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Unité de l'économie et de la société, économie sociale et solidaire et démocratie économique (1ère partie)

par Arezki Derguini

Introduction

L'économie de marché a tendance à se soumettre la société, quand la société renonce à entreprendre l'économie. Le marché devient alors le lieu d'une domination d'un groupe social ou d'une classe1. Dans le cas général il s'agit du groupe des financiers qui, pour le notre, seront des grands importateurs dont la compétition impose la loi du sur-profit. Autrement, la société peut faire de la compétition une puissance de la coopération.

La compétition ne s'oppose donc à la solidarité que quand la société est désarticulée ou soumise à des intérêts extérieurs. Cependant, avec la polarisation du marché du travail et l'atomisation du monde du travail, compétition et solidarité peuvent surinvestir deux champs distincts, l'un devenant hyper-compétitif et l'autre hyper-solidaire. Cela peut donner, face à l'économie concurrentielle, un secteur non marchand ou un secteur marchand dit d'économie sociale solidaire ou encore tiers secteur. Quand la compétition ne s'oppose pas à la solidarité grâce à une solidarité industrielle, on peut parler d'économie sociale de marché et de démocratie économique moderne.

Dans le cadre d'une compétition internationale et d'une économie désarticulée, la construction d'une économie sociale et solidaire passe par la reconstruction de l'unité de l'économie et de la société et la construction de collectifs compétitifs et solidaires.

L'unité de l'économie et de la société

Oppositions, don et échange, règle sociale et calcul marchand

Dans la « société traditionnelle » les collectivités de zones différentes échangent leur surplus. Le rayon des échanges n'excède pas celui de zones complémentaires voisines. Pas de commerce lointain et pas de production pour ce commerce. De petits marchés entre collectivités voisines, de plus importants marchés aux frontières de zones de production différentes et à la proximité de riches collectivités. Pas d'échange marchand, pas de place de marché à l'intérieur des collectivités mais entre elles. Dans la « société traditionnelle » le marché est à l'extérieur de la société, de multiples marchés n'en existent pas moins que peuvent fréquenter des petits marchands, des colporteurs. La société marchande n'existe qu'en germe et de manière indistincte, ce sont des membres comme les autres de la société traditionnelle dont le statut n'est pas toujours envié. Les grands marchés et les grands commerçants sont ceux des riches collectivités, la cité marchande n'existe pas.

Ainsi l'échange marchand se situe à la périphérie de la société (village, ou fraction de tribu), la société marchande est en germe, encore dispersée entre les différentes collectivités. Des bandes de marchands se constituent mais pas encore de groupes séparés, distincts du groupe social. Les grands marchands peuvent résider temporairement en ville mais ne s'y installent pas définitivement. Les villes sont le siège de l'administration, les marchands et artisans qui y résident vivent davantage de l'administration que du commerce avec le reste du monde.

Cependant, la dynamique sociale ne pouvait-elle pas conduire à une différenciation sociale entre marchands, paysans et artisans ? Ma réponse est positive : le développement de la production et du commerce aurait pu conduire à la formation d'une cité marchande du point de vue de la dynamique interne si le commerce de ses collectivités avec le monde extérieur avait pu se développer. A l'appui d'une telle thèse on peut citer Karl Polanyi : « L'enseignement orthodoxe partait de la propension de l'individu au troc; on en déduisait la nécessité des marchés locaux, ainsi que de la division du travail ; et on concluait pour finir à la nécessité du commerce, puis du commerce extérieur, y compris celui au long cours. Compte tenu de nos connaissances actuelles, il nous faut presque renverser l'ordre du raisonnement : le vrai point de départ est le commerce au long cours, résultat de la localisation géographique des biens, et de la « division du travail » née de cette localisation. »2

Pour étayer une telle réponse, je soutiendrai qu'il n'y a pas de différence autre que d'échelle entre l'échange marchand qui règle les rapports de la société marchande, et le don et le contre-don qui règle l'échange de la société traditionnelle. Quant à la redistribution, elle est le principe d'intégration entre groupes sociaux qu'ils soient marchands ou non. Elle peut être prise en charge par une institution religieuse. La différence entre le don et l'échange marchand est une différence d'échelle : dans le temps entre un échange immédiat et un autre différé, et dans l'espace entre un familier et un étranger. «… Les agents entrent et ressortent de l'échange comme des étrangers. Une fois la transaction conclue, les agents sont quittes : ils s'arrachent un instant à l'anonymat pour y replonger bien vite»3.

Considérons tout d'abord le principe de réciprocité qui règle la société non marchande, le don et contre-don ou autrement dit la règle des trois obligations de Marcel Mauss : l'obligation de donner, de recevoir et de rendre. On a rarement soutenu l'hypothèse que l'on a eu plutôt tendance à écarter dans le souci de distinguer don et échange, qu'une telle logique pouvait être porteuse d'une dynamique de différenciation. La compétition n'est pas absente de cette communauté que l'on voudrait figer dans une logique. Le fait que l'effectuation de ses trois obligations doive être séparée dans le temps souligne le fait que l'échange est porté par un lien social, autrement dit il s'effectue entre familiers que le temps et l'espace ne séparent pas de sorte qu'ils ont tout le temps et l'espace pour faire leurs comptes. Solder son compte à un proche ou voisin, alors que les échanges ne peuvent être arrêtés là et n'ont pas besoin de l'être, n'est ni rationnel ni honnête. Vouloir clore les comptes d'une relation qui va durer est inopportun, suspect. Cette volonté porte la menace d'une rupture ou le refus d'un rapport. Ce n'est donc pas une disposition morale qui justifie les trois « obligations », qui ne sont en fait que les moments séparés de l'échange et de sa clôture, mais la possibilité de laisser les comptes ouverts, de maintenir la relation. Et une telle ouverture des comptes peut laisser une asymétrie se développer, n'exclut pas des ruptures, des inimitiés ou de nouveaux liens.

On peut aisément reconnaître qu'avec l'extension des échanges, la multiplication des coéchangistes et le développement de marchés extérieurs en particulier, la tenue des comptes puisse se compliquer. Le commerce avec l'étranger avec qui l'on doit solder son compte, l'échange avec le familier avec qui le compte ne peut être fermé trop vite, doivent tenir cependant dans un même compte, en particulier lorsque les flux se croisent. Selon que le marchand rompt ses liens sociaux ou les conserve, dans la mesure de son compte, soumettra la règle sociale à la règle marchande ou inversement. Le prêt peut alors être soumis à intérêt (étranger) ou prendre le relais du don, être sans intérêt avec la possibilité de se transformer en don gracieux (familier). Entre le prêt et le don il peut y avoir continuité d'une société à l'autre. Il reste qu'il ne pourra en juger seul. Si le groupe le laisse seul avec ses comptes, il devra alors se soumettre à la règle marchande.

On peut soutenir que c'est le développement des marchés extérieurs, le commerce de long cours qui vont permettre aux marchands de se porter hors de la société non marchande, de concentrer des moyens qui les distinguera et de former une société particulière. Ce sont ces « marchés extérieurs » de pouvoir qui vont permettre aux marchands et fonctionnaires d'accumuler une richesse indépendante et leur permettre de creuser les écarts au sein des sociétés non marchandes. S'ils sont portés à se détacher de leurs liens sociaux, de leur groupe social, ils vont avoir tendance à soumettre toutes leurs relations à la règle marchande d'exploitation des différences de conditions, de différences de prix. Dans l'échange ils considèreront tout le monde comme des étrangers, limitant l'entraide à quelques secteurs de la vie sociale. S'ils conservent leurs liens le don pourra prendre des formes monétaires, l'allure du prêt et du don gracieux.

Selon que le groupe social réussit à comprendre ces écarts et à améliorer sa position dans le monde plus large qui l'englobe, sa solidarité et sa compétitivité en sortiront renforcées. Dans le cas contraire, il devra se défaire de ces écarts ou ils le déferont. Le groupe se restreindra et la société marchande aura rompu ses liens avec celle non marchande. Dans le premier cas, la solidarité pourra élargir son cercle avec la compétition, le groupe s'associant à de nouveaux groupes ou incorporant de nouveaux éléments, la compétition externe prévalant sur la compétition interne, et la dynamique acceptera une différenciation du milieu social en marchands producteurs et non producteurs, conservant les liens sociaux et les transmutant. Dans notre société le développement des « marchés extérieurs de pouvoir » a eu pour effet de rompre le diapason sur lequel évoluait la société. Il n'a abouti ni à la préservation du groupe social ni à une différenciation marchande cohérente de la société. La cause principale en revient au cantonnement du groupe social qui a commencé avec la colonisation et s'est poursuivi avec l'étatisme. Le groupe ne fut pas confronté à une compétition extérieure, mais à une prolétarisation. Le groupe ne pouvait accumuler, développer ses interdépendances sauf à chercher à se reproduire sur de nouveaux territoires où il fut souvent plus démuni et mieux combattu. La sphère de la solidarité sociale a donc, au cours de la colonisation et de l'étatisation jacobine de la société et de l'économie, été réduite à une peau de chagrin. La construction étatique jacobine a pris le relais de la machine de guerre coloniale. Elle ne voulait avoir affaire qu'à des individus ; de l'Etat colonial et de la révolution française elle avait hérité le rejet des institutions intermédiaires (corporations).

Il pouvait en être autrement. Il est important de remarquer que la manière d'après laquelle s'effectuera l'internalisation par le groupe social des effets du commerce extérieur déteindra sur la cohérence de la différenciation sociale et des différentes sociétés. La cohésion au sein et entre les groupes sociaux desquels se seront détachés progressivement et pacifiquement les éléments de la société non marchande pour constituer la société marchande, pourra être « transportée » dans la nouvelle société et à leur ensemble. Le cheminement par lequel la façon dont ils se détachent de l'une et s'associent dans l'autre est décisif. Selon que le lien familier s'étend avec l'association au fur à mesure du rapport avec l'étranger, la règle sociale peut réussir à tiédir le froid calcul marchand. La construction pas à pas par la société de ses compétitions et coopérations n'a aucun intérêt à détruire des liens qui lui permettent de réduire ses coûts de transaction et de reprendre ses comptes pour les réadapter au cours des choses et des affaires en fonction de ses règles.

La différenciation peut donc produire de la cohésion sociale, des anciens collectifs aux nouveaux du fait d'une certaine transition des uns et des autres. Le contraire est évidemment vrai aussi. Le calcul marchand tend à produire des étrangers, des individus séparés ; la règle sociale une société qui transmue ses liens. Avec le colonialisme les conditions d'existence des collectifs et de fonctionnement de la règle sociale sont mis en cause. L'étatisation jacobine, au nom d'une révolution, poursuit la guerre contre toutes les institutions indépendantes. Elle combat « l'esprit de gourbi » pour construire des cités dortoirs.

On notera cependant que le don se différencie de l'échange différé quand il n'y a pas possibilité de rendre, lorsque le donateur reste inconnu, impersonnel. Tel le don pour « la face de Dieu » du musulman, ou d'un contributeur qui s'efface derrière son geste. On peut parler de don pur. Mais alors il ne crée pas de lien social, mais une disposition au lien social qui peut comprendre jusqu'à l'étranger, l'inconnu4.

On peut ainsi considérer l'échange marchand comme l'équivalent d'un don et d'un contre-don immédiat avec un étranger. En échangeant des « équivalents » les coéchangistes soldent leur compte, ils sont quittes et chacun peut retourner à son compte séparé. Au contraire du familier avec qui il ne s'agit que de solder provisoirement les comptes, avec qui il faudra reprendre les comptes, que permet la continuité du lien et des rapports. Que l'échange soit marchand ou non, avec le familier il n'est que provisoirement clos. C'est la perspective de l'échange, courte ou longue, ouverte ou bornée, qui sépare le familier, celui avec qui l'on aura encore à faire, de l'étranger, dont on peut ne plus entendre parler.

Selon la nature des liens on pourrait établir une typologie des familiers et des étrangers et les seuils de rupture. Car ce qui peut décider de la différence entre le familier et l'étranger est ce moment où le lien se perd. Identifier l'économie à une rationalité, à un calcul froid ne doit pas perdre de vue le fait qu'elle constitue un réseau d'interactions, de liens d'interdépendance. Elle produit des biens au travers de liens que trament les différents processus de production, de distribution et d'échange. Elle suspend, rompt ou reprend des liens sociaux « primaires » pour attacher à des liens « secondaires », « tertiaires », techniques, économiques plus rigoureux. Elle attache plus qu'elle ne libère au contraire de ce que fait croire la mentalité de salarié en période de vaches grasses. Elle multiplie les liens d'interdépendance, les intensifie. L'économie comme rationalisation de l'activité sociale ne la soumet pas à la seule logique du calcul marchand (Max Weber). « L'action n'est plus vue comme orientée uniquement par le souci de la meilleure adéquation des moyens aux fins ; elle peut par exemple relever d'une logique du précédent ou de l'adhésion à différents principes. Le message de Weber est repris à partir des dynamiques d'ajustement dans l'action. Il s'agit de comprendre le passage d'une logique d'action à une autre. »5

Du don à l'échange marchand, la continuité ou la discontinuité du milieu et des liens sociaux peuvent s'imposer aussi, selon que la capacité de donner et de rendre plus, qui s'accroît, est suffisamment distribuée ou pas. Le besoin et la possibilité d'entraide mutuelle subsiste ou s'évanouit alors. La dynamique de différenciation conduit alors à une multiplication des échanges avec, dans un cas, l'élargissement des cercles des familiers et des étrangers avec lesquels ils échangent, dans un autre cas avec un élargissement du cercle des étrangers aux familiers et donc une réduction du cercle des familiers et une multiplication des étrangers avec lesquels on se heurte aux limites de la capacité d'échanger avec eux.

Le monde du salariat est davantage marqué que celui de la société marchande par la logique de l'équivalence. Le travailleur, comme employé et consommateur, est plus étranger d'un autre travailleur que ne l'est un marchand d'un autre marchand. Le marchand traite avec plusieurs partenaires avec lesquels peuvent s'instaurer des liens durables. Ce qui n'est pas le cas du salarié qui peut être soumis au froid calcul du consommateur et ne peut avoir de compte qu'avec son employeur. Sans l'appartenance à une société industrielle d'importance ou solidaire, sa solidarité de classe ne peut le sortir de la solitude.

Avec l'accroissement de la capacité de donner et de rendre plus, la communauté peut investir dans les biens publics, dans l'extension du fonds immobilier, dans l'association avec d'autres communautés pour investir à une autre échelle. Ou dans la consommation. Peut alors apparaître ce que l'on a coutume d'appeler la fonction de redistribution (attachée à un centre) ou la consommation ostentatoire, selon que la communauté se préoccupera de la capacité de chacun ou pas. La redistribution ne s'attache pas tout de suite à un Etat deus ex machina, elle peut d'abord s'attacher à l'investissement dans les biens publics du groupe, puis d'un ensemble de groupes, etc. « L'Etat », entité ou autorité centrale, est alors produit en même temps que ces biens publics.

Nous pouvons donc conclure qu'il faut bien voir que le don, l'échange et la redistribution se distinguent par l'échelle, la perspective et la règle de sociabilité qui gouvernent l'échange et que c'est la façon dont ils se tiennent qui déterminera la qualité de la construction sociale et économique. L'économie sera d'autant plus sociale et solidaire que de la réciprocité aura émergé l'échange et la redistribution et non du fait que l'échange ait émergé contre la réciprocité et la redistribution contre l'échange.

Lorsque de l'échange du surplus ou du produit artisanal on glisse à la production pour l'échange, et que de l'échange marchand avec l'étranger, celui-ci implique l'échange avec les familiers, le marché de marginal devient central. Ou dit autrement, lorsque le marché de sa position extérieure commande de plus en plus à la production de la société de sorte que chacun devient de plus en plus dépendant de la production d'autrui, le marché centralise d'abord autour de lui l'excédent des producteurs indépendants puis progressivement transforme les producteurs en marchands qui produisent désormais des marchandises avec des marchandises. Un tel transport de la société non marchande à la société marchande transmue les liens mais n'a pas besoin de détruire leur familiarité. Il multiplie les liens et transforme les liens avec l'étranger, d'abord proche puis lointain, de liens épisodiques en liens durables. Avec une forte capacité de reprendre les comptes en fonction des crises et opportunités.

Le familier n'en devient pas étranger simplement parce qu'avec lui on solde ses comptes comme avec l'étranger pour cause de comptabilité, la manière dont on soldera ses comptes ne sera pas la même avec l'un et avec l'autre. La perspective de l'échange, la règle sociale à laquelle on soumettra la transaction feront la différence. Du reste, entre étranger et familier, il y a un continuum, non pas différence de substance. Il y a familier et familier, étranger et étranger. Une petite séparation séparant un certain familier d'un certain étranger qui rend possible leur interversion. On devient familier ou étranger, en même temps qu'on peut être l'un ou l'autre au départ. On pourra distinguer différents types de familiers. Entre familiers, si certains comptes sont désormais partagés, tous ne l'auront pas été. Subsisteront des comptes communs que l'on n'aura pas départagés, qu'ils soient tenus ou pas. Des comptes que l'on aura pris en considération ou qui devront l'être. Il subsiste toujours des externalités que les comptes individuels n'ont pas pu internalisés et qui doivent et peuvent être collectivement tenues. Il existe des biens qu'il faut produire mais dont la production par un particulier n'est pas profitable, etc. L'étendue de l'intervention humaine est aujourd'hui telle que le nombre de comptes ne cesse de se multiplier, dont ceux qui sont abandonnés.

Avec le passage de la marginalité du marché à sa centralité, nous sommes passés de l'économie agricole de subsistance à l'économie industrielle. Depuis la société agricole et artisanale, ont émergé trois sociétés, une société marchande qui a vendu les surplus puis commandé à la production, une société artisanale qui s'est industrialisée et une société salariale qui a été employée.

Pour évoluer de la marginalité à la centralité, les marchés étrangers et leurs marchandises ont constitué un appui important pour la transformation des marchés locaux. Sans eux, les équilibres de la société traditionnelle n'auraient pu évoluer et modifier les offres et les demandes locales. Certaines marchandises peuvent devenir bon marché, d'autres devenirs désirables. Elles peuvent détruire un marché, activer un autre assoupi ou susciter un nouveau.

Aussi y a-t-il une grande différence entre des marchés locaux qui commandent à la production, se sont construits en rapport aux marchés étrangers, prennent appui sur eux et ceux qui prolongent les marchés étrangers. Il y a une grande différence entre les marchés qui ont été construits par le haut pour écraser ceux du bas et ceux qui ont été construits par le bas s'appuyant sur le haut. On aura compris que les marchés extérieurs mettent nécessairement en cause l'Etat, il reste cependant important de voir que cet Etat se construit dans cette dynamique de construction par le bas ou est imposé par le haut. Et qu'il y a une différence entre un Etat et des institutions qui se construisent par le bas, de celui et celles qui se construisent par le haut du fait d'une classe dirigeante inquiète de sa domination. Dans un cas ils développent une dynamique d'intégration sociale et d'insertion internationale et en constitue les centres de gravité, dans l'autre ils se soumettent à des centres de gravité extérieurs, à longue ou brève échéance.

Pour que le froid calcul s'impose il faudra la performativité de la science économique6 qui, prétendant soumettre l'économie à des lois, retire à la société le pouvoir de la formater pour confier ce pouvoir à des spécialistes. « À l'ahurissement des esprits réfléchis, une richesse inouïe se trouvait être inséparable d'une pauvreté inouïe. Les savants proclamaient à l'unisson que l'on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l'autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu'une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d'une religion séculière »7.

Dans notre cas, la stratégie d'import-substitution a eu recours à une importation massive qui a détruit la dynamique des marchés locaux sans réussir à créer ce qu'elle prétendait, un marché national et une société industrielle. L'Etat voulait commander à la production. Nous sommes ainsi passés de l'échange marchand, du don au contre-don, des obligations de donner et de rendre plus, au salariat, à l'échange d'équivalents, à l'échange avec l'étranger, sans transition.

Le moteur social de la compétition et de la solidarité, donner et rendre plus, a été étouffé. Ainsi, des interdépendances de la société de subsistance, nous sommes passés à la dépendance extérieure, à la dépendance salariale, d'abord avec la colonisation puis avec l'étatisme. Dépendance salariale et extérieure que nourrissaient les importations de biens salaires pour réduire le coût de l'industrialisation. Le lien avec le familier au lieu de se déplier et de se différencier ayant été rompu, aplati par les importations. Le nouveau système d'interdépendances transformait le familier en étranger, éloignait le proche et rapprochait le lointain8 sans le rendre familier. La vente de nos matières premières réglait nos importations de produits. Ce qui n'était pas sans ivresse : nous étions libérés du coût de l'industrialisation et nous jouissions du relâchement du lien social. La liberté a bon dos. Jusqu'à ce que les dépendances asymétriques deviennent saillantes et douloureuses et que le froid calcul en vienne à nous glacer. Jusqu'à ce que cette inversion du proche et du lointain ne nous révèle notre précaire solitude. La société agropastorale s'était transformée en société salariale dépourvue de sociétés marchande et industrielle. L'Etat pouvait commander du haut de la rente à la production consommation, avec son affaissement, il abandonne la société à la guerre de tous contre tous qu'il a fabriquée. Il n'est pas exagéré de comparer les ressources naturelles à un butin de guerre qui permet à une société de prendre à des étrangers sans leur rendre. Dans les faits, c'est aux générations futures que nous avons pris sans devoir ni vouloir rendre, c'est notre capital que nous avons consommé.

La distribution par l'Etat du butin de guerre dont la fonction aurait du être la redistribution d'une partie du surproduit social, a donc pris la place des deux autres formes d'intégration au lieu de les compléter. Il en est résulté une transformation des proches en de parfaits étrangers avec lesquels on est quitte, grâce au commerce que nous tirions de la vente des ressources naturelles avec les étrangers et l'importation de leurs produits, et des étrangers lointains en faux familiers avec lesquels on ne sera jamais quitte. Il en est résulté une mort de la société9, une dépendance plus redoutable qui peut nous faire remonter aux temps coloniaux. En prenant la place des deux autres formes d'intégration, se sont constituées autour du pouvoir d'Etat des clientèles, plutôt que des sociétés marchandes et industrielles, des liens de dépendance extérieure difficiles à négocier et qui peuvent nous coûter notre capital que n'auraient jamais coûté nos liens de dépendance interne.

En vérité, l'intrusion intempestive de l'Etat colonial et post-colonial a ensauvagé la société et produit l'Etat hobbesien : ils l'ont dessaisie de ses affaires et de sa façon de les gérer, ils ont transformé des familiers en étrangers, ils ont créé la guerre de tous contre tous. Non, la guerre de tous contre tous n'était pas l'état de la société traditionnelle, elle est le produit de l'Etat colonial et post-colonial. La règle froide du calcul a gagné l'ensemble du monde salarié et une partie de la société marchande du fait de la compétition désolidarisante autour de la rente et d'une représentation de l'économie qui ôtait à la société le pouvoir de la conformer. « A chacun de prendre sa part », tel était le mot d'ordre social. Le rapport au monde, au marché extérieur et aux générations futures a été perverti, la compétition autour de la rente a produit des groupes prédateurs. Avec la rente pétrolière, il ne s'agissait plus de rendre plus pour être mieux, mais de rendre moins et de prendre plus. Avec la gratuité, on pouvait continuer à prendre plus (de la nature) sans rendre autant. Et ceci à l'ère de la production. Comment y entrer maintenant, avec quelles dispositions ? Voici une des questions de l'économie sociale et solidaire. Comment retrouver cette disposition de rendre plus que l'on a reçu pour faire honneur à soi-même et à autrui ?

A suivre...

Notes

1- Je reprends le point de vue de Karl Polanyi et Fernand Braudel, qui au contraire des libéraux et des marxistes, refusent de confondre économie de marché et capitalisme.

2- Karl Polanyi, la Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, (1983 [1945]), p. 106

3- Michel Callon et Bruno Latour in « «Tu ne calculeras pas !» - ou comment symétriser le don et le capital.» 1997 In Alain Caillé (sous la direction de) Le capitalisme aujourd'hui, Revue du MAUSS, n°9, La Découverte, Paris, p.2, et plus loin «Aux marges des sociétés, dans les marchés au long cours, la maxime capitaliste s'applique obstinément : « fais des échanges qui soient susceptibles de se terminer une bonne fois pour toutes, afin d'être quitte, ils ne sont pas de ton monde et peut-être ne les reverras-tu jamais ». p. 17 http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/P-71-CAPITALISME-MAUSS-FR.pdf

4- Le don constitue le lien social : «La transmutation d'un étranger en familier est le phénomène de base du don, qui permet ensuite la réciprocité et le marché, mais permet d'abord à la société de se perpétuer comme société» (J.T.Godbout, 1992, p. 46]

5- Franck Bessis et Isabelle Hillenkamp «Economie Sociale et Solidaire et Economie des Conventions» 2010. http://economix.fr/docs/63/ESSEC.pdf

6- Sur cette question que nous ne développerons pas ici, voir Fabian Muniesa, Michel Callon. La performativité des sciences économiques. CSI WORKING PAPERS SERIES 010. 2008. <halshs-00258130>

7- Karl Polanyi, op. cit., p.159. Cité par Michel Callon et Bruno Latour op. cit., note de bas de page pp 4-5.

8- «Pour passer du premier régime dans le second, il suffit de faire deux petites, deux minuscules déformations : traiter les proches comme de parfaits étrangers avec lesquelles on sera quitte et traiter des étrangers lointains comme des intimes avec lesquelles on ne sera jamais quitte» Ibid

9- Voir la citation de J.T.Godbout ci-dessus. Le rapport entre don et société mériterait de plus amples considérations.