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Le poids de l'épi et le pouvoir du képi

par Slemnia Bendaoud

A son « faîte baissé », le paysan reconnait le généreux épi. Et à sa tête « haut levée » se reconnait le futé képi. Tout deux, au stade de tout jeunes pousses, partent à la conquête du ciel.

La petite plante comme le tout jeune cadet des futurs trouffions ne feront -des mois durant pour la première ou des années complètes pour le second- que toujours monter en cadence et en puissance. Au moment où le blé lève, le képi, lui, rêve : le premier de ses épis dorés, le second de ses nombreux galons et absolu pouvoir. Telle est la nature même du valide grain de blé qui promet la bonne moisson de l'exceptionnelle récolte. Et tel est aussi le solide le portrait avec ce comportement à la clef du bidasse de classe, en passe de se mesurer au coriace adversaire et de s'imposer d'emblée sur le terrain de vérité.

Se tenir debout, raide comme un adulte et bien robuste cyprès ou immobile telle une sentinelle de veille, est cette position qui est la leur au moment où le paysan se plait dans son désir coutumier à faire le tour du propriétaire de son champ céréalier et où le chef de bataillon d'une garnison se met à vérifier l'état de l'effectif de son groupe d'intervention avant une imminente expédition.

C'est donc les yeux rivés vers le Ciel que se décide le sort de l'un et de l'autre. L'humeur de la voûte céleste donne tantôt de belles couleurs qui procurent de la joie à une déjà gaie nature, tantôt ce sombre costume de décor destiné à un monde humain et végétal qui se replie dans ses guêtres et au plus profond de l'intime de son état ou façon d'être, en ce temps de chien dont l'un comme l'autre tire beaucoup de bien.

Dans leur tendre jeunesse pour l'un ou toute récente naissance pour l'autre, respectivement les êtres humains comme les végétaux, ont tous cette tendance plus que naturelle et assez remarquée à toujours progresser à la verticale.

Jusqu'à un certain âge, ce sont les principes même de la donne biologique qui dictent à celui-ci et à celle-là cette règle drastique de leur progression naturelle dans l'espace du temps nécessaire à leur maturité. Mais au-delà, l'épi ploie sous le poids de son généreux grain. Et à mesure que les rayons de soleil sont de plus en plus puissants et ardents, sa longue tige jaunit progressivement à leur contact pour prendre désormais la couleur des chaumes, à mi-chemin entre le saumâtre et le mauve, pour ressembler à la robe rousse de certains fauves. L'assèchement soudain de la plante se fait accompagner par ce changement de position brusque de l'épi qui préfère dans son salut légendaire au besogneux paysan le saluer à sa manière jusqu'à complètement courber l'échine et baisser la tête avec !

A sa manière, juste avant de rendre l'âme, il rend les armes à son Maitre de toujours. Avec cette satisfaction de la plutôt nette conviction d'avoir toujours été discipliné, pour rester à vie fidèle à la légendaire tradition.

Dans un comportement responsable, nanti de toutes ces valeurs propres à la nature, il s'exécute pour marquer ce signe du devoir accompli. L'épi cède au sacrifice que le paysan attend de lui tel un soldat envers sa propre Patrie !

Ce geste de grande considération que l'épi fait de la tête est un signe de fin de règne, exprimé de plein gré envers la Nature, mais aussi envers la famille élargie du Maitre des céans, composée essentiellement de sa nombreuse progéniture, armée de métayers, et autres divers acteurs saisonniers. Le paysan, lui, en est très conscient et plutôt bien reconnaissant. C'est une image qu'il saisit au vol, lors de cette ultime randonnée effectuée en plein été à l'intérieur de ses champs de blé et en véritable éclaireur d'une campagne de moisson-battage à éventuellement engager sur le champ. Il en prend acte et pense déjà à l'attelage de ses traditionnelles paires de très rodés bœufs et de vieux équidés et autres bêtes de somme.

C'est ainsi que l'on distingue en milieu campagnard et zone rurale l'utile et très généreux épi de celui qui est complètement dépourvu de grains bien mûrs de blé. Celui dont la tête reste toujours dans les airs, faute justement de ce produit noble bien doré au soleil du pays, et à profusion offert avec un large sourire au déjà très peiné paysan de la contrée. Dans notre quotidien, pareil comportement conforte la très sage idée de quitter la scène avec sérénité et de gaieté de cœur, d'abandonner l'amour lorsqu'on est desservi, de mettre fin à un règne dans la sagesse et la dignité, de marquer son passage dans la vie grâce son empreinte indélébile, de céder le passage à celui en mesure de nous remplacer au pied levé, et de ne faire que dans le strict respect de l'ordre générationnel naturel...

Voici donc résumé en quelques mots et petits signes ou expressions succinctes le poids de l'épi et son impact au sujet de la morale véhiculée au profit du comportement humain. Et qu'en est-il alors du pouvoir absolu du képi ?

A vrai-dire de l'état d'esprit de celui qui en est coiffé ? Que fera donc cette tête si entêtée qui se voit déjà complètement dénudée, car gagnée par la hantise de perdre tout son pouvoir en abandonnant contre son gré sa « haute coiffure » ?

Ce que l'on retient communément d'un homme habillé d'un uniforme et coiffé d'un képi est qu'il est de nature discipliné, épris de cet esprit très décidé à aller jusqu'au bout de son raisonnement, faisant fi de tous les tabous, en intimant l'ordre à son bataillon de marcher à la trique ou d'avancer sous les coups du bambou.

Lorsqu'on a tout le temps la tête fouinant dans les airs, bien tendue vers le ciel, il devient alors vraiment difficile d'avoir les pieds à terre. On est quelque part sur un nuage. On scrute ces lointains horizons qui nous paraissent –si paradoxalement- à portée de main. On est tout le temps comme tiré vers le haut ! Bien loin du sol ! À hauteur de nos fantasmes du moment !

Regarder en bas nous donne à coup sûr le vertige. Se fixer solidement au sol ne nous tente guère. S'intéresser à ce qui se passe plus bas ou à ce qui se fait terre à terre n'est plus emballant au point de lui prêter notre attention ou d'y risquer un regard distrait sinon un clin d'œil embarrassant. Le képi est le symbole de cette allure des Grands Hommes de notre monde. Il incarne ce pouvoir autoritaire, absolu, sans partage. Il prend son monde de haut, à distance, et a une vue d'esprit vraiment hautaine. Il est de nature condescendant, arrogant, un peu trop enquiquinant, sinon pédant ou alors très pointilleux. Entre l'épi et le képi, il n'y a pas seulement ces nombreuses ressemblances, dont quelques unes sont évoquées à titre d'échantillonnage plus haut.       Il existe également cette autre énorme différence : préparer la chute, pour ensuite fondre comme neige au soleil dans la nature, tout en se gardant de ne jamais écorcher la postérité du combattant. Plus prosaïquement : l'épi mûr est le symbole d'abondance, de générosité, de prospérité. Tandis que le képi galonné qui s'égosille dans son siège douillet et bureau feutré ne rêve que d'hégémonie, que de domination, que de nouvelles conquêtes... que de prendre le dessus sur d'autres casquettes. Résultat de la comparaison opérée : le généreux épi donne à manger à ce pain bénit. Tandis que le têtu képi ne fait que dans ce déni : de justice et de gouvernance ! C'est tout dire en fait, dès lors qu'on a affaire pour le premier à un produit aussi noble dont se nourrit l'humanité, et à un uniforme craint par tout le monde pour ce qui est du second.

Et comment donc terminer son combat en beauté : à la fois dans la peau du généreux épi et nanti de la coiffe de ce vaillant képi ? La « tête haute » n'est pas ce symbole unique du grand vainqueur ! Aussi, la « tête baissée » peut également être interprétée telle une « gloire au vaincu » !

Et qui mieux que le valeureux Martyr ouvre droit à ce Grand Prestige qui le rend immortel pour avoir justement eu à sacrifier sa vie au profit de la Patrie ? A l'origine, tous les vrais maquisards le pensent ou le souhaitent : mourir les armes à la main, debout, en véritables héros ! Veiller sur son monde comme le fait le képi est le vœu le plus cher du guerrier. Terminer son combat en se sacrifiant au profit de l'humanité comme le fait l'épi peut également faire partie de son parfois douloureux destin. Il intervint à un moment où survint ce choix important dans la vie du guerrier qui lui dicte de ne jamais marchander sa survie ou liberté, encore moins de céder un seul pouce à l'ennemi.

Le vaillant combattant n'est-il pas celui qui sait intelligemment conjuguer les avantages reconnus à l'un et l'autre afin de conjurer avec ce mauvais sort qui risque à tout moment de se dresser sur son chemin lorsqu'il doit quitter, l'esprit tranquille et la tête haute, le champ de bataille ou l'arène du combat. Une fois arrivé le moment de vérité, celui qui annonce une retraite méritée, dans le subconscient de l'acteur qui quitte la scène ou du soldat qui se dessaisit de l'uniforme ne résonnent que les mots savants qui constituent et composent cette sage expression : « la postérité saura reconnaître les siens ». Ce départ attendu ou retrait mérité est le symbole du commencement d'une tout autre vie : celle que reconnait l'immortalité. Où tout est consigné dans un prestigieux registre et qui donnera une autre vie de combattant à celui qui vient tout juste de se séparer de sa tenue de combat.

En première ligne, il y a ceux qui se sont sacrifiés pour la Patrie. Ceux dont le sang irrigue à profusion nos espoirs et notre territoire. Il s'agit de ceux qui ont tout laissé sur place pour s'installer en bonne place dans cette postérité qui honore leur combat et se fait plaisir de les montrer en exemple aux générations montantes.

Ainsi s'en vont pour l'au-delà ces Grands Hommes qui « disparaissent » les uns après les autres de ce bas-monde. Ils constitueront ces légendes qui alimenteront une Histoire des plus fécondes en bravoure et alimenteront les récits les plus inédits et retentissants de leurs faits d'armes, comportements citoyens et professionnels, et autres exploits individuels. Ils intègrent ces pages de gloire de notre mémorable Histoire. Ils en seront ces acteurs de toujours. C'est leur postérité qui se chargera de les faire connaitre aux jeunes générations. Ils constituent cet exemple à suivre qui fait rêver les chérubins et auquel cherchera à s'identifier la jeunesse d'aujourd'hui. Tout jeunes que nous fûmes alors, nous ne cessions durant la Révolution de chanter leur bravoure en défilant et en reprenant en chœur ce refrain qui les honore : « Mes frères, n'oubliez jamais les Chouhada(s) du Pays ! »

Le devoir accompli, ils sont tous partis la tête haute, se reposer dans l'au-delà, nous léguant ce lourd héritage, dont nous n'avions malheureusement su en profiter à bon escient pour davantage le valoriser ou mieux le fructifier. Ils l'ont brillamment réussi, forts de cette sagesse qui loue les légendaires qualités de l'épi ajoutées à celles propres au képi. A l'indépendance du pays, leurs frères d'armes, restés encore en vie, ont pris les commandes de l'Algérie, où tout était à bâtir, à rétablir, à reconstruire, à édifier et à consolider. En dignes héritiers de leur sacrifice, ils ne pouvaient avoir droit à l'erreur. Encore moins se tromper de chemin ou de s'inscrire dans la logique d'un combat qui les désavoue ou déshonore.

Certains, comme les généreux épis au moment des grandes moissons de l'été, se sont donc volontairement effacés de la scène politique nationale, ne pouvant encore cautionner cet étrange délitement qui nuit à la grande Révolution qu'ils ont menée avec brio contre le colonialisme français.

D'autres, par contre, en cherchant à simuler leur identification ou appartenance au rang des prouesses réalisées par les Valeureux Martyrs de l'Algérie, afin de tromper avec le peuple quant à leurs réels desseins inavoués, n'ont en définitive fait que prendre en otage la Révolution et faire main basse sur sa Grande Histoire et ses nombreuses richesses. Depuis lors, s'est donc creusé un profond fossé entre ceux qui se sont sacrifiés pour un aussi Noble Idéal et ceux qui en profitent pour l'éventer et le miroiter en obscur épouvantail, afin de l'exploiter dans la satisfaction de leurs désirs inassouvis de se maintenir par tous les moyens au pouvoir. Ils ont séquestré l'Histoire du pays pour verrouiller avec le temple du pouvoir. Ils se sont écartés de l'Esprit de la Lettre de Novembre. Pareille attitude n'a fait que les révéler au peuple sous leurs vrais visages. Pour mieux les confondre avec leurs actes néfastes d'insolents dictateurs commis au détriment du peuple et de la société. Du sacrifice de leurs « supposés » compagnons de lutte pour l'indépendance de l'Algérie, ils n'ont fait qu'un tremplin utile, pour au final, se permettre tous les interdits, qu'un subtil ascenseur pour arriver avant les autres tout à fait en haut de la hiérarchie du pouvoir, qu'un escalier de palier pour se projeter à l'étage supérieur dans la gabegie politique et s'assurer l'appropriation des moyens de la communauté, qu'un fallacieux privilège pour se soigner leur propre image ou pour maquiller leur piètre visage...

Au nom de cette légitimité historique qui fait pourtant défaut à leur souvent « peu évident » registre personnel de la Révolution, ils gardent depuis la nuit des temps la main sur le pouvoir et ses nombreuses richesses, et se gardent d'avoir un œil très vigilant sur tout le reste de cette jeune et nombreuse population. Tels des « miraculés » d'une si brave Révolution, ils se « fabriquent » un solide ou valide « background » et s'inventent une autre destination, une toute autre réputation, images « sublimes » avec lesquelles ils ne cessent de leurrer le peuple. En dépit du temps qui passe, ils s'improvisent cette seconde jeunesse qui fait basculer les jeunes d'aujourd'hui dans une vraie impasse, au lieu de jouir le plus possible d'une réelle ivresse que produisent leurs rêves les plus légitimes.

Rusés jusqu'aux os tels de vieux singes longtemps entrainés à ces vilains jeux, obsédés de pouvoir jusqu'à toujours en avoir tout à tout moment soif, ils n'auront tout le temps fait qu'à leur tête, sacrifiant sans vergogne l'intérêt suprême sur l'autel de quelques désirs assez particuliers, le plus souvent suspects. La loi de la nature est imparable. Elle nous dicte ses lois drastiques. Car l'histoire est implacable. Il est désormais question de l'émergence de cette nouvelle génération qui conquiert le Pouvoir. Elle le fait avec armes et bagages. Elle en est bien capable ! La rue en effervescence en ce moment le démontre déjà de fort belle manière. Elle s'applique à forcer le destin.

La génération de Novembre 54 plie bagages. L'heure du départ a déjà sonné. Ces derniers-nés s'apprêtent à prendre le chemin de leurs aînés. Ils quittent définitivement la scène politique et le pouvoir avec. Ceux qui se sont sacrifiés pour l'Idéal de l'indépendance de l'Algérie sont depuis longtemps rentrés dans les glorieuses pages de l'Histoire du pays. Ceux qui ont le plus naturellement du monde survécu à ces Martyrs de la Révolution et qui sont demeurés fidèles à l'Esprit de Novembre se sont éteints dans la dignité ou ont engagé un autre combat à l'indépendance de l'Algérie pour faire aboutir leur lutte au profit de leur Patrie. Ils font partie de nos légendes. Certaines en sont encore vivantes à ce jour.

La toute dernière vague, un mélange de caciques et d'autocrates, ne peut malheureusement connaitre un aussi prestigieux dénouement. Ils abandonnent le pouvoir en s'évadant par cette porte dérobée de l'Histoire.

Ils le font, peu conscients de leurs actes, jamais reconnus ou un tantinet assumés, au milieu de cette foule prise de folie qui ne jure que par leur tête, à coup de tout un chapelet de slogans enrobés d'injures à peine voilées. Ils s'en vont, la tête basse et les yeux fixés vers le sol, l'esprit complètement dérangé, le pas chancelant, honnis par un peuple qui a décidé dans un élan populaire de les faire dégager du podium, sans préavis ni concessions.

À l'inverse des deux premières catégories des artisans de la Révolution, ils n'auront droit à aucun égard. Pas même celui de prendre une part active à l'Histoire du pays. Celle-là même qu'ils ont « séquestrée » ou se sont toujours emparée, dans le seul but de l'embrigader dans une logique de considérations qui sied à leur pouvoir absolu, autoritaire, dictatorial ... Nul besoin de verser tout notre fiel sur ceux qui les commandaient ou les utilisaient dans cette entreprise de destruction en règle des acquis d'une Révolution qu'ils ont mis en réel danger. Car l'Histoire de l'humanité les a, de son côté, déjà sévèrement condamnées.

Ce pouvoir qu'ils ont pris par la force des armes, ils le rendront, contre leur gré, au peuple Algérien par cette seule force de la rue qui vient de triompher de ses anciens bourreaux. Les deux premières catégories (les Immortels et ceux à la Patrie restés fidèles) des Hommes de Novembre 54 ont gagné en postérité. La toute dernière a perdu la face. A jamais. L'Histoire en est témoin !