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Paysans et monde rural : entre sociétés paléotechniques et âge post-industriel (Suite et fin)

par Nadir Marouf

V - Droit des terres et enjeux matrimoniaux

Une des originalités de l'ordre féodal ouest-européen est, pour reprendre une expression de Marx, la « poésie du sol » (bodenpoésie). Le seigneur est le « fils du pays », autochtone parmi les autochtones. Cela contraste avec les ordres médiévaux de l'Europe de l'Est où l'extériorité de la noblesse, en même temps que sa précarité, ont produit une voie a-typique du féodalisme. Cela contraste, également, avec d'autres féodalités –plus ou moins «patriciennes» comme les chorfa du Maghreb– dont l'extraction noble se vérifiait à l'origine prophétique des prétendants donc à leur extériorité ethnique ou lignagère. A cette logique du lignage, s'ajoute celle du pouvoir quiritaire dévolu au citoyen romain, homme de la ville par excellence. Nous retrouvons ce processus impérial en Chine ou au Japon. Deux systèmes s'opposent donc : d'un côté un principe de domanialité régi par des castes exogènes ; d'un autre un principe de féodalité (étymologiquement : fides, féodia… fidélité) mettant en synergie, suivant, un processus très évolutif des strates sociales très hiérarchisées. Les deux systèmes relèvent du droit éminent, sur fond de légitimation religieuse, mais le second se signale par le caractère synallagmatique du contrat social qui lie les parties : synallagme assurant un système de prestations ou d'obligations réciproques, et ménageant des voies de recours, notamment pour la hiérarchie subalterne. Une telle fonction de régulation a permis d'échapper à la loi du talion qui imprégnait, par ailleurs, d'autres ordres seigneuriaux, même si ceux-ci étaient quelquefois –en d'autres termes de façon conjoncturelle– tempérés par des démonstrations de générosité de la part des oligarchies régnantes.

Là où le pouvoir sur les campagnes relève de la forme domaniale ou impériale, on assiste, sur la longue durée, à une stagnation du monde rural, à un statu quo qu'est venu bousculer, bien plus tard, pour le meilleur ou pour le pire, le capitalisme colonial. Là où, par contre la hiérarchie féodale procède du « dedans », donc d'une structuration interne du groupe social de référence, on assiste à un espace de liberté, chez la paysannerie, sinon dans la disposition de son destin statutaire, du moins dans celle économique de son patrimoine. L'Europe de l'Ouest est, donc, le seul cas où cette conjonction de facteurs a pu se réaliser : distinction notoire entre propriété éminente et patrimoine privé, au sens de patrimoine paysan, même si ce dernier relève d'un droit réel, et non personnel. La gestion des espaces communaux, (droits de pacage, vaine pâture, droits d'essartage, d'écobuage) qui concernent aussi bien les chaumes, les parcours que les forêts remonte, ici, à la nuit des temps. Durant le règne féodal, cette gestion a été sinon réglementée, du moins redélimitée, en baisse à côté des manses où se pratiquait la distribution saisonnière des soles, et les domaines seigneuriaux où se pratiquait la taille et la corvée ; à côté aussi, d'une forme de propriété, appelée « allodiale » (provenant des « alleux », servant, du reste, de toponyme dans une région de l'Artois), appartenant à des « tenanciers libres » (Marx), c'est-à-dire à des paysans détenant cette propriété, non pas du « bienfait seigneurial » mais de nouvelles friches, ou d'un reliquat d'anciennes propriétés romaines longtemps abandonnées.

Nous sommes donc en présence d'un triple niveau d'appropriation :

- Communautaire et d'usufruit : ce sont les fameux communaux qui ont inspiré la tradition municipale républicaine, dont les baux communaux emphytéotiques (à « jouissance paisible pour 99 ans »).

- Domaniale et d'usufruit portant sur les manses, qui à l'origine constituaient une habitation rurale dotée d'une parcelle n'excédant pas douze arpents. En fait, le manse devient une unité de compte dont les soles constituent des sous-ensembles. La répartition des soles sur les familles pouvait se faire par tirage au sort. On retrouve cette vieille pratique dans d'autres régions, voire d'autres continents : c'est le cas, par exemple du village « Chipaya », sur le plateau bolivien. Dans ce cas de figure, la répartition du bien-fonds est familiale et non pas communautaire.

- Allodiale, proche de la propriété privative, c'est-à-dire éventuellement aliénable à un tiers.

Une telle diversité de situation juridique, s'articulant à des formes d'allégeance à l'ordre seigneurial, là aussi variables et codifiées, a pu donner lieu à des régimes matrimoniaux déterminés.

Là où le communautarisme prévaut, les règles successorales définissent des ayants droit prêts à assurer la relève, mais sur fonds d'usufruit.

Là où prévaut la tenure familiale pérenne, le statut successoral a pu évoluer suivant deux tendances :

- Celle de la famille indivise, se reproduisant sur un fond patrimonial susceptible d'élargissement (transaction, mises en friche à l'entour). Mais il arrive souvent que le patrimoine, enserré dans un réseau de voisinage contraignant, soit figé dans sa contenance et que le ratio en matière d'occupation du sol soit assuré par une régulation démographique : une partie des ayants droit quitte la terre, moyennant quelques compensations.

- Celle de la famille souche (Frédéric Leplay), dont on pense qu'elle a été, relativement, tardive (après la Révolution française) et qui concerne des patrimoines jugés trop exigus pour contenir la famille. Ici la régulation n'est pas laissée au libre arbitre des intéressés, mais réglementée, unilatéralement par l'auteur commun.

Dans certaines régions de France (E. Leroy-Ladurie) l'aîné jouit d'un droit de primogéniture et est considéré comme successeur au premier degré. Le régime des successions royales n'est de ce point de vue, qu'une reprise, au fond, de ce qui se passe, dirions-nous, au ras des pâquerettes. Mais ce principe n'est pas rigide et le successeur peut être le cadet, voire la fille, le choix se faisant par le paterfamilias suivant les critères de la bonne continuité de la tradition et de la bonne gestion de la ferme.

Il arrive souvent que ceux parmi les membres de la famille qui sont rejetés hors du patrimoine, moyennant une dot de compensation, consentent à s'employer comme ouvriers agricoles sur leurs propres terres (Henri Mendras).

Il est d'autres cas de figure, concernant notamment la propriété allodiale où se recrute une classe possédante aisée. Aspirant à des formes de vie bourgeoise, et tissant des rapports avec la ville, cette couche a eu tendance à pratiquer le faire-valoir indirect (fermage, contrat de métairie, etc.). Cette perspective contractuelle ne va pas être sans effet sur l'organisation de la famille. C'est ainsi que les familles propriétaires auront tendance à faire très peu d'enfants (2 ou 3 au maximum) tandis que les fermiers, obligés de compter sur la force de travail domestique pour s'en sortir, seront plus « natalistes » (E. Weber), et cette dualité en matière de fécondité est déjà patente depuis le début du 19ème siècle.

Sous d'autres cieux, le patrimoine se confond avec la force voire l'idenité du groupe. Ainsi les coutumes berbères, ont eu tendance à exhéréder les filles pour éviter de morceler le patrimoine familial par le transfert héréditaire (reconnu à la fille par la Chari'a islamique, même si ses droits équivalent à la moitié de ceux d'un garçon) au profit de la famille alliée.

La pratique endogamique ne pouvant se reproduire sur une longue période, à la fois pour des raisons segmentaires obéissant aux règles d'alliance et pour des raisons politiques et économiques en vertu desquelles il faut faire face à la fragilité des ressources procurées par l'autarcie villageoise, elle laisse place à une exogamie à peu prés générale sur toute l'aire culturelle arabo-berbère.

Afin de prévenir les effets pervers de ces alliances, à savoir, soit une indivision rampante qui procéderait par contiguïté et qui noyauterait le groupe de référence, soit, dans le cas contraire, un morcellement endémique dû aux injonctions des belles-familles, la raison patriarcale procède d'une stratégie de dissolution-conservation en s'investissant de certains principes canoniques, prescrits par le droit musulman. Il s'agit d'une part de l'institution « Habous » (biens de mainmorte), et d'autre part de la « Chefaa » (retrait péremptoire). Mais on n'a retenu que la lettre et non l'esprit. Par le biais de la première disposition, on entendait établir, sur l'acte de donation, une liste prescriptible de dévolutaires, aux seules fins de contourner la loi coranique en matière successorale. C'est pourquoi l'éviction des filles de l'héritage, considérée comme conforme au principe coranique –quant à la procédure utilisée– ne pouvait être remise en cause. Par le biais de la seconde disposition, on entendait retrayer les droits aliénés par un co-indivisaire à un étranger en obligeant ce dernier à restituer les droits acquis, moyennant remboursement de la somme objet de la transaction. Ce garde-fou contre l'émiettement de la propriété a été, en fait, un moyen efficace de concentrer entre les mains de quelques héritiers (qui ont consenti à exercer le droit de préemption) le bien retrayé au prorata des contributions. Comme l'exercice de ce droit, réel dans son principe de base, a tendu à être soumis à la volonté individuelle, les plus zélés en ont profité pour dénaturer les fondements de la communauté indivise en la transformant en actionnariat.

Dans le domaine Sahélo-Saharien, là où bourgeonnent les oasis clairsemées dans l'immensité ocre du désert, les contraintes écologiques constituent la grille de lecture obligée de la structuration des tenures, et des stratégies familiales en matière foncière.

En effet, un propriétaire dont les enfants sont en bas-âge peut se contenter d'un hectare et du débit correspondant. Les enfants grandissent et prennent épouses. Ils ont à leur tour des enfants. Apparaît alors sur le seuil de prolifération et d'exiguïté foncière. Or, aucune extension de la propriété-mère n'est possible par contiguïté, puisque, dés sa constitution, toute une série de propriétés voisines sont venues l'enserrer dans sa configuration originelle. Cela est d'autant plus logique que le terroir qui se nourrit de la même source procède par expansion coordonnée, que celle-ci se fasse d'amont en aval ou de façon latérale. Toute implantation foncière est synchronisée du simple fait qu'elle se rattache au même dénominateur commun que constitue la ‘foggara', donc la même contrainte, et ce faisant, à l'interdépendance structurelle du réseau d'irrigation. Contrairement au terroir du nord tellien, qui reçoit ses eaux des pluies, et qui se propage à partir d'un centre par défrichement successif (propagation centrifuge), le terroir ksourien se définit doublement : pris globalement, il procède de la même expansion centrifuge ; pris au niveau de ses unités d'exploitation, celles-ci se définissent, irréversiblement, à partir de leur délimitation première. C'est pourquoi, le terroir offre un double système de morcellement et de parcellisation.

Cette structuration générale du patrimoine, quasi modulaire et s'accompagnant d'une gestion familiale à diamètre réduit pourrait laisser croire à un certain individualisme, voire un certain privatisme. Il est vrai que le caractère mosaïque de la communauté rurale traverse les ‘ksours' eux-mêmes, alors qu'à l'origine, ces mêmes ‘ksours' étaient plus nettement représentatifs des groupes de référence et donnaient une image plus ou moins, transparente des clivages socio-ethniques, voire même politiques, et une telle différenciation horizontale (géographique) n'est plus de mise, aujourd'hui, avec la prolifération de contrats, tous azimuts, avec des groupes allogènes (roturiers notamment). Ce remodelage, à la fois, social et économique contribue à un remodelage de l'espace. La propension à l'individualisme n'y joue que dans les limites des situations contractuelles (ce qui exclut le cas familial d'exploitation). Ceci s'explique, d'autant plus, que ce qui lie les individus contractants est une convention possessoire. Les moyens mis en œuvre pour la fondation ou l'augmentation (du débit) d'une ‘foggara' ne donnent que l'esquisse d'une gestion coopérative. Cette mise de fonds porte sur une période particulière, et, une fois le terme du contrat échu (après le partage des parts en bonne et due forme), chaque copropriétaire de la ‘foggara' s'installe dans son terrain en propriétaire à part entière. La co-propriété s'arrête aux choses tactiques ou pratiques. Elle relève du domaine de l'efficacité conjoncturelle, à l'encontre d'une indivision foncière qui, plus qu'un simple acte juridique, signifierait la cohabitation, c'est-à-dire le partage de la vie intime.

V I - Le paysan et le pasteur : un vieux conflit, un vieux débat

L'environnement steppique occupe une place prépondérante dans l'ensemble des continents (Europe de l'Est, Asie Centrale, Afrique sahélo-Saharienne, Amérique, Australie…).

Les politiques modernes d'organisation de l'élevage ont consisté soit à faire de l'élevage « sédentaire » (enclos-étable), soit à maintenir le principe de pacage, mais alors il s'agit d'une mobilité réduite à sa dimension technique. Le latifundium latino-américain constitue le cas limite. Dans la Pampas, nous avons deux formes mixtes de mobilité, celle de la transhumance traditionnelle, et celle de la clôture, associée à la mise en défens. Le dernier cas concerne la grande propriété intégrée au marché mondial de la viande. La ferme australienne constitue le modèle le plus caractéristique de ce maintien de la mobilité à l'intérieur d'un périmètre clôturé, et aménagé suivant une rotation saisonnière des parcours. S'agissant de grands espaces (20.000 ha, en moyenne, dans le sud de l'Australie) cette mobilité bovine et ovine peut apparaître comme quasi-habituelle. Les moyens modernes de communication permettent un contrôle approprié et ponctuel de ce capital.

Cette logique ne s'est pas réalisée partout, en raison des disparités du milieu, et de la précarité des moyens financiers : en Afrique sahélienne, comme sur les plateaux de l'Atlas pré-saharien, les règles de mobilité sont dictées par la pluviométrie. Il en résulte des « îlots » d'abondance, représentés par des daïa, bassins versants, où subsistent des nappes fossiles permettant d'entretenir quelques hectares de plantes pérennes. Mais les ruptures écologiques demeurent, et peuvent affecter ces isolats phytogéographiques par suite de grandes sécheresses. Les contraintes écologiques dictent des règles de mobilité fondées sur l'impondérable. Elles ne sont jamais reproductibles, dans le temps. De plus, pour des raisons qui tiennent aux aléas climatiques et aux risques consécutifs de saturation des points d'eau (abreuvoirs naturels) et de surcharge des parcours, la répartition du cheptel connaît une très grande dispersion à l'échelle régionale, en même temps qu'une relative concentration sur les isolats signalés plus haut. Nous avons affaire à un type de mobilité qui n'a rien de comparable avec l'écosystème australien et pourtant, physiquement, la mobilité est la même.

A cette différence technique, s'ajoute le fait que dans les milieux défavorisés, la mouvance pastorale affecte le groupe nomade lui-même, sa personnalité culturelle. En dehors de quelques cas d'urbanisation volontaire (villes-relais pour assurer les services de redistribution) au cœur de la steppe, qui modifie, quelque peu, le comportement des pasteurs environnants, le paysage pastoral reste quasiment inchangé. Les mythes fondateurs et les récits bibliques ne peuvent trouver sens que repensés in situ. Méthodologiquement, cette perspective s'est avérée, quelquefois, utile.

Le mépris légendaire du pasteur pour le paysan sédentaire est une constante de tous les temps et de toutes les latitudes géographiques. Cela est vrai pour l'aristocratie de Banyamkolé d'Afrique noire, comme pour les Mongols, les premiers estimant que la possession de terre n'est ni signe de richesse ni signe de noblesse, les seconds ayant voulu exterminer les agriculteurs du Kan-Sou pour que la terre retournât à l'état de steppe. Ibn-Khaldûn, historien andalou du XIVème siècle met en évidence, dans son « Histoire des Berbères », une périodicité quasi-séculaire avec laquelle le pasteur nomade « descend sur la ville ». Il y prend le pouvoir, ce qui conduit à une phase de décadence, tout au moins de la civilisation urbaine. Puis celle-ci renaît de ses cendres, à la faveur des descendants nomades, promus, à terme, à la conscience citadine.

Dans ce schéma cyclique, où la motivation invoquée est celle du mépris chronique pour le sédentaire, se cachent les vraies raisons qui sont d'ordre matériel : les grandes disettes, scandées par les « invasions de criquets » (relatés par la chronique locale) ou par des grandes sécheresses sont propices aux révolutions messianiques. Les grandes prophéties nous viennent du désert, certes, mais les conditions existentielles de leur production sont difficiles à restituer. On peut se risquer à émettre l'hypothèse des grandes ruptures écologiques, associées à un élargissement du groupe et à la raréfaction des ressources. La « descente » sur la ville du Maghreb, l'occupation violente du Kan-Sou par les prédateurs mongols, comme l'occupation du Jourdain sous la conduite de Josuah sont des événements qui se situent à plusieurs siècles d'intervalle. L'inclémence du milieu est néanmoins un dénominateur commun. Que ce soit dans les textes sacrés ou dans les récits légendaires, à caractère profane, les motifs de conquête invoqués sont toujours d'ordre moral : les paysans du Kan-Sou n'ont pas d'extraction noble et ne méritent pas de vivre ; les citadins de l'Ifriqiya se sont détournés de la foi islamique et leur raffinement des mœurs et des arts n'augurait rien d'édifiant pour celle-ci ; les paysans de Canaan pratiquaient le culte païen voué au dieu Baal, et à Ashtoreth (versus Astarté, archétype de l'Aphrodite grecque), déesse de la fécondité. L'ethnographie contemporaine montre aujourd'hui que tout autour du Bassin méditerranéen, là où prévaut la communauté villageoise, le rituel de la fécondité est lié aux moissons, aux récoltes. Il procède d'une démarche propitiatoire et de ce fait incorpore la fertilité des femmes et des hommes dans le cycle végétal. La recherche d'une progéniture apte à prendre la relève n'est pas absente de cette « nuit de l'erreur » connue chez les Berbères du Haut-Atlas, et où les villageois simulent un coït anonyme dans une grotte appropriée. A Canaan, n'oublions pas que si Ashtoreth est la déesse de la fertilité, le père du Dieu Baal, Dagon, est lui même « dieu du grain » et l'inventeur de la charrue, selon l'Ancien Testament.

Derrière le décor mythique fondé sur la fracture fondamentale entre pasteur et paysan il y a l'essentiel qui, à défaut d'avoir été « exorcisé » par l'historiographie antique ou médiévale, peut résulter de l'observation sur le terrain : or cette humanité pastorale, s'appuyant sur une agriculture d'appoint, à défaut de s'en pourvoir par le jeu de l'échange, ou de la prédation d'autrefois, et qui, malgré les mutations imputables à l'Etat post-colonial et à l'environnement institutionnel, procèdent, quant au fond de la même vision du monde, nous invite à percevoir les considérations plus pratiques de leur devenir, par delà la vision mythique de événements du passé.

Autrement dit, le pastoralisme pur et l'agriculture pure sont une vue de l'esprit. Il y a, toujours, eu recherche d'articulation, sous des modalités -contractuelles, marchandes, techniques- diverses dans le temps et dans l'espace.

L'activité agropastorale semble, ainsi, mieux exprimer la réalité paysanne traditionnelle, même si les pesanteurs de chacun des deux volets de cette activité sont variables. Cette dynamique syncrétique, à la fois conflictuelle et complémentaire, constitue un des facteurs essentiels de cette révolutions néolithique qui, si elle remonte à environ 8 à 10.000 ans avant J.C. pour le croissant fertile, tout au moins, (ce qui correspond à la chronologie biblique de la création et du paradis perdu), présente, cependant, un caractère d'inachevé, notamment en Afrique, en Asie (Inde), et en Amérique latine où la société paléotechnique enclavée, jouxte l'agriculture moderne, ce qui relève du fameux « dualisme » du monde rural et des dysfonctionnements classiques du sous-développement.

En conclusion, l'activité agropastorale a pu donner lieu à un mode d'établissement humain où dominera progressivement la tenure, tandis que l'ordre pastoral, en tant que forme de culture, rétrécit ses bases pour servir d'appoint calorique. En revanche, la fonction marchande de l'élevage est confisquée progressivement par l'entreprise moderne, à vocation capitaliste.

Dans l'agro-pastoralisme traditionnel, il y a une histoire de l'agraire et une histoire du pastoral qui, dans leur inéluctable articulation, ont toujours évolué en proportions inverses, sans parler des drames et déchirements dus à ces reconversions, dont les manifestations les plus récentes s'expriment, encore aujourd'hui, en milieu Touareg (Hoggar algérien, Mali, Niger), avec les retombées politiques que l'on connaît et qui résultent du traitement du nomadisme par les Etats modernes.

VII - CONCLUSION : Le destin du monde rural : entre l'aventure bio-technologique et la «Faim du Monde.

En plus des questions cardinales et des invariants qui ont traversé, au cours des siècles, la réalité du monde rural, celui-ci est, aujourd'hui, au centre d'un double défi : celui de la modernité technicienne pour faire face à la faim qui sévit dans une partie de la planète, celui de la modernité tout court pour repenser une agriculture qui donne sens à la ruralité comme espace autonome au plan, à la fois économique et existentiel. Ce double défi de la modernité, jouant à contrario, n'est-il pas tout simplement un défi écologique, au sens le plus large du terme ? Posons les termes du débat :

Partons de la technique et voyons comment elle peut susciter ou traverser d'autres registres, sans avoir à les poser en termes catégoriels (modernisme-modernité). Il faut d'abord définir la technique : celle-ci dépasse la dimension instrumentale pour englober, également, le mode d'organisation du travail, de gestion des ressources (humaines et matérielles), etc. Le regard que certains détenteurs du savoir moderne (puisé forcément dans les universités européennes ou américaines) ont de la technique laisse entendre qu'ils seront les principaux agents de transfert, non seulement de cette technique mais aussi du modèle normatif qui l'accompagne.

Ainsi, l'élément technique n'est jamais innocent. Il s'accompagne toujours de présupposés scientifiques et idéologiques ; par exemple les projections d'action d'aménagement saharien se font sur la base des connaissances disponibles. Sur ce point, il y a plus de conjectures que d'hypothèses plausibles. En matière de climatologie, il a fallu attendre la sécheresse qui s'est installée, dix années durant, dans le Sahel pour en soupçonner l'occurrence.

Aux conjectures sur le diagnostic, s'ajouteraient celles des prévisions des planificateurs concernant le milieu saharien. A titre d'exemple, la nappe albienne est appelée à irriguer un million d'hectares de céréales, dans le Sud ,sur la base de cent ans. La quantité produite permettrait l'autosuffisance à partir des données socio-démographiques actuelles. L'hypothèse de doubler cette surface –hypothèse évoquée avec beaucoup de sérieux– donnera un sursis de 50 ans, au lieu de 100, sans parler des pays voisins qui pourraient négocier en baisse cette réserve hydraulique commune.

Il est des baux emphytéotiques dont la pratique est encore courante, et cela est banal dans la vie municipale : autrement dit, le fait de prétendre, pour un justiciable, à la jouissance paisible d'une terre, pendant 99 ans, est entré dans les mœurs depuis longtemps. Quelle est l'échelle de temps qu'il faudra arrêter comme norme de « jouissance » pour une nation, sachant que les vivants sont responsables vis-à-vis des générations à venir et qu'ils ne doivent pas se contenter de ne considérer que les problèmes qui se posent à eux de leur vivant ?

C'est là à la fois une question scientifique et éthique. Où s'arrête la responsabilité des malaxeurs d'espace ?

Le paradoxe de notre temps est celui d'un conflit, apparemment, irréductible entre la temporalité scientifique qui invite à la prudence et à la multiplication des paramètres qui concourent à la reproduction ou à la régénération d'un écosystème d'une part, et la temporalité politico-économique qui agit sous les contraintes marchandes (dépendance alimentaire drastique, liquidités incertaines pour acheter le blé à l'extérieur) et idéologiques (juguler la crise pour faire face au mécontentement et asseoir la légitimité…) d'autre part. Ces contraintes ne peuvent pas attendre, elles fonctionnent à cycle court, d'où le hiatus signalé plus haut.

L'homme moderne est-il un prédateur obligé ? Ce n'est pas sûr. Dans le cas de l'Algérie, les surfaces agricoles abandonnées dans le Nord tellien et dans les piémonts, c'est-à-dire les terres les plus propices à la céréaliculture (dans la mesure où le régime des pluies y trouve des réponses adéquates, en matière de petite hydraulique et de restauration des sols) l'ont été pour des raisons autres que techniques ou pédologiques.

Il n'y a, d'ailleurs, aucun procès d'intention à faire aux gouvernants successifs. Cette loi d'airain veut dire que les tentatives d'intégration nationale, entraînent aux plans technique et économique, une polarisation capitalistique irréversible de la société concernée. Tout se passe comme si le processus, entamé dans le contexte du capitalisme colonial, poursuit sa marche victorieuse et plus en profondeur dans l'arrière-pays. La différence est qu'au plan national, en dépit des promesses de la démocratisation, il n'y a pas de dynamique régionale, d'entité régionale d'expression des besoins et de prise de conscience de la régionalité comme instrument de planification démocratique, qui soit à l'abri de tout « régionalisme ».

Or, ces mécanismes de règlement des conflits internationaux existent, en dépit de leur efficacité relative. La conférence de Rio qui s'est tenue, en juin 1992, ( suivie par celle de Kioto, laquelle culminera dans la COP 21, sur le Climat en 2015, un «flop» mondial!) aura donné l'occasion aux pays du Sud de négocier avec ceux du Nord, les conditions de pollution de la planète. Cette pollution, qu'elle soit atmosphérique ou marine, est indivisible et dépasse la logique juridictionnelle de la souveraineté nationale. Le droit d'accès aux matières premières, au prix du marché, ce qui est une arme à double tranchant, du reste…

De même, il est question de droit de prélèvement des ressources génétiques dont l'essentiel se situe dans les forêts tropicales et sub-tropicales, donc au Sud. La capitalisation du patrimoine génétique, par croisement des espèces végétales, peut résoudre, de façon spectaculaire, l'insuffisance alimentaire des pays concernés par accroissement des rendements. C'est utile pour ceux qui manquent de terre, voire de bras. Mais ce génie bio-technologique est monopolisé par les laboratoires du Nord et fait l'objet des brevets c'est-à-dire accessible par le marché, l'incontournable marché… Les pays titulaires de ce patrimoine génétique peuvent négocier en position de force l'accès, en amont, à leurs ressources et contribuer à réglementer ainsi les prélèvements aux fins d'expérimentation.

Tout cela promet et inquiète à la fois. Cela promet parce que la tendance légale va à l'encontre du système des brevets sur le vivant. Aussi parce que la conscience d'une interdépendance accrue des pays, qu'ils soient du Sud ou du Nord, est de plus en plus amplement partagée par les classes moyennes de ces pays, et que les effets pervers de la théorie de la valeur peuvent être régulés par l'exigence d'une qualité de vie où les préoccupations régionales, voire planétaires ; une sorte de confluence qui est au cœur même de la modernité, mais c'est là un vieux débat d'abord de philosophes , ensuite d'économistes.

En tout cas, rien ne nous interdit de rêver à une convivialité planétaire qui serait moins prédatrice, et qui conduirait à des réductions d'inégalités, à partir du moment où les pays riches, une fois parvenus à maîtriser la technologie dépolluante sous leurs cieux, voudront éviter que les pays pauvres n'aliènent ou ne polluent leurs ressources par désespoir. On peut imaginer des scénarios d'ego altruisme à l'échelle mondiale et aux multiples modifications du paysage humain. Mais le prédateur, du Sud comme du Nord, sévit encore, car la rationalité marchande est loin d'être battue en brèche par ce pouvoir cathartique que peut constituer l'angoisse écologique.

« Prometheus predator », voilà pour l'essayiste ou philosophe un beau titre de roman à pamphlet. Prométhée, en volant le feu aux Dieux, était condamné à n'être plus qu'un homme et donc à faire ses preuves dans ce bas monde. Il a décidé non pas d'être grand, mais de « savoir ». Ce mythe grec est à quelques détails près partagé par d'autres civilisations au moins méditerranéennes (péché originel et rédemption avec viatique possible, pour recouvrer le statu quo ante moyennant des prescriptions praxeo-normatives ici-bas et variables dans chacune des « religions d'Abraham »).

Prométhée avait tenu son pari d'homme libre et méritant quand il a produit la démocratie formelle, le droit du sujet et la propriété privée subséquente de la liberté individuelle. Il semble l'avoir tenu quand il a soumis la nature et les hommes aux exigences de la révolution technique et industrielle et quand il a cru donner sens, en termes de progrès technique et scientifique, à la liberté du sujet postulée par les philosophes des Lumières. Il semble, enfin, avoir tenu ce pari en construisant la cité rationnelle, chez lui, et en tendant de l'imposer ailleurs. Les doutes sur ce pari ont commencé à se manifester, lors de ce passage de la cité rationnelle à l'ordre mondial. L'homo economicus –forcément capitaliste– a été un prédateur moderne et redoutable parce qu'il agresse à la fois les consciences des peuples soumis à sa volonté et la nature qu'il voulait transformer au nom du progrès, de la science et du marché.

Les avis ont, longtemps, été partagés sur la première agression mais point sur la seconde où ils se sont fait connaître à une date plus tardive. Les dégâts perpétrés contre la nature sont désormais articulés aux rapports sociaux de domination. Qu'il s'agisse de nouvel impérialisme écologique ou de l'incapacité des hommes de cette fin de millénaire à gérer la planète, tout cela repose, à une tout autre échelle, le débat sur la rationalité dont l'OCCIDENT a été por¬teur, et contribue à interpeller ce concept, longtemps dominant, à partir des présupposés éthico-écologiques.

Une partie de cette contribution conçue pour un large public est publiée dans l'encyclopédie ‘Axis', Hachette Larousse, 1998.