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Le socialisme, le capitalisme, le libéralisme et le «bazarisme»

par Benallal Mohamed

«Un général qui gagne une bataille a médité, calculé avant de combattre. Le général qui perd une bataille a fait moins de calculs. Donc beaucoup de stratégie mène à la victoire, peu de stratégie à la défaite : que dire du hasard total ?» Sun Tzu

L'effondrement des prix des matières premières, en l'occurrence la grande dégringolade du prix du pétrole brut, va indubitablement provoquer une grave crise financière, économique, sociale et même politique dans notre pays. Les premiers indices sont formulés et vont être mis à épreuve dans la nouvelle loi des finances 2016 avec, en guise de récompense, un joli cadeau des primes et avantages pour les riches comme bol d'oxygène du système rentier et pour la plèbe de l'inflation et des impôts. Notre propre richesse éphémère dépend exclusivement du prix de vente du pétrole car la quantité est en baisse avec la consommation interne de plus en plus grandissante. La recette d'exploitation des exportations représente 98% du produit intérieur brut. La plus grande partie de ces recettes est orientée vers le financement du système national de protection sociale qui sert à payer actuellement et quasiment tout le monde à ne pas travailler. Bien avant, ils faisaient semblant de travailler et l'Etat faisait semblant aussi de les payer. Nous finançons la paix sociale mais aussi tous les biens et services que nous importons. Nous subventionnons l'énergie, le pain, le lait …qui vont à d'autres destinations capables de se prendre en charge pour s'enrichir encore et encore plus.

Le gaspillage est également subventionné fortement en devises sèches, la perte et le bénéfice aussi… Ailleurs (pays respectables), on produit plus, mieux, et avec beaucoup moins d'efforts, à moindre coût et de bonne qualité. Nous, nous exportons gratuitement et informellement :

- Nos cadres (fuite des cerveaux),

- La fuite des capitaux vient d'être décrétée via l'investissement à l'extérieur, les montages d'usines sont aussi une forme de fuite de capitaux avec un taux d'intégration risible.

- Les «Haragas» représentent aussi une forme d'exportation informelle de la main-d'œuvre inutilisée.

- Les «Hallabas» exportent illégalement nos biens de consommation.

En résumé, nous exportons le pétrole et les devises (capitaux). Dans le même temps, nous importons tout pour se nourrir, se loger, se déplacer, s'habiller, s'amuser, s'écouter et s'entendre, se soigner, se piller, pour mettre les choses dans la poubelle…! et avec cet état de fait nous spéculons dans nos marchés internes par la bazarisation. «Je te tiens, tu me tiens par la barbichette», c'est notre nouvelle théorie économique, dont le principe cardinal est l'absence de la pensée économique et autres pour la mise en œuvre de la bonne combinaison des moyens de production dans le but de créer de la valeur ajoutée : critère de richesse.

«Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du boulanger, ni du brasseur que nous attendons notre dîner, mais de leur considération pour leur propre intérêt» A. Smith

Devant cet état de fait, il va y avoir beaucoup moins d'entrées de devises. Par contre, ce qui a été épargné (pour bien faire) ou thésaurisé (pour mal faire) à travers la constitution de ce fonds de réserve, il va être grappillé devant une avalanche de prétentions sociales, économiques.

Nous grignotons paisiblement notre propre capital argent devise. Imaginez un peu la mise en scène si devant cette situation où 98% de notre revenu national, avec un prix très bas du pétrole qui ne nous permet point de répondre aux besoins du pays qui vont booster les importations en s'amplifiant davantage, le remède serait un recours à la dette externe !

Cette situation de fait est due au mauvais passage précipité, non réfléchi de l'économie socialiste, ou économie centralisée ou bien encore économie planifiée vers non pas une économie de marché ou capitaliste mais bien une économie de bazar, alors que d'autres solutions meilleures ont été ignorées, nos universitaires et chercheurs ont été priés de s'écarter de cette sphère de la destinée du pays.

«Les personnes dont l'éducation et le savoir-faire sont plus élevés ont presque toujours tendance à gagner plus que d'autres» citation

L'économie de marché se prépare entre le capital et le travail, c'est une approche marxiste. Le capitalisme est en réalité une approche intellectuelle (l'économie classique- l'économie keynésienne positive- la synthèse néoclassique –l'école autrichienne) se sont des écoles qui ont produit des systèmes (libéral- socialisme-communisme- mercantilisme…)

Nos économistes algériens n'ont pas été associés à la mise en œuvre de ce passage forcé par la volonté populaire, et précipité par des évènements de 88 qui ont accouché de la loi 88 (Hamrouche) pour que ça passe peu et ça casse beaucoup !

Le pétrole avoisinant les 10$ durant la deuxième moitié de la décennie 80, les caisses de l'Etat étaient vides, la dette était grosse, la crise était bien dure et il fallait faire une «thérapie de choc» qui n'est ni plus ni moins qu'une théorie appliquée en période de crise.

Elle consistait pour un pays en crise de prendre des grandes décisions importantes et péremptoires dont les conséquences sont dans le court terme certes, négatives mais bénéfiques dans le long terme si la combinaison capital-travail entraîne une croissance en valeur ajoutée durable. L'utilisation de cette «thérapie de choc» était pour l'instauration forcée et précipitée d'un système libéral dictée par les escrocs d'aujourd'hui avec la bénédiction de l'extérieur.

Par conséquent, les frontières s'ouvrent grandement vers des échanges internationaux, mais si la corruption s'empare de l'économie comme ça se passe actuellement, l'échec de cette théorie est flagrant. Telle est l'axiome qui nous a poussés vers une faillite notoire.

Il est clair que le passage d'une économie gérée exclusivement par l'Etat à une économie libéralisée devrait passer par des étapes et paliers réfléchis, car toute économie a besoin d'encadrement (scientifiques-économistes et politiciens), de structures, de lois, de règles, de mécanismes et de dispositifs afin de fonctionner convenablement.

Cette approche facile de la recette pétrolière et en l'absence de modèle économique et stratégie de développement ne mène qu'au désastre où la rente devient loi et l'argent roi pour la naissance d'une oligarchie vampire.

La prospérité via la croissance, selon l'école néoclassique, vient d'une économie de marché véritable conçue sur la base de critères scientifiques et économiques. Cette économie de marché est composée d'un marché financier, un marché de la force de travail, un marché monétaire, un marché du capital, un marché de biens et de services bien distinct. Dans chacun de ces marchés un équilibre économique (offre et demande) doit exister pour créer une croissance positive qui nous entraîne vers le bien-être avec autant de richesse.

Le système, le régime, le pouvoir, l'Etat et la société en général, n'ont pas su négocier ce transfert ou passage, croyant plus à la recette de leur maître : au «consensus de Washington», qui signifie une privatisation et une liquidation des entreprises à outrance, une limitation draconienne des contrôles, une faible intervention de l'Etat et un budget d'Etat en équilibre. L'absence de l'ordre et de l'autorité ne peut mener qu'à l'anarchie (dérèglement) que nous subissons aujourd'hui, car le droit a pour fonction principale de réaliser l'ordre ( ubi societas ibi jus = là où existe une société existe un droit).

Cette théorie (consensus de Washington) a été inventée par J.Williamson, économiste américain d'origine britannique. Toutes ses recommandations ont été prêchées par la Banque mondiale et le FMI. Elles étaient destinées exclusivement aux pays en voie de développement et en particulier pour l'Algérie. Ce «consensus de Washington» passe par une série de directives :

- La privatisation : un passage forcé du secteur public au secteur privé des biens, y compris l'électricité, le gaz et l'eau. Avec cette rationalisation prônée dernièrement par Sellal, les prix réels vont chasser les subventions et c'est la continuité des recommandations du FMI qu'on croyait finies.

- La libéralisation avec l'ouverture des frontières pour permettre d'attirer les IDE, l'OMC fera de nous un grand pays soumis à la consommation de biens extérieurs.

- La déréglementation des acteurs des marchés sus-cités pour faire valoir la compétition n'aurait pas lieu et les loups s'empareront (corruption-informel-pauvreté-épuisement…) des ressources.

- La discipline budgétaire pour ne pas dépenser plus que ce qui est encaissé.

- Réductions des déficits du marché et contrôle des réserves d'argent pour mieux maintenir faiblement l'inflation.

«Il semblerait que la pratique courante qui consiste à choisir la meilleure politique pour la situation en cours soit amenée à évoluer vers une politique cohérente à défaut d'optimale» Kyland et Prescott.

Cette théorie prône le libéralisme, c'est-à-dire sur le postulat que l'Etat ne doit pas intervenir dans l'économie parce que les acteurs économiques sont plus actifs et meilleurs au niveau de la décision économique. L'Etat doit avoir ses missions régaliennes (gestion de l'armée - sécurité - justice - éducation et infrastructures de base).

Devant cet état de fait, dans un système libéral qui aspire à la prospérité et le bien-être social, l'homme responsable dans ce système ne doit pas se situer au-dessus des lois, ni même les élus du peuple et la justice devrait être indépendante et impartiale afin de faire fonctionner librement, légalement et équitablement les échanges et les rapports de société de manière générale…

 Si les règles du marché étaient appliquées par les politiciens algériens, on devrait parvenir à une efficacité exemplaire avec comme corollaire la rationalité comme avance M. Sellal, la «théorie du choix public» utilise en fait la «théorie du choix rationnel» qui devrait être appliquée avant tout sur la politique, c'est-à-dire que les acteurs économiques et politiques fonctionnent suivant un mécanisme juridique, logique, rationnel et efficace, c'est-à-dire suivant la règle de l'art. Autrement dit, tout devrait être norme et standard et c'est équilibrée à travers la balance (El mizane) que doit s'exprimer la décision.

Malheureusement, le risque est patent, la généralisation de la sphère d'influence des détenteurs du pouvoir, des bureaucrates, des mercantilistes, des carriéristes… favorisent la loi du petit nombre rentier au détriment du grand nombre où la norme ne fait pas l'affaire dans le jeu des intérêts…! Ceux qui recherchent la rente et l'enrichissement facile ne font que défavoriser le plus grand nombre. Ce type de comportement n'incite pas au développement général sensé, ni la faculté de cumuler les biens en capitaux. Nous sommes incapables de résoudre l'équation «prix-salaires et profits» au milieu d'un marché où la spéculation bat son plein.

Semblablement à la crise de 88, on recommence en plus mauvais les mêmes bêtises pour finir en cul-de-sac. La solution pouvait être à l'époque -1980- et même aujourd'hui envisagée ; les moyens de production financés par l'Etat restent détenus par «l'Etat» mais un «Etat de droit» et les entreprises deviennent indépendantes dans leurs prises de décision et mesurables selon le résultat et rien d'autres. C'est ce que l'on appelle le socialisme de marché. La Chine est devenue un modèle type, le fait d'avoir appliqué justement cette «théorie du socialisme de marché».

Les entreprises chinoises sont cependant libres et prennent les décisions de gestion comme elles le souhaitent avec un rendement et une efficacité extrême. Il existe deux systèmes qui cohabitent ensemble et gentiment, l'Etat qui est propriétaire des moyens de production et possède les moyens financiers suffisants et les administrateurs indépendants qui gèrent, selon des mécanismes rationnels du marché, les moyens de production.

Cette présente «théorie du socialisme du marché» ne diverge que peu du système capitaliste libéral, les entreprises appartenant à l'Etat de droit fonctionnent avec une rentabilité et efficacité extrême en dehors de toute régulation administrative provenant de l'Etat.

L'économie planifiée n'est pas spécifique au système socialiste car elle est plus imprégnée dans le système capitaliste de même que l'économie de marché peut éventuellement exister dans un système socialiste. Il ne s'agit pas de confondre avec la planification centralisée où les entreprises sont soumises au contrôle direct et absolu de l'Etat avec l'absence totale des acteurs du marché. La place des entreprises privées et les IDE est totalement garantie, la règle du jeu du marché libéral forcera les entreprises à créer plus de richesse, en mieux, avec le moins d'efforts et à moindre coût. Ce que font les Chinois. Ils ont créé le grand atelier de fabrication de valeurs du monde !! Cette option, que nos économistes et notre société civile devront en principe aborder pour préparer le virage utile, un véritable modèle suivant une stratégie de développement du pays. Les écoles de pensées économiques existent ; les modèles pratiques des systèmes économiques qui ont donné des fruits existent ; les cycles économiques et scientifiques ne manquent guère et tout cela pour finir définitivement avec la rente pétrolière qui nous a mis hors du jeu économique pour devenir un petit pays qui ne pense plus qu'à sa panse…