'une compétition mondiale qui permettrait que puisse fonctionner jusqu'à elle une diffusion du progrès technologique. Pour venir à bout de ses divisions et difficultés, elle a besoin d'un environnement de paix où elle peut émerger et non d'une compétition exacerbée entre puissances qui la déchirerait. Mais elle ne peut obtenir cet environnement de la simple volonté d'autrui, elle doit être très active dans sa production. Un premier pas dans cette direction serait qu'elle s'organise pour se défendre d'une compétition débridée entre les puissances mondiales. Elle doit revoir les conditions de la compétition en son sein et celles qu'elle peut accepter des autres. Le retour du politique qui gagne le monde aujourd'hui, doit être une occasion pour elle.

Au plan idéologique, il ressort de cela que le culte du progrès n'est plus la bonne mesure. On ne peut plus associer le progrès au creusement d'inégalités, à des précarisations du travail qui ne se résorbent pas. Je pense qu'il faut confondre les gens qui, au nom du progrès, voudraient masquer les inégalités qu'ils souhaiteraient faire accepter. On ne devrait plus reprocher aux gens de vouloir choisir leur manière de vivre, comme par le passé où au nom du progrès on « civilisait » les gens en les colonisant ou en les réduisant en esclavage. On devrait leur reprocher de vouloir imposer par la force leur manière à d'autres qui n'y consentiraient pas autrement. Et l'on devrait associer fortement paix et progrès social, au moment précis où l'insécurité gagne davantage de terrain. Le progrès est produit par la compétition, mais la compétition des puissants quand elle a peu d'égards pour les plus faibles n'est plus progrès inclusif, mais exclusif et se termine souvent par une dégradation de la compétition en guerre. À partir du moment où le progrès technologique et économique, la course à la puissance ne sont plus d'eux-mêmes synonymes de progrès social et humain, il faut s'attacher à les raccorder pour éviter de grandes catastrophes. Du reste, l'Afrique n'est pas la seule à avoir besoin de la paix aujourd'hui. Il faut donc bien voir que les hommes de progrès sont aujourd'hui ceux qui promeuvent la paix du monde et non ceux qui veulent l'imposer autrement.

On peut facilement constater dans la politique du pouvoir actuel, la persistance à vouloir centraliser les ressources alors même que celles-ci lui fondent entre les mains. Cette attitude est caricaturale dans la production d'énergie. Alors qu'un mouvement de décentralisation de cette production acquiert un nouveau souffle à l'échelle mondiale avec le développement des énergies renouvelables, alors que le prix de l'énergie solaire est en baisse constante, alors que des citoyens de plus en plus nombreux dans le monde s'impliquent dans la production, la consommation d'énergie et leur régulation, alors que l'étendue et la géographie du territoire national, la répartition de sa population surenchérissent le coût d'une telle centralisation, alors que les ressources d'une production décentralisée sont abondantes, l'État algérien persiste à centraliser cette production. Cela parce que le terme de centralisation est entendu dans le sens de monopolisation et non d'unification d'un marché. Continuera-t-on à ignorer encore longtemps le fait que la puissance et la richesse d'une société tiennent dans sa capacité d'adaptation, d'innovation et donc d'auto-organisation ? Et ce jusqu'à ce qu'on l'ait épuisée ? On mesure le succès d'une stratégie au fil de l'eau à son pouvoir de préserver et de renforcer une telle capacité, son échec à celui de la détruire. D. A.

Notes

[1] On peut prendre l'exemple de la distribution des logements sociaux. L'administration joue de la concurrence des candidats pour en établir une à son avantage alors qu'elle pourrait favoriser la coopération des citoyens pour en établir une plus juste qui aurait le mérite supplémentaire de libérer la compétition sociale pour d'autres objectifs profitables à l'ensemble de la population.

[2] La faillite des nations, Chap. 15. Comprendre la prospérité et la pauvreté, p. 527.

[3] La faillite des nations, ibid. p. 560.

[4] On peut parler avec Bernard Stiegler, sur un autre plan, de prolétarisation de la société, processus par lequel le travailleur est séparé de son savoir-faire, le consommateur et le citoyen de leur savoir-vivre.

[5] Il n'y a de providentiel dans l'État du XXe siècle que sa capacité à conquérir des marchés extérieurs grâce auxquels il a pu financer sa politique de redistribution et établir le compromis paix sociale contre consommation. Avec la réémergence des anciennes puissances du XVIe siècle, de tels marchés ont disparu. La première décennie du XXIe siècle révèle que ceux qui ont profité de la globalisation ne sont pas ceux qui s'y attendaient le plus.

[6] J'ai soutenu ailleurs la thèse selon laquelle la compétition internationale est d'abord une compétition des systèmes sociaux. Je l'avais fait alors en défendant le point de vue d'une économie « encastrée » dans la société.

[7] Je parle de transition dans le sens de Gramsci quand il affirmait : «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». « La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Il ne faut pas que la capacité de division de la société fasse illusion, c'est le mouvement de fond brownien de la société qu'il faut traiter. Venir à bout de ses pseudo-élites, lui refuser la formation de vraies élites ne pourra qu'accroître son désordre et ses stériles destructions.

[8] Dans le documentaire, The 13 th, de la réalisatrice Ava DuVernay, il est montré comment le 13e amendement de la Constitution américaine a été utilisé pour transformer l'interdiction de l'esclavage en politique d'incarcération de masse des minorités. https://blogs.mediapart.fr/agnes-kerr/blog/201016/de-l-esclavage-l-incarceration-de-masse

[9] Les économistes désignent habituellement par-là les effets extérieurs négatifs d'une production comme la pollution dont les coûts ne sont pas internalisés. On ne veut pas voir que la déstabilisation des structures démographiques de l'Afrique est le résultat d'une politique occidentale de production de la demande qui visait à assurer des marchés mondiaux à son offre excédentaire. La production de la demande de santé est celle par laquelle les puissances occidentales ont manifesté leur supériorité et par laquelle elles continuent de glorifier leur colonisation comme œuvre de civilisation.

*Enseignant chercheur, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif, député du Front des forces socialistes, Béjaïa.