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Guerre et Paix... et Histoire (s)

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

L'Armée de Libération nationale en wilaya IV.  Essai de Mohamed Teguia (préface de Madeleine Rebérioux) . Casbah Editions, Alger 2006, 350 dinars, 238 pages.



La Wilaya IV a été une des plus importantes composantes de l'organisation du Fln/Aln. En raison de sa situation géographique correspondant à la zone de l'Algérois, à forte concentration européenne (et par voie de conséquence, rapidement, militaire), elle était, particulièrement, exposée aux coups multiformes de l'armée coloniale.

Au 19 mars 1962, elle se composait de 6 zones : La zone 1 comprenant l'est de la Mitidja et de l'Atlas blidéen ; la zone 2, la plus vaste, s'étendant de Sidi Fredj, au nord à Ksar Chellala, au sud ; la zone 3 ayant en charge la rive gauche de la vallée du Chelif, tout le massif de l'Ouarsenis oriental et une partie de la plaine du Sersou ; la zone 4 comprenant l'est du massif du Dahra, au nord et la rive droite de la vallée du Chelif ; la zone 5 se composant, essentiellement, du massif où est niché Aumale (Sour El Ghozlane) et la steppe alfatière au sud ; enfin la zone 6 (créée fin 1960), englobant Alger, une partie du Sahel et de la Mitidja. Une wilaya qui a eu des djounouds courageux et des chefs glorieux, tous des héros, dont beaucoup, hélas, ne connurent pas la joie de l'Indépendance : Bitat, Ouamrane, Slimane Dehilès (Si Sadek), Ahmed Bougara (Si M'hamed), Mohamed Zamoum (Si Salah), Djilali Bounaâma (Si Mohamed), Youcef Khatib (Si Hassan)... On chante, aujourd'hui, encore, pour certains d'entre-eux, chez ceux qui ont conservé la poésie orale, leurs hauts faits d'armes. Elle a eu, aussi, un jeune officier de terrain (l'auteur) qui l'a décrite –plus tard dans le cadre de ses recherches et études universitaires - presque dans ses moindres détails....

Trois grands chapitres:

Le premier concerne « 1954 / 1958 : Des premiers coups de feu à l'épopée ». Une vingtaine de sujets : « Des premières actions et l'implantation de l'Aln, dans l'Algérois » et « les structures organisationnelles » à « l' arrestation du commandant Azzedine et la tentative d'une opération « Paix des braves » et « la wilaya 4 et les communistes » en passant par « l'armement de la wilaya 4, le service de progande et d'information , le SPI » et la vie de l'Aln, dans ses postes des maquis »

Le second concerne « Le temps des grandes épreuves ». 13 sujets : Des « services spéciaux français » et « le Plan Challe », à « l' organisation des manifestations de masse en 1961 et les négociations » et « la mort de Si Mohamed », en passant par « les femmes au maquis de la wilaya 4 » et « les chefs de la wilaya 4 (qui) rencontent De Gaulle »

Le troisième concerne « la wilaya 4, du cessez-le-feu à la dissolution », avec deux parties : « Les organisations et le terrorisme ultra » et « la crise de l'été 1962 ».

Ainsi qu'en annexe, des reproductions de documents plus qu'intéressants, dont beaucoup de documents signés (en 1962) du Colonel Hassan (Youcef Khatib)

L'Auteur : Mohamed Teguia (mai 1927-janvier 1988), à la fois nationaliste et communiste a –après avoir été travailleur émigré en France , syndicaliste Cgt et militant au sein de la Fédération de France du Fln – dès 1958, décide de poursuivre le combat en Algérie même . Il sera officier de l'ALN, à la wilaya IV (d'abord opérateur dans les transmissions puis responsable du service de la Propagande et l'Information). Grièvement blessé, en août 1961, il est fait prisonnier et interné à Boghari . Il a été auteur d'une thèse de doctorat de 3ème cycle en Histoire, soutenue en 1976 avec un jury présidé par Jacques Berque et parue, en 1981, sous le titre « L'Algérie en guerre » (OPU, 1981, 786 pages dont 171 pages de documents en annexes... Reproduction du texte alors dactylograpgié. ) qui, selon mes souvenirs avait fait grand bruit et avait eu un large succès dans le milieu des historiens et de la presse car il était le premier « homme de terrain » à décrire , dans ses détails et sans détours, la lutte de Libération nationale de l'intérieur du maquis (sous la forme d'abord d'un mémoire de maîtrise à Paris VIII, en juin 1974 : « L'Aln vue à travers un échantillon : la wilaya IV »). Il a été longtemps prof' à l'Institut des sciences politiques et de la l'Information de l'Université d'Alger.

Pour la petite histoire, il a été membre de la première Assemblée nationale (septembre 62-Septembre 64)… et membre de l'ORP puis du PAGS, ce qui lui valut un autre internement (juillet 68 à novembre 69) et... la torture

Extrait: « Mohamed Teguia a voulu écrire l'histoire de la guerre de Libération algérienne non pas au sommet où les luttes de pouvoir ont été, maintes fois, ressassées, non pas dans les villes (.....) ni dans un de ces villages où l'observation ethnologique peine, parfois, à prendre en charge la politique, mais dans une zone, une wilaya comme on dit, depuis le congrès de la Soummam. Et quelle zone ! » (Madeleine Rebérioux, préface, p 9)

Avis : Si vous avez raté votre guerre de Libération nationale ou si vous n'en connaissez pas les détails, rattrapez-vous.... et suivez un grand guide ! En attendant la ré-édition de la thèse (un document rare) , bien plus élaborée.

Citations : « Chaque responsable qui a vécu ces évènements (crise de l'été 1962) devrait, honnêtement, se reconnaître une part d'erreur......Tous les protagonistes de cette dernière période de l'histoire de l'Algérie auraient besoin de faire leur autocritique » (p 207), « On dit que l'enthousiasme des masses était tombé à la suite de la crise de l'été 1962, c'est vrai. Mais il n'était pas mort. Une étincelle suffisait à le faire revivre, et sans cet enthousiasme, même diminué, on ne comprend pas comment, après tous les coups reçus depuis le cessez -le-feu jusqu'aux lendemains de l'indépendance, le pays ait pu tenir debout » (p 211)



Sétif 1945. Histoire d'un massacre annoncé. Essai de Jean-Louis Planche, Chihab Editions, Alger 2006 (Editions Perrin, Paris, 2006 puis 2010) , 960 dinars, 422 pages.



Que s'est-il exactement passé à Sétif (et ailleurs.....Guelma, Kherrata....) en mai 1945 ? Une répression barbare de manifestations pacifiques de Musulmans.

Une répression menée par l'Armée, la police, la gendarmerie et, aussi, des milices de civils incontrôlables ( ?) et volontairement incontrôlés, souvent encouragées, la plupart des miliciens encore nostalgiques de la « révolution nationale du régime de Vichy » et de la logique génocidaire (c'est-à-dire dans une volonté d'éradication). Tout cela aboutira au plus grand massacre de l'histoire de la France contemporaine.

C'est l'immédiat après-guerre et, alors que le Parti communiste dispute (en France) le pouvoir au gouvernement du général de Gaulle, il se révèlera, dans le Constantinois, tout d'abord comme un facteur de troubles, puis comme le meneur de la répression (le gouverneur général de l'époque était .... un socialiste, un arabisant soi-disant, expert en affaires musulmanes).

Le 8 mai (jour célébrant la victoire sur l'Allemagne nazie) , le principal parti algérien organise ( ????) des manifestations en appelant timidement à l'indépendance. La rumeur (d'une insurrection générale fomentée par le AML, le PPA......et d'un complot international ) et le racisme font le reste. Le drapeau algérien , en plusieurs villes, se mêle aux drapeaux alliés et français parmi les Musulmans qui défilent. A Sétif et à Guelma, des Européens et des policiers ne le supportent pas . Un algarade plus ou moins violente..... la rumeur, la désinformation (en Algérie et en France) et cela tourne rapidement au drame.

La répression aveugle, la folie meurtrière de masse colonialiste, inscrite dans une logique de terreur, durera deux mois, entre le 8 mai et le 26 juin . Des morts par dizaines de milliers. Des noms aujourd'hui encore maudits : Le sous-préfet Achiary, le gouverneur général Yves Chataigneau, le gros colon Lavie, le membre du Pcf, que l'on dit policier infiltré, André Marty ..... En huit semaines, 20.000 à 35.000 Musulmans sont tués par les Européens dans le seul département de Constantine. 45.000 est, peut-être, le chiffre le plus vrai. .....et, à peine quelques dizaines de victimes d'origine européenne pour la plupart tuées par réaction. L'Algérie indépendante s'y tient et elle a bien raison, les vrais chiffres étant bien en-deçà de la réalité....les meurtres des Algériens musulmans, presque toujours commis de manière atroce, s'étant étendus à d'autres régions. Sans compter les emprisonnements dans des camps , véritables mouroirs, les exécutions capitales, parfois sans jugement, souvent au hasard des rencontres, les déportations .... le « bicot » (hier « frère musulman » participant à la libération de la France) , étant traité en « gibier ». Aucun Européen arrêté et/ou jugé ! Une véritable boucherie quotidienne, longtemps cachée par les officiels français (au moment du départ du gouveneur Chataigneau, en 1948, les archives concernant les régions de Sétif, Constantine et la vallée de la Soummam avaient « disparu »), mais qui marquera l'imaginaire des Algériens comme le prélude douloureux d'une lutte abolument nécessaire pour l'indépendance.

L'Auteur : Docteur en Histoire ayant vécu longtemps en Algérie, dans l'Est algérien tout particulièrement. Ancien professeur des Universités (dont l'Algérie) , chercheur membre du Groupe de recherches sur le Maghreb et le Moyen-Orient, ayant effectué de longues recherches au centre des Archives nationales d'Outre-mer à Aix en Provence (France)

Extraits: « La razzia, technique de guerre associant pillage et destruction des biens......Les tribus en faisaient un usage modéré par la crainte des représailles et la nécessité de ne pas rompre l'équilibre des subsistances. Les Français la systématisent. Ils y joignent le massacre des personnes » (p 21), « A tout instant et en tout point de la colonie, la racialisation de la vie quotidienne rappelle au colonisé que l'universalisme des Droits de l'Homme ne saurait le concerner « (p 29), « Une conscience nationale a émergé (années 40) des profondeurs , donnant une forme politique encore inachevée à ce besoin de vivre libre, chez-soi, qui ne les a jamais quittés (les Musulmans d'Algérie). Rien ne l'arrêtera , sinon un temps l'avancée d'une masse énorme de peurs et de phantasmes qui se rapprochent lentement et vont s'agréger le massacre et le meurtre (par la colonisation) en série » (p 125), « Quand le plus haut représentant de l'Etat, en Algérie (le gouverneur Chataigneau) se refuse à faire la lumière sur des événements aussi graves et préfère utiliser l'opportunié que ceux-ci ouvrent, il faut s'attendre à ce que perdure « la dictature de la peur » (p 257), « Le complot est divers, multiple, fasciste, gaulliste, juif ou communiste. Bien peu y résistent, qu'ils soient gouverneur, officiers supérieurs ou généraux. Ainsi, toute une partie de la hiérarchie militaire a-t-elle perdu le jugement, et ne distingue plus entre fausse nouvelle et information fondée » (p 267).

Avis : Un simple livre sur la résistance et les souffrances du peuple algérien ? Non, une recherche minutieuse, détaillée, par un homme plein d'humanité , de compréhension , d'honnêteté et de rigueur scientifique sur un événement capital de la lutte nationaliste.... un grand tournant révolutionnaire. A lire, à re-lire et à faire lire. Pour savoir. Pour se souvenir (sans haine.....bien que cela soit très difficile) . Pour ne jamais oublier. Pour transmettre.

Citations : « Quand la peur saisit les autorités, le citoyen peut craindre le pire, et le Musulman non citoyen, pire encore « (p 10), « Science du singulier, l'histoire impose de travailler sur l'événement » (p 17), « La rumeur déconcerte. Chargée d'angoisse, elle provoque l'angoisse. L'Administration (coloniale) oscille. Sereine, elle la traite en fausse nouvelle. Inquiète, elle la prend pour une véritable information. Dans les deux cas , elle néglige que la rumeur est un sondage en profondeur des attentes et des phantasmes de la population » (p 101), « En matière de complot, le phantasme est plus nécessaire que la preuve » (p 103).



Défis démocratiques et affirmation nationale. Algérie 1900-1962. Recueil de textes, réunis par Afifa Bererhi, Naget Khadda, Christian Phéline, Agnès Spiquel, Chihab Editions, Alger 2016, 1600 dinars.



Ni nouveau procès, ni justification rétrospective d'un système aujourd'hui révolu de longue date (mais qui reste encore assez présent dans les esprits, même chez les plus jeunes) , voilà donc un ouvrage qui veut contribuer à une connaissance plus profonde des rapports établis entre colonisateurs et colonisés.... à travers la longue durée de leur « coexistence ».

Ce sont, donc, des regards croisés qui sont offerts au lecteur, des regards qui parfois ne partent pas du même point de vue, chacun des auteurs (et ils sont nombreux) ayant une expérience différente, voire opposée. Heureusement, tous l'abordent avec une exigence partagée d'objectivité critique .

Il y a, comme auteurs, trois générations, des chercheurs de spécialistés et de convictions diverses :

Celle à l'œuvre à partir des années soixante-dix.....dont plusieurs membres avaient compris que l'on ne peut complètement « décoloniser l'Histoire » sans explorer la dimension d'anthropologie sociale et culturelle de la colonisation.

Celle qui, vingt ans plus tard, a repris le flambeau en dépassant les mythologies partisanes et en approfondissant l'histoire sociale aux multiples registres.

Celle, enfin des tout jeunes chercheurs qui s'attachent depuis peu à documenter des sujets souvent neufs et à explorer de nouvelles sources, en Algérie comme en France

Donc, peu de vieilles barbes ! Cela se voit, d'ailleurs, même en politique, bien plus en France qu'en Algérie. Il est vrai que les traumatismes du « colonisé » , même si les causes remontent à bien loin (exemple des massacres de 45) sont bien plus graves que chez le colonisateur... mis à part son départ précipté , encore bien mal analysé et très mal expliqué. A chacun ses nostalgiques et ses revanchards.....et ses historiens « périmés ».

Six grandes parties : Ouvertures (la formation et la formulation de l'identité nationale algérienne, le discours national algérien ) / Lieux et rencontres ( le Cercle du Progrès d'Alger, les Rencontres de Sidi Madani, en 1948, 1956 et l' « Appel à la trêve civile » , les Centres sociaux / Hommes et métiers (les postiers, la vaccination dans la Casbah d'Alger, les avocats indigènes, les instituteurs et les enseignants , les compétitions de cyclisme) / Feuilles libres (Etudes sur la presse... des oulémas-journalistes du M'zab, messaliste, libérale, communiste) / Mots et images (Taos Amrouche, les écrivains algériens, la littérature algérienne de langue française, Mostefa Lacheraf, cinéma et Histoire) / Mobilisations (La République du Rif, les Mosquées, l'abbé Scotto , Me Poppi, Porot, Fanon, Mandouze, l'Ugema et l'Unef) / Contrechant (une analyse de Nedjma par Mireille Djaïder)

Les Auteurs : Ils sont 27 auteurs de textes , pour la plupart tous des universitaires.... dont Bedjaoui Ahmed, Denise Brahimi, Omar Carlier, Christiane Chaulet Achour, Alice Cherki, Mireille Djaïder, Hassane Remaoun, Marie-Joëlle Rupp, Aissa Kadri, Naget Khadda, Henri Teissier, Dominique Wallon, Mourad Yellès......

Extrait: « Le futur ne peut se concevoir sur la simple négation de ce qui lui préexiste, surtout lorsqu'il s'est agi d'une colonisation de peuplement ayant imprimé sa marque pendant plus de cent trente années. Ce serait ignorer la complexité des emprunts, interférences, échanges qui, même s'ils furent pour l'essentiel imposés par la force, ont alors façonné dans la durée le tissu socioculturel du pays » (Avant-propos, p 12)

Avis : Un (riche, très riche, trop riche) ouvrage qui « se veut (...) une pierre de balisage sur « les chemins qui montent ». En regardant en face le passé, on verra, peut-être , plus clair. Bien que l'on sache que la « libération de l'Histoire » n'est pas une mince affaire. Ni une affaire des seuls politiques ou d'anciens combattants, ni même des seuls historiens.... mais de culture, d'ouvertures sur le monde... et de temps

Citation : «Elle (l'Algérie) peine encore à fédérer ses forces vives autour d'un projet commun qui fasse destin ; en partie , sans doute, parce que la construction de son unité nationale s'est élaborée sur l'utopie d'un retour aux sources qui éradiquerait la « parenthèse coloniale » (avant-propos, p 12)