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Université : rempiler pour deux ans ou partir ? (1ère partie)

par Lamine Kouloughli*

« Partir, c'est mourir un peu.» E. Haraucourt, Seul, 1891.

Université des Frères Mentouri, l'année universitaire a pris fin. Sur le campus central, le bloc des lettres a encore une fois été noyé sous la présence envahissante des parents, amis et alliés, venus célébrer les soutenances de mémoires consacrant le labeur de leurs enfants et proches, les bruits habituels des couloirs sous les youyous qui ponctuent ces soutenances, les tables des classes sous les sucreries qui suivent ces you-yous, les poubelles dans les couloirs sous les emballages vides de ces sucreries. Plus sobres dans le festif brouhaha ambiant, rappelant le dur chemin menant à ces consécrations, les murs parfois jusqu'au sol et même les radiateurs jouxtant les départements ont encore une fois été noyés sous les affichages de relevés de notes.

Dans ce tumulte, seuls les totems des couloirs, silencieux quasiment depuis leur installation, le sont restés1.

Ceux, notamment parmi les étudiants de master qui sont ainsi bruyamment fêtés, à l'exception des quelques-uns qui resteront pour un doctorat, vont partir. D'autres, beaucoup d'entre ceux dont les notes sont affichées sur les murs et autres surfaces et qui terminent le cycle ‘L' de ce fameux LMD, se rêvent déjà à leurs places. D'autres encore semblent en avoir eu assez de trois ans, voire plus, à l'université et aspirent à des horizons nouveaux, tandis que d'autres enfin ne savent toujours pas : université : rempiler2 pour deux ans, ou partir ?

La différence exprimée entre ces choix d'avenir immédiat est-elle, par delà l'anticipation d'un quelconque pronostic que permettrait le calcul de leur moyenne dans le cursus universitaire et qui assagirait leurs ambitions, le reflet de différences dans le vécu de l'université entre les populations estudiantines qui les expriment ? Ces différences peuvent-elles à leur tour expliquer ces choix différenciés ? Enfin, qu'est-ce qui, selon les concernés eux-mêmes, motive ses choix ?

Poursuivant l'intérêt pour cette frange de la population estudiantine parvenue en fin de cycle de licence du LMD au terme d'au moins trois années d'études, c'est à ces questions que tente de répondre la présente enquête aux prétentions très modestes menée encore une fois auprès de cet échantillon aléatoire représentatif de deux cent soixante-quatorze (274) étudiants3 sur une population globale de trois cent cinquante-trois (353) – soit 77,62% – arrivés, en cette fin d'année universitaire 2015-2016, en fin de 3ème et dernière année de licence au département des lettres et langue anglaise de la faculté des lettres et langues, université des Frères Mentouri de Constantine.

Pour ce faire, l'étude, après avoir identifié les étudiants entre ceux qui souhaiteraient rester – ci-après ‘restants' –, ceux qui souhaiteraient partir – ci-après ‘partants' –, et ceux qui ne savent pas encore – ci après ‘indécis' –, si le choix d'accéder en master leur était offert, a simplement contrasté les réponses dans chaque catégorie ainsi définies à trois questions fermées portant sur leur vécu universitaire : la qualité de leur expérience estudiantine globale, leur affect, la satisfaction des attentes qu'ils avaient de l'institution départementale où ils ont étudié4. Une dernière question, ouverte, a enfin donné libre champ aux étudiants pour dire, dans leurs propres mots, les raisons qui motivent leurs choix d'avenir immédiat.

Sur un échantillon de deux cent soixante-quatorze (274) étudiants, la catégorisation entre ‘restants', ‘partants' et ‘indécis', propose les données suivantes.

(Tableau 1: voir version PDF)

Ainsi, plus de la moitié des étudiants interrogés disent qu'ils souhaiteraient rester à l'université pour un master si la possibilité de le faire leur était offerte. Un généreux 17,51% de cette population est dans l'indécision même s'il semble raisonnable de penser que certains d'entre ceux-ci au moins, beaucoup peut-être, rejoindraient volontiers le groupe des ‘restants' si une offre d'inscription au master venait à leur être faite. Dernier intérêt de ce premier tri, ceux, 23,72% de la population interrogée, qui disent vouloir partir même si l'offre d'accéder au master leur était proposée. Simple bravade pour se prémunir contre toute mauvaise surprise s'ils venaient justement à être exclus de cette offre et qui, si l'offre de rester venait à leur être faite, rejoindraient allégrement le groupe des ‘restants', ou position réfléchie suite à leur vécu d'une expérience d'au moins trois ans à l'université et, peut-être surtout, à un autre choix de future immédiat ? La question reste posée.

Égalité de tous face à la méconnaissance des conditions d'accès au master

Première remarque, qu'ils souhaitent rester, partir, ou qu'ils ne savent pas encore, tous les participants à l'étude semblent être égaux face à la méconnaissance des conditions d'accès au master : tous sont incapables de calculer avec précision leur moyenne annuelle5. Tous ne savent pas quelles sont les conditions d'accession au master, convoité ou non. Tous sont ainsi incapables de peser avec quelque certitude leurs chances d'être sélectionnés ou non parmi ceux qui resteront. D'où peut-être pour beaucoup l'absence de tout pronostic crédible dans l'évaluation de leurs chances d'être retenus pour un master, donc dans le choix de leur future immédiat ; ou du moins le caractère pour le moins aléatoire de ce pronostic, s'il était fait, dans ce choix.

Qualité de l'expérience universitaire globale des étudiants selon les catégories

De manière générale, c'est-à-dire toutes catégories d'étudiants confondues, cette expérience universitaire globale est majoritairement vécue comme négative avec 54,61% des réponses, contre 43,06% de réponses positives, et 05,10% de sans-opinion6. Cette généralisation cache-t-elle des dissemblances entre les différentes catégories d'étudiants ?

Identifiés en termes des catégories entre ‘restants', ‘partants' et ‘indécis', voilà comment les étudiants ont répondu à la question «décririez vous votre expérience en tant qu'étudiant comme globalement positive ?»

(Tableau 2: voir version PDF)

Ce premier recoupement permet de remarquer la corrélation entre l'expérience de son séjour universitaire que l'étudiant a, et l'expression du souhait qu'il exprime de rester ou de quitter l'université si le choix d'une prolongation de son séjour lui était offert. Logiquement, cette corrélation montre une qualité d'expérience de séjour universitaire positive pour 55,27% parmi la population qui déclare qu'elle resterait volontiers même si le 40,99% d'expérience négative de séjour universitaire, allié pourtant au désir exprimé de rester, suscite intérêt. En outre, une certaine logique semble respectée dans l'échelonnement des pourcentages de réponses proposant une qualité d'expérience positive entre les différentes catégories ; les ‘indécis' venant en deuxième position avec 29,16%, avant les partants et leur 23,07%. La corrélation remarquée semble toutefois plus marquée dans le choix exprimé chez la population qui déclare vouloir partir, avec une qualité d'expérience de séjour universitaire négative pour 75,38% d'entre elle. Moins marquée mais toujours présente pour 56,25% de qualité négative chez les indécis, cette qualité d'expérience participe peut-être à leur indécision. Autre facteur qui contribue peut-être à cette indécision, ce pourcentage statistiquement élevé de 14,58% de sans-réponse à cette question dans cette catégorie d'étudiants comparé à celui enregistré pour les autres catégories. Les ‘indécis' expriment ainsi peut-être en ne répondant pas qu'ils ne savent pas s'ils pourraient décrire leur expérience universitaire comme globalement positive ou non.

Ainsi, la qualité de l'expérience universitaire globale semble jouer un rôle dans la décision de l'étudiant de rester ou de partir s'il en avait le choix. Surtout, force est de le remarquer, de partir. D'où peut-être l'intérêt plus grand à accorder à ce facteur par l'autorité universitaire.

Affect des étudiants au terme d'un séjour d'au moins trois ans à l'université

De manière générale, c'est-à-dire toutes catégories d'étudiants confondues, cette qualité de l'affect des étudiants au terme d'au moins trois ans à l'université est majoritairement décrite par eux comme étant négative avec 66,05% des réponses, contre 27,73% de réponses positives, et 06,02% de sans opinion7. Cette généralisation cache-t-elle des dissemblances entre les différentes catégories d'étudiants ?

Identifiés en termes des catégories entre ‘restants', ‘partants' et ‘indécis', voilà comment les étudiants ont répondu à la question « Vous décririez-vous comme ayant été globalement un étudiant heureux ?»

(Tableau 3: voir version PDF)

On se serait attendu à un affect généralement plus positif chez ceux qui veulent rester. Cela ne semble pas être le cas même si un pourcentage d'affect positif légèrement plus élevé, 32,91%, peut être noté chez eux comparé à ceux qui, se décrivant comme ‘globalement heureux', veulent néanmoins partir, 21,53%, et aux indécis, 18,75%. Aspect intermédiaire intéressant, les ‘partants' font état d'un pourcentage d'affect positif légèrement plus important que celui des ‘indécis', même s'il reste très bas, perturbant légèrement ainsi la logique dans l'échelonnement entre les différentes catégories des pourcentages de cette qualité d'affect. Que dire alors des affects négatifs ? D'abord qu'en terme de leur répartition entre les catégories de ‘restants', ‘partants' et ‘indécis', une certaine logique dans leur échelonnement semble ici respectée entre le très fort pourcentage chez les ‘partants', 73,30% et, passant par les ‘indécis', 68,75%, un pourcentage comparativement plus faible chez ceux qui souhaiteraient rester, même si le lourd 62,73% d'affect négatif chez eux devrait attirer l'attention. Un taux de sans-réponse enfin encore une fois statistiquement plus élevé, comparé aux autres catégories chez les ‘indécis', 12,50%, et qui participe peut-être encore une fois à leur indécision ; eux qui semblent ainsi dire qu'ils ne savent pas s'ils peuvent se décrire, ou non, comme ayant été globalement heureux.

Ainsi, au terme d'au moins trois années de séjour à l'université, le bonheur ne semble pas être de mise pour la majorité des étudiants, y compris pour ceux qui, si la possibilité venait à leur être offerte, resteraient pour un master. Sorte d'habituation à l'absence de bonheur ? Quels que seront ceux d'entre ceux qui souhaiteraient rester, partir, ou qui sont indécis quant à leur souhait de futur immédiat, qui seront éventuellement retenus, il semble qu'il y aura une forte chance qu'une majorité débutera ce nouveau cycle de master avec le passif d'un affect négatif de leur séjour universitaire passé.

Satisfaction par leur département de leurs attentes durant de leur séjour

De manière générale, c'est-à-dire toutes catégories d'étudiants confondues, cette satisfaction de leurs attentes durant leur séjour dans leur département est majoritairement décrite comme étant négative avec 81,02% des réponses, contre 13,28% de réponses positives, et 06,56% de sans-opinion8. Cette généralisation cache-t-elle des dissemblances entre les différentes catégories d'étudiants ?

Identifiés en termes des catégories entre ‘restants', ‘partants' et ‘indécis', voilà comment les étudiants ont répondu à la question « Revenant sur votre séjour dans votre département, vos attentes ont-elles été globalement satisfaites ?»

(Tableau 4: voir version PDF)

Tout comme pour leurs réponses à la question précédente, on se serait attendu à un taux de satisfaction de leurs attentes par leur département généralement plus positif dans la catégorie des étudiants qui disent vouloir rester si le choix de le faire leur était offert. Il n'en est rien. De plus, c'est paradoxalement auprès de cette catégorie que le plus haut pourcentage d'attentes globalement insatisfaites est recueilli ; cette catégorie devançant statistiquement légèrement même les ‘partants' avec 81,98% d'insatisfaction contre 81,58%. Insatisfaits donc, mais ‘restants' ! En outre, encore une fois, le pourcentage de sans-réponse le plus important se retrouve dans la catégorie des ‘indécis', confortant ainsi peut-être l'hypothèse que leur incapacité de se situer par rapport aux questions posées participe à leur indécision quant à leur choix d'avenir immédiat. Dernier aspect peut-être remarquable et qui mérite d'être souligné c'est, d'entre les trois questions posées aux étudiants, en réponse à cette dernière que l'écart entre réponses positives et réponses négatives est le plus marqué quelle que soit la catégorie d'étudiants. Est-ce le contenu de cette question, touchant à leur rapport avec leur département, donc plus personnel, plus immédiat, plus sensible, comparé aux questions précédentes qui concernent leur position face à l'institution universitaire, peut-être appréhendée comme plus lointaine, qui l'explique ? La question reste posée.

A suivre

*Professeur au département des lettres et langue anglaise - Faculté des lettres et langues, université des Frères Mentouri de Constantine.

Notes

1- Cf. L. Kouloughli, Totems et tabous, in Le Soir d'Algérie, 23 juillet 2014, p. 6.

2- Rempiler.[…] V. intr. [Argot milit.] Signer un nouvel engagement, Dictionnaire Usuel Quillet Flammarion par le texte et par l‘image, Éditeur Quillet-Flammarion, Paris, 1974, p. 1327.

3- Cette population a déjà été l'objet de deux précédentes études, Recherche LMD désespérément, publiée in Le Quotidien d'Oran, 11 Mai 2016, p.8 ; et Université, cadre de vie et d'études, et qualité de la formation supérieure, publiée in Le Quotidien d'Oran, 23 Juillet 2016, p. 6

4- Ces trois premiers items ont fait l'objet d'une autre investigation, in Université, cadre de vie et d'études, et qualité de la formation supérieure, Op.cit.

5- Cf. À cet effet Recherche LMD désespérément, Op.cit.

6- Cf. À cet effet Université, cadre de vie et d'études, et qualité de la formation supérieure, Op.cit.

7- Ibid.

8- Ibidem.