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Le génie mélancolique

par Hacene Saadi*

Dans un article précédent, publié il y a quelque temps, dans ce même journal il était question de la mélancolie et historiquement sa suite logique qui est la dépression, toutes deux exprimant un même mal d'être dans le naufrage de soi.

Le mélancolique est, dans l'histoire de la pensée, d'une manière générale perdu dans la contemplation du reflet de l'image assez floue que renvoie le miroir de sa propre souffrance intérieure, et le dépressif des temps modernes perdure dans son voyage douloureux vers une tristesse infinie et sans objet, un mal indéterminé qui ronge inexorablement le moi dans son naufrage progressif, et qui dans le jargon psycho-médical actuel représente un syndrome ou ensemble de symptômes proches de la névrose généralisée, que des êtres traversent dans le silence et la solitude d'un terrible mal sans remède – en dépit des thérapies de soutien des spécialistes qui finissent par se désoler de l'impuissance du traitement proposé. Dans les lignes qui suivent, il est beaucoup plus question de poètes et d'écrivains (et d'artistes en général) dont leur condition d'être des mélancoliques fait d'eux, dès l'antiquité Grecque et suivant le Problème XXX, 1, attribué à Aristote (cité dans le précédent article), des « hommes d'exception » engagés à un haut niveau de réflexion dans la philosophie, les sciences, la poésie et les arts.

L'auteur, ou le poète mélancolique (et pas seulement celui de l'ère romantique, de Chateaubriand à Baudelaire, en France ; les romantiques allemands de la fin du 18ème siècle et début 19ème, c'est-à-dire Jean Paul, Novalis, Tieck, les frères Schlegel, Hoffmann, auxquels il faut ajouter Goethe, avec son Faust surtout; Coleridge, Keats, Byron en Angleterre; Leopardi en Italie, mais aussi tous les imaginatifs en proie au spleen baudelairien et à la dépression, du 20ème siècle et tous les écrivains ténébreux des siècles passés, victimes de la bile noire) est, dit-on, d'une tristesse indéfinissable que rien ne pourrait ni ne saurait satisfaire.

Cette attitude d'éternel insatis fait, d'un être rongé de soucis, en proie à l'ennui parfois le plus profond, nous donne l'image, un peu caricaturale, d'un être prisonnier de son passé. Mais ce serait une grave méprise de croire que le mélancolique ne fait que ressasser ses chagrins, ses souffrances morales, et qui ne peut se détacher de son ennui perpétuel ; c'est aussi une personne qui connaît, qui vit, qui ressent parfaitement la joie et le plaisir (à des moments, je dirais exceptionnels qu'il voudrait renouveler) au sein de la société qu'il aurait choisi, qui éprouve une émotion profonde et un bonheur unique ou extrême en contemplant une œuvre d'art, ou un paysage qui l'inspire… Ce serait donc une vision extrêmement réductrice de ne considérer que l'aspect sombre et chagrin chez le mélancolique (qui est, par ailleurs, un être tout a fait exceptionnel quand il exerce son imagination créatrice, comme on le verra dans les exemples cités plus loin) au détriment de sa nature complexe, certes, faite d'angoisse, d'éternelle insatisfaction, de tristesse sans objet, mais aussi de besoin aigu de se parfaire, d'un idéal de perfection rarement égalé ou atteint, de créativité, d'originalité dans la conception et la production artistique, littéraire, philosophique et scientifique, de débordement de joie intempestive (souvent incompréhensible pour les autres, ou pour l'observateur occasionnel ou embusqué), lors d'une heureuse découverte, ou trouvaille extraordinaire, d'une constatation d'un détail révélateur (d'une idée centrale ou charnière d'un texte ardu - je pense, en disant cela, aux textes de Kant, de Schopenhauer, de Husserl, de Lacan - pour tenter d'expliquer un objet de savoir) pour la suite d'une réflexion sur une œuvre qu'elle soit du ressort des arts plastiques, ou littéraire, ou philosophique.

Dans ce contexte précis de créativité ou d'inventivité, la question qui vient immédiatement à l'esprit est la suivante : est-ce que la littérature ou l'écriture poétique et romanesque (cette écriture idéale, faite d'un haut niveau d'exigence littéraire et d'effort, prônée par les grands poètes et écrivains) pourrait en quelque sorte faire sortir le mélancolique (ou le dépressif de nos jours) des eaux gluantes d'un inexorable naufrage de soi, de ce terrible face-à-face avec la mort (cette constatation en spectateur, tout en étant terrifié par cela, de la lente agonie du moi) ? La réponse est oui, si l'on retiendrait les leçons de la philosophie de l'Antiquité grecque jusqu'à celles plus circonstanciées de Goethe (« Poésie et Vérité »), en passant par Sénèque et Montaigne, et qui restent toujours d'actualité. Pour conjurer ce mal qui nous ronge, pour ne plus avoir de ‘dégoût de la vie', il nous faudrait être sensible et capable de participer aux rythmes de la nature, prendre plaisir à goûter aux jouissances de la vie terrestre…

En un mot, il faudrait être réceptif à tout ce qui constitue les joies naturelles du monde qui nous entoure, et pour mieux faire il faudrait un vrai don de poésie.

Il y a, dans cette tentative chez beaucoup d'écrivains et poètes d'écrire sur le mal redoutable dont ils souffrent, comme un dédoublement. Il y a le moi, quelque peu lucide qui essaye de parler de ce mal de vivre, cette « fatigue d'être soi » (« La Fatigue d'être soi », Alain Ehrenberg. Odile Jacob, 1998), en observant et décrivant avec toute la maîtrise de son art, cet autre moi, ce double, qui lutte désespérément pour sortir de sa terrible condition d'être, et qui pourrait succomber à un moment ou à un autre.

C'est « la raison écrivant sous les doigts de la folie » pourrait-on dire à propos de Nerval qui, dans les derniers mois de sa vie, dans un effort désespéré a voulu exorciser le mal ; il n'a pu, hélas! éviter le suicide, mais il nous a laissé « Aurélia » (1855), une œuvre inouïe, qu'aucun écrivain n'oserait imiter. La hantise des grands poètes est autrement plus douloureuse que la conquête projetée du lointain azur poétique, toujours inaccessible ; elle est encore plus marquée chez certains écrivains totalement perdus dans leur recherche d'une écriture qui puisse rendre toute la poésie des lieux, des personnages, des visages, des atmosphères d'une époque… Autant parler d'un pari impossible. C'est l'agonie de tout effort vers une poésie pure, effort qui, dans l'esprit du poète, n'a pas encore su mesurer toute l'ampleur des exigences de perfection, de vision pénétrante, d'harmonie, de réinvention du monde et des images, de rêveries sur les éléments et les époques de la vie d'un homme, et des touches exceptionnelles qui caractérisent toute poésie idéale. Que faire alors contre cette ennemie implacable qu'est l'impuissance ? C'est la tentation du silence (synonyme de la mort de l'auteur ou du poète, ou du silence énigmatique auquel ont abouti certains poètes, les plus marquants étant Hölderlin et Mallarmé, en raison de l'impossibilité de l'œuvre rêvée, situation qui a été magistralement pensée par Blanchot («L'entretien infini» Gallimard, 1969; «Le Livre à venir» Idem,1959), ou le combat contre l'adversité, la redoutable stérilité la mélancolie, la dépression, les railleries; c'est la lutte contre soi et pour soi. Certains auteurs n'ont jamais pu sortir du gouffre noir dans lequel les a plongés un vide atroce d'écriture doublé d'une alarmante dépression nerveuse. Ils se sont le plus souvent noyés dans l'alcool, et ne s'en sont plus sortis ou se sont suicidés (des suites tragiques du « delirium tremens » chez Edgar Poe, jusqu'à l'autodestruction de Malcolm Lowry, en passant par le suicide de Nerval - qui peut être hypothétiquement attribué à l'impossibilité de terminer «Aurélia», comme il l'aurait voulu). D'autres, et non des moindres, ont pu écrire des textes comme une espèce de thérapie contre ce mal dévastateur ; une thérapie contre le spleen, la tristesse, le désespoir. Mais l'on ne peut dire qu'ils soient définitivement guéris. Il restera toujours des traces (Francis Scott Fitzgerald a évoqué la difficulté à écrire dans «La Fêlure» (1936), mais sans pour autant s'en sortir, il rentre dans la première catégorie nommée plus haut; je pense surtout à William Styron et son livre «Face aux Ténèbres» (1990), une espèce de conjuration de l'intolérable dépression qu'il a endurée pendant deux ans.

Il y a, bien sûr, à travers la Littérature européenne beaucoup d'écrivains et poètes qui ont traversé des phases de désespoir, de tristesse sans objet, de fatigue de soi et de lassitude profonde, et cette traversée d'une terrible nuit, parfois sans fin, va de l'humeur mélancolique de Montaigne (qui est à l'origine de sa décision d'écrire les «Essais»), jusqu'aux phases dépressives chroniques, de l'isolement et de l'abattement qui ont mené Virginia Woolf au suicide en 1941, en passant par «Le Chevalier à la triste figure» ou le «Don quichotte» de Cervantès, et les écrivains allemands de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème, avec Goethe et «Les Souffrances du jeune Werther» (1774), Karl Philip Moritz, et son «Anton Reiser» (1785 et 1790) où pessimisme et désespoir sont l'expression d'un profond sentiment d'impuissance et d'échec, Novalis avec «Henri d'Ofterdingen» (posthume, 1802) où la recherche désespérée d'une espèce de patrie perdue est symbolisée par la «fleur bleue» qui préfigure la plénitude de la poésie, de l'amour, de la liberté. Et j'en oublie bien d'autres, dans toutes les littératures d'Europe et d'Amérique, qui sont dans le sillage des auteurs cités plus haut.

Et pourtant cette intolérable condition d'être, cette tyrannie de l' «Ici-bas» (L'«Ici-bas est maître» comme l'aurait dit Mallarmé), cette implacable résistance du réel et des mots peut, paradoxalement, à un moment inattendu, impromptu et imprévisible, faire rebondir le poète et être, aussi incroyable que cela puisse paraître, la source de la création poétique: d'ennemi, elle devient enchanteresse!

Après tant de jours, de semaines, de mois, que dis-je ? Parfois des années d'impuissance, de stérilité, on finira par croire que l'on est définitivement plombé, que désormais l'on ne pourra plus s'en sortir ! Mais au cœur de la chute, cette plongée au fond du gouffre nous fait soudain réaliser l'ampleur du danger extrême, de la malédiction qui nous a durement frappé, que miraculeusement on peut s'en détacher, et d'un élan suprême remonter vers la lumière, pour en parler, au travers d'images fulgurantes (et autrement, un questionnement perpétuel sur l'étrangeté, le mystère et la fascination du monde), de ce mal même qui nous ronge. En parler, c'est aussi créer, inventer, aller au delà d'une froide et lucide constatation de la chose en elle-même, c'est avec un peu de chance, (une espèce de révélation impromptue dans les heures épouvantables de l'ennui, ou de la dépression), produire un pur éclat poétique, aussi beau et pur qu'une pierre précieuse, arraché à son long exil intérieur. Pour Ives Bonnefoy (« L'Inachevable », 2010) la poésie, ce n'est pas « un jeu de mots, mais une question sur le monde ». C'est un questionnement qui se transforme en une quête du fil d'Ariane qui lierait tous les constituants ou condiments indispensables à toute beauté (comme l'aurait dit Baudelaire), la beauté de toutes ces choses, menues ou grandes, ces foisonnements de vie végétale et animale qui font le monde, qui nous interpellent et dont seule la poésie est le traducteur absolu de leur secret, leur enchantement, leur magnétisme… Parler de toutes ces choses dans le langage poétique, c'est espérer « contre toute évidence que l'humanité pourra un jour habiter poétiquement sa terre, miraculeusement épargnée » (Ives Bonnefoy, « L'Inachevable : Entretiens sur la poésie ». Le livre de Poche-Biblio, 2012, p.513).

Ecrire sur le génie mélancolique, c'est essentiellement aller au delà d'une considération de cette insoutenable condition ou mal de vivre dont souffre l'écrivain, c'est tenter de rendre compte de cette distanciation – ou recul réflexif et esthétique salutaire – que prennent tous ces auteurs en proie à des épisodes dépressifs (pour parler en termes modernes), parfois chroniques, ou des états de folie (délires schizophréniques ou paranoïdes) alternant avec des phases de lucidité ; une distanciation donc par rapport à leurs états d'âme pour produire, en se dédoublant, des textes de toute beauté (je pense à ‘Aurélia' de Gérard de Nerval), ou des récits à la limite du documentaire mais loin d'être dépourvus de qualités esthétiques. Ce recul salutaire et miraculeux qui fait suite aux phases d'humeur mélancolique ou dépressive, chez les grands écrivains et poètes, est peut-être le secret, longtemps cherché, du génie mélancolique.

*Universitaire et Ecrivain