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Abdelkader, l'émir des cœurs et de la raison

par Chaalal Mourad

«L'émir Abdelkader appartient désormais à toute l'humanité. Son aura a outrepassé l'Algérie et ses frontières et c'est ce qui semble le plus déranger !»

Parmi les absurdités et les balivernes récurrentes que j'entends sur l'émir Abdelkader, relèvent, soit d'une ignorance complète de l'histoire, soit d'une lecture tronquée et sélective de celle-ci.

D'aucuns, cherchent à ternir l'image de l'émir Abdelkader, cet homme hors du commun. Ses détracteurs, polarisés jusqu'au cou, lui reprochent de se faire prendre en photo, décoré de médailles en croix que «la France colonisatrice «lui aurait offerte en guise d'allégeance et de services rendus. Semant le doute dans les esprits des crédules, ils veulent nous faire croire que l'émir n'était, ni plus ni moins, qu'un vendu ou un vulgaire Caïd. Qu'il n'a jamais été un héros national et encore moins un fondateur de notre État. Faisant table rase à 17 ans de lutte sanguinaire menée contre la France et ses troupes.

Pour ceux qui l'ignorent, ces décorations sont des distinctions de haut rang que les États occidentaux y compris l'État français ont octroyées à l'émir pour son geste humanitaire envers les centaines de chrétiens maronites qu'il a sauvés des mains des Druzes en Syrie du 9 au 18 juillet 1860.

Ce sont donc des pays chrétiens, et c'est normal que leurs distinctions nationales soient conformes à leur culture judéo-chrétienne. Ces détracteurs n'attendaient quand même pas qu'on lui offre une sorte de «Wissam el A3chir «portant un croissant et une étoile ? L'Amérique a même baptisé toute une ville en son nom ELKADER.

«Abdelkader, l'ami de la France», on a souvent entendu cela de la bouche des détracteurs. Beaucoup de choses, on été dites au sujet de l'émir. Après ce qu'il a fait en 1860 en Syrie, Abdelkader est devenu l'ami de toute de l'humanité. Par contre, si la France veut bien nous raconter ses vraies histoires, les détracteurs vont s'étonner des «amis exclusifs de la France» qui se sont fait passer pour des héros de la patrie et qui comptent parmi leurs idoles les plus vénérées.

Aux détracteurs de l'émir Abdelkader qui allèguent que celui-ci était un franc-maçon. Vous qui prônez l'universalisme, l'humanisme, pis de l'idéologie des lumières et la laïcité, cela devrait normalement vous réjouir et vous honorer de voir l'un des nôtres compter parmi ces illustres noms formant le cercle restreint de la franc-maçonnerie, les grands de ce monde ! Napoléon II, Montesquieu, Benjamin Franklin, etc. Si l'on veut bien aller de cette logique et lui accorder un quelconque crédit cela ne peut que me réjouir ! En fait, la raison de cette haine qu'ils portent à ce personnage hors du commun n'est pas son hypothétique appartenance à ce cercle d'élite qu'est la franc-maçonnerie, mais à ce qu'il représente dans le psychique de certains polarisés, qui voient des islamistes partout y compris en la personne de l'émir. Apparemment, et 135 ans après sa mort, l'émir Abdelkader est toujours victime des frustrés par l'histoire et les frustrés par la géographie.

À une certaine époque de l'histoire de ce pauvre pays, certains ont jugé plus opportun de mettre des figures animalières sur nos billets de banque plutôt que celle de l'émir Abdelkader ou des autres héros de la nation. Ils ont réduit notre passé à une vulgaire histoire zoologique. À l‘instar de Jugurtha, Lalla Fatma N'Soumer, Bouamama, voire plus, l'émir Abdelkader ne faisait pas l'unanimité chez les tenants du pouvoir de l'époque, alors polarisés jusqu'aux os.

Parmi les belles positions que l'histoire retiendra de l'émir, c'est cette correspondance qu'il a tenue avec l'archevêque d'Alger à cette époque,

Monseigneur Adolphe Dupuch, dans laquelle l'émir lui demande de lui envoyer un prêtre pour assister dans leur prière les soldats français prisonniers chez lui. Selon l'émir, ils étaient tristes de voir les musulmans faire leur prière et eux non ! Dans une autre correspondance, il dit (en ce qu'était le sens) : «je n'ai jamais confondu entre l'armée française qui occupe mon pays d'avec les chrétiens ou le christianisme, car ma profonde conviction est que toutes les religions prêchent la paix et l'amitié entre les hommes». Dans une lettre datée en 1860, Monseigneur Augustin Pavy, alors archevêque d'Alger, remercie l'émir pour ce qu'il a fait en faveur des chrétiens maronites en Syrie. L'émir lui répondit (en ce qu'était le sens) : «je n'ai fait que ce que m'avaient dicté ma foi et les «droits de l'humanité «». C'est pour la première fois, en 1860, que cette expression, devenue l'emblème du droit international, fut prononcée par quelqu'un.

Henri Dunant, fondateur du Comité international de secours aux militaires blessés, devenu, en 1876, le Comité international de la Croix-Rouge a été influencé par l'émir sans meme le voir personnelement. Ce dernier était le premier à établir une charte des droits pour ses prisonniers qu'il imposa à ses soldats. Un buste portant son effigie est placé à l'entrée même de ce Comité à Genève. Ayant pris connaissance des exploits de cet humaniste hors pair, la franc-maçonnerie a fait tout pour faire dans la récupération.

Malheureusement, ses prises de position empreintes d'humanisme furent évacuées de la mémoire collective des Algériens par les tenants de la version historique officielle de l'époque pour ne garder que celle du combattant farouche emprisonné, exilé et injustement humilié par la puissance coloniale. Cessons donc de dire n'importe quoi au sujet de l'émir des cœurs et de la raison alors que le monde entier lui reconnaît tous les mérites.