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Le singulier cursus honorum algérien

par Benabid Tahar*

Sous la république antique de Rome, le cursus honorum (carrière des honneurs) était un passage obligatoire pour qui prétendait aux magistratures publiques.

Il s'agissait d'un ordre ayant pour objet de préparer, par étapes successives, aux magistratures supérieures, des personnes sages, expérimentées, compétentes et mûres. Pour ce faire, les citoyens éligibles subissaient un sérieux apprentissage et étaient tenus de prouver leurs aptitudes à graver les échelons. A chaque palier (questeur, édile, préteur… jusqu'à la magistrature suprême) le candidat devait remplir des conditions d'âge, d'expérience et de bien d'autres qualités. C'est à ce valeureux esprit de rigueur et de performance que Rome doit sa grandeur antique. Quid alors des intrigants sésames ouvrant à travers des voies sinueuses, ténébreuses, les portes à certaines ascensions sociales algériennes ? Fatalement de plus en plus nombreuses. «Bonne questionne», vous dira Athmane Ariouet. A propos, où est passé le fabuleux artiste ? Le Fernandel de chez-nous, authentiquement algérien.

Ce monstre de la comédie qui nous a fait vivre, et continue à le faire par son œuvre -que l'incongruité culturelle du système à arrêté en si merveilleux chemin- tant de moments sublimes et qui sait plus que quiconque comment décoincer nos zygomatiques en ces temps de marasme. Selon une source bien informée, mais qui ne livre que peu d'informations, il aurait été poussé -la source ne dit pas par qui- dans un profond trou, creusé par des individus que d'aucuns savent et pas nous. Quelle frustration. Prions tout de même Dieu Tout-Puissant qu'un jour heureux viendra où l'ami Ariouet réapparaîtra. Pardieu, qu'on puisse au moins lui témoigner notre gratitude avant qu'il ne passe de vie à trépas. Et qu'on ne soit pas contraint de suivre, avec amertume, les hypocrites hommages qu'on ne manquera pas de lui réserver «officiellement» à travers les médias et autres forums organisés à l'occasion. Rencontres, retransmissions de l'œuvre, sérénades et autres salamalecs dont il n'aura rien à cirer de là où il sera. Car, à notre humble connaissance, le contact entre notre monde et l'au-delà n'a jamais été établi. A moins que nos «derviches» fassent une découverte qui révolutionnerait le monde. Nous aurions ainsi contribué à faire avancer l'humanité. Et eurêka pour le Prix Nobel ! En fait la mésaventure de notre grand bonhomme n'est qu'une violence parmi tant d'autres faites à l'intelligence et au génie. Des multitudes sont ces êtres remarquables, toutes disciplines confondues, tombés dans les «gouffres-oubliettes».

Ce préambule s'entend d'abord un respectueux hommage aux femmes et aux hommes de valeur et de talent, mais surtout un cri de rage à la face de ce système qui les a marginalisés et qui a outrageusement produit la détresse civique, culturelle et scientifique bien au-delà de l'imaginable. Le paradigme de l'intellectuel, de l'artiste, réactionnaire aux idées jugées antirévolutionnaires ou anti-ordre établi a longtemps servi de leitmotiv aux bourreaux du savoir et aux adeptes de l'épuration intellectuelle, pour jeter l'anathème sur tout ce qui ne rentre pas dans le moule. L'arbitraire, l'exclusion, l'ostracisme sont ainsi justifiés. Le satisfecit de l'inculte, du médiocre aux ordres, en posture invariablement horizontale, et la désaffection du mérite, de la compétence peu docile, ont administré une classification bizarroïde dans la société algérienne. Il s'est imposé une insaisissable topologie sociale basée sur des règles défiant tout entendement, conduisant inéluctablement à l'anomie. Mielleuse allégeance flirtant avec le servage, intrigue, cooptation, argent sale -la liste perverse est longue- sont les maîtres mots de la « réussite appuyée » et des promotions et postes à promouvoir. Le tout sous l'œil vigilant des cénacles de la décision, rédempteurs d'une dévergondée clientèle privilégiée. Piétinant les notions les plus élémentaires de l'orthodoxie, ils ont fini par couper tout lien entre la promotion et le mérite. Les passe-droits congestionnent les arènes de la compétition, laissant peu ou prou de place au savoir-faire, à la compétence, au génie et même au rationnel. C'est ainsi que dans des scénarios improbables, bousculant la raison même dans sa version primaire, des individus de cursus intrigant, voire sans cursus, souvent sortis du néant, sont grassement servis à chaque «curée des quotas». Ce qui désole le plus est que ces énergumènes ont généralement comme seul souci celui de soigner leur carrière et d'en tirer le meilleur profit. Mentalités qui ne peuvent en aucun cas avoir la faculté de promouvoir la bonne gouvernance et qui sont pour l'essentiel à l'origine des échecs patents et à répétition cumulés ça et là dans nos institutions. Ne peuvent servir l'intérêt général que ceux qui savent apprécier le devoir à sa juste valeur et qui ont appris à goutter au plaisir de s'en acquitter.

L'envie de réaliser un travail ou d'accomplir un devoir de manière naturelle sans y être contraints nous vient du besoin qu'on ressent à le faire. Besoin d'être en paix avec sa conscience, besoin de servir, besoin de reconnaissance, etc. Le besoin entretenu produit l'habitude. C'est ainsi que s'installent les bonnes traditions et pratiques, soubassements de la réussite. Les mauvais us suivent le même cheminement. L'envie de voler ou de tricher vient du besoin de gain ou d'ascension facile, rapide, sans efforts et sans mérite. Il est permis de s'en offusquer mais on ne doit pas s'étonner qu'un système ayant sédimenté les mauvaises habitudes puisse s'accommoder de la vertu, de la rectitude et autres valeurs discordant avec sa nature. On comprend dès lors le pourquoi de la mise au devant de la scène sociale, politique et économique de certains gugusses aux mœurs et au cursus singulièrement incongrus et aux ambitions effrontément maladives. La frustration et l'abattement font des ravages au sein de l'élite jalouse du devenir de la nation. De guerre lasse, leur rage est cependant diluée par une affligeante résignation qui les rend atones et inaudibles, effacés. Hélas, les temps de déchéance morale que nous vivons sont aux béni-oui-oui. Et il n'est pas du tout de bon ton de manifester de la dissonance, de la discordance ou de l'opprobre et encore moins de la rébellion. Si seulement ces pernicieuses pratiques étaient des faits de conjoncture ou de phase passagère. On s'en serait accommodés et on aurait même applaudi pour de prétendus attributs de gestion de situation difficile visant l'intérêt général à moyen ou long terme. Mais que nenni ! Les mauvaises us, ayant la peau dure, s'installent confortablement et s'érigent en processus qui se pérennise et jalonne les carrières, voire l'existence des citoyens. Et c'est justement là que réside le plus grand danger pour les institutions de la république, devenues confluents de corbeaux et autres charognards. Des amis lecteurs me font gentiment le reproche d'être un peu alarmiste et même pessimiste dans mes écrits. Pour me défaire d'une telle réputation j'ai décidé de faire pour une fois dans la gaieté. Je m'en vais donc ci-après raconter une agréable petite histoire.

Le roi bouffon

Dans une contrée, comme il n'en existe que dans l'imaginaire à contre bon sens, sise en marge de l'histoire, où les horloges tournent dans le sens trigonométrique, vivait bien joyeux un personnage tout à fait original. Bouffon de sa nature, doué d'une rare malice, légèrement saupoudrée d'intelligence, il excellait dans le métier cocktail de ‘'bouffon-acrobate-boulitique'' qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Il lui arrivait dans ses rares moments de solitude de méditer sur son avenir et même celui des autres. Au fil du temps qui passe à reculons, l'inspiration le submergeait à tel point qu'il avait du mal à mettre dans ses idées le désordre qui sied à sa personnalité et qui fait son originalité. En somme, une sorte de chaos dans l'ordre dont il a besoin pour exister. Dans ce brouhaha apparaît, par un triste jour brumeux, une vive lumière aveuglante qui le contraint à fermer les yeux un bon moment. C'est en ces instants magiques que notre héros entendit une lointaine et douce voix angélique lui susurrer qu'il pouvait être Roi. Depuis, la voix ne cessa de le suivre partout en se faisant de plus en plus insistante et résonante. La pression était telle qu'il ne pouvait plus garder jalousement le secret pour lui seul. Il se résigna donc à se confesser à quelques amis pour se soulager. Sur le moment personne ne crût en son histoire. Un vieux corbeau ayant eu vent de l'anecdote y prêta crédit et s'en alla la raconter. La nouvelle fit le tour de la ville et se répandit comme une poudre dans les villages voisins.

Pendant ce temps, notre brave homme avait l'esprit totalement habité par l'idée de devenir Roi et n'arrivait pas à s'en défaire. Il en perdait le sommeil. Et voilà qu'un jour alors qu'il s'employait à amuser la galerie comme de coutume et que personne ne s'en doutait, il eut comme par enchantement l'idée géniale de tenter sa chance, encouragé en cela par son ange gardien, en se disant avec conviction «pourquoi pas». Ce fut le début de la belle aventure de notre roi bouffon. Rompu à l'art des entourloupes, de la fourberie et de l'intrigue, maîtrisant la mise en scène et les tours de passe-passe, il arriva majestueusement à gagner la sympathie et l'adhésion des uns, à tromper la vigilance des autres et à mettre sur la touche les plus récalcitrants envers son projet. Il soudoya même des nervis pour troubler l'atmosphère et favoriser ainsi son machiavélique plan. A cette étape, il était déjà bien avancé. Il ne manquait plus que le petit coup de pouce salvateur des gardiens du temple.

Ce qui ne tarda pas d'arriver par l'entremise de…allez savoir qui. La mémoire collective retiendra qu'a une fatidique date un bouffon fut, en dépit de tout bon sens, intronisé roi. La nouvelle produisit un mélange de joie, de consternation, d'allégresse, de tristesse et d'appréhension. Les sujets du roi étaient abasourdis. Les nuages se dissiperont pourtant peu de temps après. A tout seigneur tout honneur. Une fois bien assis sur le trône, sire bouffon se fait découvrir des qualités insoupçonnables la veille. Le roi est mort, vive le roi. On se fond dans un silence religieux pour l'écouter pérorer, tout paré de nouvelles vertus. Même si l'on rit sous cape, le burlesque naturel du personnage s'y prêtant, on acquiesce et on applaudit. L'applaudimètre, automatisé et bien huilé, à la particularité de détourner toute velléité d'analyse objective et met à l'abri des jugements incommodants. Il décourage les contradicteurs, puissent-ils détenir la vérité absolue, et autorise toutes les turpitudes. Tout euphorique, le roi changea une bonne partie de la cour, les décors, les tableaux, les domestiques et les valets. Il décida de profondes et originales réformes. Son credo était « la vie belle et facile pour tous et tout le temps ». Il orientait de la sorte l'histoire future du royaume dans un sens qu'aucun pays au monde n'avait osé jusque-là. Notre héros était convaincu que le réalisme et le pragmatisme étaient passés de mode et qu'il était déplacé de s'écarter du dogme de «la gouvernance au jour le jour joyeux».

A quoi bon s'encombrer du sé       rieux et de la rigueur qui privent des plaisirs de la vie, se disait-il et ne le cachait pas. Après moi le déluge. De cœur joie, il se mit à déconstruire ce qui a été patiemment édifié des années durant, au prix d'énormes sacrifices consentis par ceux qui ont fait le serment de servir consciencieusement leur pays sans compter. Notre roi dépensait sans compter. Ses frasques étaient suffisamment amusantes pour être perçues comme qualités intrinsèques qu'on commente avec éloges. Par sa grâce, le zèle de la cohorte des affidés et laudateurs faisant, le pays était miraculeusement enveloppé dans une bulle aux couleurs arc-en-ciel. Il y régnait une atmosphère qui déverse sur les êtres de la douce insouciance, de l'ivresse confuse, qui fait perdre l'habitude de s'interroger ne serait-ce que de temps à autre sur des lendemains qui, au demeurant, ne pouvaient qu'être radieux. Parole des apôtres du roi. On se complaisait dans les cérémonies mondaines et publiques, dans la joie et aussi dans l'oisiveté. Le royaume épanoui était devenu très attractif, courtisé de toutes parts, au grand bonheur du roi devenu célèbre.

On continua ainsi plusieurs années à vivre heureux, à bien manger et boire, à bien dépenser et à partager avec les amis de la contrée et d'ailleurs. Tout baignait dans l'huile aux mille et un parfums. Malencontreusement, notre génial souverain avait pensé à tout sauf à des lendemains qui pouvaient déchanter. Pendant que l'on savourait le bonheur de vivre dans l'aisance que sa majesté offrait généreusement, les bonnes volontés, les compétences, la probité et autres vertus se consumaient… les moyens aussi. En parallèle se développaient dans le royaume le laxisme, le laisser-aller, la corruption, la roublardise et les dévoiements en tout genre. La bulle joyeuse prenait des couleurs de grisaille. Il y régna un brouillamini indescriptible dégageant une désagréable forte odeur de rance. Le pays semblait soudainement perclus de mauvais sorts. Ce que les sages du royaume craignaient -non sans avoir maintes fois sonné le tocsin- arriva. Les institutions étaient au bord de la faillite, voire de la déliquescence, mais le roi refusait autoritairement de se rendre à l'évidence. Dans son aveuglement et sa fatuité, il ne réalisait pas ce qui arrivait. Au crépuscule de son biscornu règne, notre roitelet, usé par ses propres égarements, abusa effrontément de l'illusion comme mode de gouvernance afin d'éloigner le spectre de la fin de son hégémonie, synonyme pour lui de fin de vie. Mais nul ne peut changer le cours de l'histoire. Le pauvre bouffon roi disparut à jamais au printemps d'une année tristement hivernale laissant à la postérité un royaume sans joie, sans sourire.

Cette histoire peut être contée pour accompagner les bambins le soir au lit. Elle convoque toutefois des enseignements à méditer solennellement. Qu'il me soit permis d'en citer quelques-uns, en vrac. Le ridicule finit toujours par rattraper son auteur. La responsabilité est une affaire sérieuse, autorise la détente mais point de burlesque ou de dépravation. La jouissance du pouvoir a forcément ses travers, en abuser réveille incontestablement des démons qui, à la longue, s'avèrent incontrôlables. Force n'est pas grandeur, plaisir n'est pas bonheur. L'ascension dans les ténèbres mène inéluctablement à la chute tragique. Un bouffon ne peut être roi, un roi peut mais ne doit pas être bouffon. Cela me rappelle un vieil adage populaire : «il arrive aux aigles de descendre aussi bas que les poules mais jamais aux poules de monter aussi haut que les aigles».

*Professeur école nationale supérieure de technologie. Alger