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Dans le processus d'ajustement structurel Europe-États-Unis-reste du Monde dans l'histoire: Endettement, désendettement et crises pétrolières (3ème partie)

par Medjdoub Hamed*

C'est dire l'importance de la hausse des prix du pétrole, de l'or... et des produits agricoles. Tous les motifs ont été invoqués pour expliquer la crise alimentaire dans le monde, à savoir la contraction de la production qui ne suffit pas à la population mondiale (en forte augmentation), les stocks alimentaires réduits, les changements climatiques, la sécheresse, la spéculation, etc. Ces causes certes jouent mais n'expliquent pas la soudaineté de la crise des produits de base et la hausse de leur prix qui se sont généralisées. Le problème de la crise pétrolière, des matières premières et alimentaires dans le monde est essentiellement monétaire.

Si le reste du monde naguère colonisé a joué un rôle majeur dans l'absorption mondiale, dans les années 1970, en s'endettant fortement, en empruntant à faible taux d'intérêt mais variables auprès des banques occidentales – les taux d'intérêt réels étaient négatifs, dus à la forte inflation à l'époque –, la situation pour ces pays va s'inverser dès le début des années 1980. Suite à l'endettement et à la hausse drastique des taux d'intérêt américains (répercutée sur les taux européens...), le transfert de richesse va s'inverser et s'opérer du reste du monde vers les États-Unis, l'Europe et le Japon.

Que peut-on dire de cet endettement soudain du reste du monde ? Grâce aux pétrodollars, la duplication des eurodevises par l'Europe et les placements massifs des pays du reste du monde (recyclage des pétrodollars) que les crises monétaires ont été dépassées et la croissance économique mondiale a suivi dans les années 1970. Sans l'absorption mondiale dopée par le reste du monde, l'activité mondiale aurait subi une forte contraction et plongé le monde dans une déflation comparable à celle des années 1930. Si la roue a tourné pour les pays du Sud et du bloc Est, c'est que les politiques monétaires américaine, européenne et japonaise, très inflationnistes, ne s'inscrivaient que comme étape transitoire dans le processus de rénovation et d'adaptation de l'architecture de l'économie mondiale à de nouvelles donnes qui, il faut le dire, par les crises qui surgissent non seulement dépassent les stratégies menées par les puissances financières mais, en fait, les utilisent à des fins qui transcendent ce pourquoi elles se sont appliquées.

D'autre part, la hausse des taux d'intérêt américain conjuguée aux hauts cours du prix du pétrole (deuxième choc pétrolier) et aux dépréciations sans précédent des monnaies européennes ont fait porter en réalité le prix du baril de pétrole de 40 dollars à environ en moyenne à 80 dollars en 1984, exprimé en monnaies européennes au taux constant de l'année 1980, pour les pays d'Europe. Une crise économique majeure en Europe que sauve précisément d'une part le formidable endettement des pays d'Amérique latine, d'Afrique, du bloc socialiste de l'Est et une partie de l'Asie – une partie des ressources de ces pays vont vers l'Europe via l'endettement –, et d'autre part, le dopage de leurs exportations par l'affaiblissement de leurs monnaies vers surtout les pays de l'OPEP (favorisés par la hausse des prix du pétrole), et les États-Unis dont le dollar s'était fortement apprécié sur les marchés internationaux, leur permettant de payer moins cher leurs importations d'Europe et du reste du monde, et donc d'importer plus.

Pour gérer l'endettement du reste du monde, les Occidentaux ont mis en place trois institutions internationales. Le Fonds monétaire international transformé en pompier du monde qui a pour tâche d'assainir, à travers des plans d'ajustement structurels (PAS), les économies des pays en difficultés ou en cessation de paiement. Et deux clubs, celui de Rome pour la dette privée et de Paris pour la dette publique. La boucle est ainsi bouclée par cette «alliance herméneutique du monde de l'islam et de la première puissance du monde». Les «dollars islamo-américains» ont non seulement évité une crise économique mondiale majeure dans les années 1970, mais ont concouru à changer l'architecture politique du monde, à la fin des années 1980. La chute du «mur de Berlin» sera la première pierre à la nouvelle architecture du monde.

6. La misère, la pauvreté, le chômage, le désespoir et la violence que l'endettement engendre sont accoucheuses de l'histoire

De «débouché» initialement, la situation s'est retournée pour les pays du Sud, le Nouvel Ordre économique mondial (NOEI) préconisé par les pays du Sud (l'Algérie…) n'est plus qu'un pâle souvenir. Il s'est produit un formidable transfert de richesse du Sud vers le Nord.

Jean Ziegler, membre du Bureau de l'Internationaliste socialiste écrit : «Le fléau le plus terrible qui ravage actuellement des peuples du tiers-monde est, à mon avis, celui du surendettement : la dette extérieure des 122 pays dits du tiers-monde agit comme un garrot. A cause d'elle, les faibles programmes sociaux des pays pauvres sont encore réduits ; la faim s'installe, la maladie, le chômage, le désespoir progressent. La dette, chaque jour, fait des milliers de victimes. Cette dette dépasse, au 31-12-1987, le chiffre astronomique de 1100 milliards de dollars. La quasi-totalité des pays du tiers-monde doivent périodiquement refinancer leurs dettes, c'est-à-dire contracter des dettes nouvelles pour pouvoir payer les intérêts et les tranches d'amortissement. Les experts du Fonds monétaire international descendent alors sur le pays comme des corbeaux, des oiseaux de proie : ils imposent au malheureux gouvernement débiteur ce qu'ils appellent pudiquement les «ajustements structurels». Ces ajustements consistent généralement dans le rétablissement du «libre» marché capitaliste, dans l'élimination des programmes sociaux, dans le blocage des salaires, dans l'établissement de privilèges fiscaux pour les sociétés multinationales. Conséquence : après le passage du FMI au Brésil, au Pérou, au Zaïre, en Indonésie, la misère, le chômage, le désespoir des classes les plus pauvres des pays pauvres augmentent». (11)

Jean Ziegler a parfaitement raison de dénoncer cette situation catastrophique des économies du tiers-monde et les agissements de l'Occident. Cependant, une question se pose : «L'Occident avait-il le choix de faire autrement ?» Il y a des «lois de la nécessité» qui ne sont pas visibles mais sont perceptibles après coup. Précisons ce processus, en énonçant une «triple nécessité historique» dans les forces économiques qui se sont enclenchées dans les années 1970 et 1980. La première montre que la FED américaine n'avait pas d'alternatives, en 1979, pour lutter contre l'inflation mondiale. Face à la spirale inflationniste elle devait :

- soit limiter les émissions monétaires, pousser le gouvernement américain à augmenter la fiscalité et maintenir le taux directeur à un niveau faible. Ce qui se traduirait par une récession suivie d'une dépression économique qui durera aux États-Unis et dans le monde,

- soit provoquer d'autres chocs pétroliers pour augmenter encore le pouvoir d'achat américain et des pays du Sud, donc l'«absorption des dollars émis par la donne pétrolière», ce qui augmentera l'inflation dans le monde et fera répéter d'autres chocs pétroliers, de l'or, et d'autres produits de base pour absorber les surplus monétaires émis. Et, à terme, procéder inévitablement à une politique anti-inflationniste. Ce qu'elle a fait en 1979 : augmenter brutalement le taux directeur et serrer le robinet des injections monétaires, malgré l'endettement du reste du monde, et une récession aux États-Unis en 1982.

La «deuxième nécessité» porte sur l'endettement des pays du tiers-monde. Pour la première fois, ces pays prennent conscience des dangers que représente l'inexpérience en matière économique et monétaire. De plus, ils ont une grande part de responsabilité dans la faible organisation de leurs États, la gouvernance et la gestion des affaires publiques. Ces pays, qui n'arrivent pas à décoller leurs économies, s'enfoncent dans la stagnation, la pauvreté et le sous-développement. La corruption dans ces pays dits en voie de développement, est difficile à cerner, elle constitue un mal endémique. L'enrichissement illicite par les dirigeants et la clientélisation, une oligarchie fermée, qui sont devenus des phénomènes notoires, presque naturels puisque personne ne peut ni n'a à redire, puisque les systèmes sont ainsi formés. Il est clair que cette situation, bien qu'elle soit à déplorer, s'inscrit dans un processus transitoire. Ce qui signifie que ces pays sont condamnés à évoluer et à dépasser la stagnation. Sauf que le progrès pour ces pays est plus long, il est lié aux caractéristiques de leurs pays, plus versés dans les exportations de matières premières et énergétiques. Quant aux programmes d'ajustement structurels du FMI, ils s'avèrent un «passage obligé» pour ces nouvelles économies. Que le FMI soit pompier ou usurier, une qualité qui n'est que l'expression de la domination des puissances occidentales. Ces nouveaux pays doivent apprendre à gérer leurs économies. Une «Nécessité» qui ne ferait que les renforcer à tirer les leçons de l'endettement, et penser concrètement leur insertion dans l'économie mondiale.

La «troisième nécessité», celle-ci est capitale, c'est l'amorce de la transformation de la structure du monde. Ce processus monétaro-économique qui s'est imposé de lui-même à la fois à l'Occident -celui-ci ne l'a pris que parce qu'il y était obligé, le processus était déjà en marche- et au monde, a permis, par les crises politiques qui ont surgi de «renverser pacifiquement l'ordre géopolitique et économique du monde». Un, le renversement de la plupart des dictatures militaires en Amérique du Sud. Ces régimes étaient incapables d'apporter des solutions aux crises économiques et sociales. Deux, il a mis fin au monde bipolaire (chute du mur de Berlin en 1989 et disparition de l'URSS en 1991). Les régimes communistes du bloc Est étaient impuissants devant la crise économique. Trois, la Chine communiste s'étant convertie à l'économie de marché commence son ascension dans le commerce mondial. Suivie par l'Inde. Quatre, le vocable tiers-monde a perdu son sens. C'est un nouvel état du monde qui commence à se mettre en place dans les années 1990.

Aussi pour conclure, grâce à l'endettement des pays du reste du monde en dollar, en livre sterling, en yen, en mark, en franc, en lire…, l'Occident a non seulement gagné la troisième guerre mondiale -la guerre froide- mais a œuvré sans qu'il l'eusse réellement voulu à la démocratisation de l'Amérique du Sud et du bloc Est. Sans mener une guerre qui serait fatalement «nucléaire». On comprend dès lors «pourquoi la misère, la pauvreté, le chômage, le désespoir et la violence que l'endettement engendre sont accoucheuses de l'histoire». Tout compte fait, l'endettement mondial était «un mal nécessaire». Dans le sens que rien ne vient de rien, tout a une cause et toute cause a un sens.

Cette vision fait partie du mode de pensée medjdoubien, du nom de l'auteur qu'il a donné à sa vision du monde, dans le sens que le monde qui est en perpétuelle évolution est un état imposé par la transcendance. Ce qui en fait un troisième principe fondateur de ce mode de pensée. (12)

7. La parenthèse des années 1990 : l'âge d'or américain

Quand bien même l'Occident détient les monnaies internationales, quand bien même il peut mieux évoluer parce qu'il est le créancier du monde, il ne peut éviter lui aussi d'être rattrapé par la crise de l'endettement. Quand près de la moitié de l'humanité est endettée, garrotée par l'endettement, il est évident que la croissance économique occidentale ne pouvait que décélérer. Les restrictions en liquidités occidentales avaient fortement «restreint l'absorption mondiale». Il s'en est suivi une baisse de débouchés pour l'économie occidentale et une forte augmentation du chômage, en Europe, aux États-Unis, dans les années 1980. Seuls les pays de l'Asie du Sud-Est qui ont profité des délocalisations du Japon et des États-Unis et du faible coût de la main-d'œuvre ont continué à prospérer, et encore moins qu'avant le contrechoc pétrolier de 1986. La Chine a emboîté le pas à ces pays dès le début des années 1980, s'ouvrant elle aussi aux investissements étrangers. Cette conversion de la Chine au «socialisme de marché» aura plus tard de graves répercussions mondiales. Nous y reviendrons.

Pour comprendre la situation économique des années 1990, il faut au préalable rappeler quelques séquences historiques. Tout d'abord, une guerre économique avait déjà opposé le Japon à l'Occident dans les années 1970. Une guerre qui a forcé le Japon à se tourner vers ses voisins asiatiques pour se créer des débouchés pour son industrie (délocalisations, bénéfice du bas coût de la main-d'œuvre de ces pays, etc.). Les accords de Plaza, en 1985, à New York, qui ont permis un atterrissage du dollar en douceur, ont fortement affecté le Japon, dans commerce extérieur. La réévaluation du yen a encore accentué les délocalisations, les joint-ventures avec ses partenaires asiatiques, surtout avec la Chine. Malgré ces échanges soutenus en Asie, le Japon, premier créancier du monde et deuxième économie mondiale, n'arrivait toujours pas à trouver un optimum pour son économie après 1985. Les délocalisations, les partages de dividendes avec ses partenaires, les investissements massifs opérés en Occident et dans le monde n'ont pu rehausser la croissance du Japon. Forcé de se replier sur son marché intérieur, à la fin des années 1980, l'économie mondiale étant en berne, dérégulant son économie et ses finances, le Japon s'est progressivement transformé en «économie-casino». Comme cela s'est opéré pour les États-Unis à partir en 1927 et la crise qui fit irruption en 1929, le Japon, dans un sens certes beaucoup moindre, fit l'expérience de l'Amérique des années 1930. Il n'eut pas de chômage massif comme cela fut pour les États-Unis. Cependant, depuis la crise immobilière et financière en 1991, le Japon ne s'est toujours pas remis. Malgré les mesures contra-cycliques prises par la Banque du Japon (taux d'intérêt faible voire nul, plans de soutien à l'économie), la croissance demeure atone. Un processus récessif a aussi touché les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni en 1991. Une année après, c'est au tour de l'Europe d'entrer en récession, jusqu'à 1993. Le monde entier attendait qu'une reprise vienne de la locomotive américaine. Précisément la reprise économique finit par venir, d'ailleurs assez rapidement. Plusieurs facteurs l'expliquent.

Le premier fut l'Asie où des centaines de millions d'hommes à bas salaires et à bonne capacité technologique se sont engagés dans des processus d'industrialisation rapide. En Chine, en Inde, en Europe de l'Est, en Russie et en Amérique latine. Malgré l'endettement, jamais sans doute les perspectives économiques globales n'ont été aussi meilleures. On peut même dire que l'endettement de ces pays et les programmes d'ajustement structurel du FMI qui ont suivi ont été «salvateurs» puisque l'essoufflement des pays riches du Nord a fini par se compenser par la montée de ces nouveaux pôles industriels dans l'économie mondiale.

A suivre...

*Auteur et chercheur spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective.