Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Reportage - Compostelle : j'entends la rivière et le temps qui roucoulent en duo

par Hadj Réda Brixi

L'Espagne profonde aussi gentille que sa publicité, loin des «I phones» branchés et des portables envahissants. De ma chambre, idéale pour un poète, j'entends la rivière et le temps qui roucoulent en duo. Quel silence ! Le bruit du temps s'incorpore à l'eau. Vigny ou Rousseau seraient ravis d'écouter un tantinet de murmures de l'histoire de la Galicie. Le matin, sans me presser ni grimper aux rideaux, je suis servi royalement. Quelques notes pour cette matinée, je suis devenu comme Montaigne (Cheminement d'un curieux) qui saisit ses impressions prises sur le vif. Un journal de voyage est comme un palimpseste, on y revient sur la même page et les mêmes idées. C'est vrai que le voyage est émancipateur, il vous fait découvrir et surtout bouger. Je laisse quelques petites chattes jouer dans la sciure, éclairées par un rayon de soleil. Il est temps de décrocher de cette pension et continuer le chemin au pays de l'hidalgo. Mon objectif vise la «Compostela», en validant mes tampons sur le carnet pour les soixante kilomètres restants. Encore vingt kilomètres jour, soit tranquillement dix le matin et dix pour le toutim.

Arzua est à quatorze kilomètres; j'y fonce, la route goudronnée me mène sur cinq kilomètres à travers diverses petites agglomérations. Gentiment sur un large trottoir, je croise d'autres pèlerins mais en sens inverse. Ceux-là, des zélés, ils font le retour. Les magasins sont encore fermés, l'animation est nulle, l'Espagne se réveille tranquillement mais veille tard en savourant tout son temps. Tout d'un coup, je suis doublé par l'Australienne du départ. Je fus surpris de l'allure qu'elle entreprend pour m'atteindre alors que j'ai brûlé combien de kilomètres en train et en bus.

- Salut, je te rattrape !

- Comment as-tu fait ?

- Le train.

- C'est pareil alors !

- Tu fais le reste à pied, oui pour la «Compostela».

Je remarque que pas mal de pèlerins exercent cette marche pour plusieurs raisons qui vont de la thérapie psychologique à la raison religieuse en passant par des affaires d'ordre personnel (cassure amoureuse, mauvaise affaire, dégoût de la vie, etc.).

C'est comme à la légion étrangère, on s'engage pour se refaire une virginité. Cette marche de 800 km, pour la plupart est une rupture avec sa trajectoire pour reprendre une plus belle. Au bout de trois à quatre mois, la marche physique transforme, fait liaison avec une multitude de gens qui apaisent et agissent positivement.

Pour mon cas, je remets les idées en ordre, je découvre de très beaux paysages, je me frotte à l'altérité et je tête à la tolérance et quelques brides d'air de la démocratie pour oublier la dernière trouvaille d'un musicien folklorique à la tête du plus gros parti (le Drebki). La combine algérienne des fois vous fait naître des monstruosités pour les faire avaler et digérer difficilement. C'est un os qui va rester à travers la gorge (engraissé par le gaz de schiste), des Algériens jusqu'au prochain changement. C'est ça qui est ça ! L'allure au pas cadencé avec ma nouvelle partenaire est bien rythmée.

- On s'arrête, un peu, le soleil darde ?

- Volontiers.

On s'attable sur une terrasse et la commande suit. A peine assis, que voici un autre luron de sa connaissance s'ajoute à notre duo: «Bonjour, bon camino». Il est Allemand mais parle bien le français, il est professeur à la Sorbonne.

- Croyez-vous sincèrement au pèlerinage ?

- Vous n'y allez pas de main morte, droit au but.

- Pour moi (l'Australienne), oui, j'y crois fermement.

- Dans mon cas, c'est cosi causa. Je suis de religion musulmane et notre pèlerinage est bien différent. Il est quasi obligatoire pour les gens fortunés et de bonnes conditions. On ne court pas derrière une Compostela.

- Mais vous avez aussi un titre de «Hadj» !

- Pour marquer la différence, il est plus moral que matériel. Les musulmans vont à la source même de l'évènement. La Kaaba, à La Mecque, est le point de départ de la religion, tandis que Compostelle est né sur une légende. Comment croyez-vous que le corps de Saint Jean puisse dériver sur toute la Méditerranée et bifurquer sur l'Atlantique pour finir au Finisterre ?

- Les religions sont inexplicables, chacun module sa croyance comme il peut. Le reste suit et conforte la bulle. La réalité, c'est que chacun puisse respecter l'autre sans se tirer dessus ?

- Les croisades sont là pour confirmer le fossé.

- Il est encore d'actualité, en sourdine (le cas de la déclaration du président Bush) ou le cas fulgurant de l'Etat islamique (Daech).

- C'est malheureux, mais c'est comme ça.

- Comment y remédier ?

- Peut-être en multipliant les actes de bonne volonté en un rapprochement des idées. Un jour, par une manifestation grandiose de tolérance où le pape, l'imam et le rabbin, main dans la main, envoient des messages forts au monde et à toute la jeunesse, créer ainsi plusieurs Woodstock.

- En quelque sorte ce pèlerinage demeure positif car il opère le contact serein et aide à réfléchir à la condition humaine religieuse et non religieuse.

- Une sorte de prise de conscience par le religieux et l'athée.

- Chacun réfléchit de son côté sans heurt.

- Pourvu que cela dure.

Pour clore un sujet aussi brûlant, on paye chacun sa consommation et on continue notre chemin jusqu'à la prochaine auberge pour le tampon. Encore une autre étape de 26 km suivie de l'ultime à Santiago de Compostelle.

La pancarte signale la ville d'Arzua. Comme toutes les villes, la périphérie est timidement animée pour laisser place à la circulation qui se gonfle et s'agglutine aux feux de croisement. Le centre de la ville, passage obligé, vous dirige vers la ville où se trouve votre gîte et votre condition de pèlerin. Votre monde vous attend déjà en ligne devant le guichet pour tamponner votre carnet et obtenir votre lit à peu de frais, si vous le désirez. Connaissant les affres de la nuit en dortoir, je décroche au plus vite pour m'élancer à la recherche d'un petit hôtel. Je veux dormir tranquille et surtout apprécier un bon éveil sans heurt ni tambour. Encore une étape et je clôturerai mon quota kilométrique imposé par la haute direction du pèlerinage. Est-ce la foi qui se mesure en kilométrage ? Question à poser à quel saint ? Pour le moment, c'est ça qui est ça. A prendre ou à choir…

Avant que le soleil visite mon petit balcon de la chambre d'hôtel, j'ai déjà avalé mon petit-déjeuner pour m'éjecter sur la rue, prêt au départ. Je longe la rue principale où les éboueurs procèdent au grand lavage. Quelques chants d'oiseaux égayent l'aube de ce dernier village. Une petite pente me met en entrain afin de me préparer pour les heures à venir. Je suis en forme et mes pieds n'ont pas subi les affres du frottement. Côté cloques, je suis exempté, grâce au confort et à l'aisance que provoquent mes souliers. Je me fais doubler par quelques sportifs et vers dix heures, je m'arrête à un café me sustenter.

Le soleil chauffe autant qu'il peut, mais à l'idée qu'on est près du but, tout devient supportable. On s'imagine le soir un bon repas et des lendemains de tout repos. Un soulagement d'un devoir qu'on s'est imposé, une épreuve franchie avec astuce et énergie. Les pas se perpétuent, le moral se soutient à la vue des pancartes kilométriques qui diminuent les chiffres. Plus que six bornes et c'est déjà la banlieue. Les bus sillonnent l'artère principale qui s'allonge en jonction avec le dernier village. Une heure après, on est assailli par le bruit que vous offre la ville.

Santiago de Compostelle, une ville de pèlerins qui vous tend la main et vous lie par les nombreux panneaux publicitaires qui louent le sacré qu'elle offre. A chaque pas, je me réjouis d'être arrivé au but sans trop d'encombre. Avaler plus de cent kilomètres à un âge certain en trois jours, cela relève de l'exploit. Mais du moment que la forme est encore présente, tant mieux et le périple prenait sa forme. Un pèlerinage en plus dans l'escarcelle des bons points religieux. Tenter tous les pèlerinages, je ne risquais plus de me tromper de direction. Seul, le bon Dieu restera juge.

Pour revenir sur terre et me diriger vers la basilique de Saint Jean-Jacques de Compostelle, je m'adressais aux passants pour m'orienter. La vieille ville se trouvait tout à fait en haut où il fallait encore grimper un deux ou trois kilomètres. La ville est bien aérée, des immenses ronds-points qui me faisaient baver pour les contourner et enfin j'arrive, sur les genoux, face aux remparts de la basilique. L'honneur est sauf et la curiosité assouvie.