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Intégration à l'OMC et reproduction du système rentier

par Rachid Bendib*



Suite et Fin

Enfin, le secteur des services non soumis en général à la concurrence internationale peut se développer sur le moyen terme grâce notamment à la demande engendrée par le secteur des hydrocarbures en général et par la consommation non productive de la rente en particulier. L'engouement des rentiers du système pour les activités de service (le transport, l'hôtellerie et la restauration, entre autres) et pour l'import-import, en particulier, indique la viabilité quasi certaine du créneau, cette viabilité devenant certaine lorsque des lignes de crédit sont gracieusement mises à la disposition de ces rentiers.

Ces tendances lourdes ne militent pas en faveur de l'émergence d'un secteur productif domestique mais impliquent de fait l'émergence d'une économie de bazar (de marché) où seuls le secteur des hydrocarbures, d'une part, et le secteur des services, d'autre part, seront financièrement viables, la rente générée par le premier finançant les activités du deuxième. La jonction entre l'Etat-rentier (plus précisément les couches qui dominent l'Etat-rentier) et les couches dominant le secteur des services, en général, et le secteur de l'import-import, en particulier, sera plus ferme grâce au désengagement de l'Etat de la majorité des activités productives (le désengagement de l'Etat permettant à ce dernier d'orienter la majeure partie de la rente vers le secteur des services pour alimenter le mouvement du capital marchand sur lequel repose la domination des couches rentières).

La concentration des revenus aux mains d'une minorité, d'une part, et la paupérisation de larges couches sociales (dont les couches moyennes), d'autre part, constitueront une perspective quasi certaine. En outre, l'étroitesse du marché domestique due à la réduction de la demande solvable limitera de fait toute initiative d'investissement. L'économie de marché proposée matérialisera alors un espace déconnecté d'une base productive domestique quasi inexistante et servira essentiellement de lieu de récupération de la rente par le capitalisme mondial.

La mise en place de cette économie de marché reflétera ainsi un processus de «bazardisation» de l'économie domestique et matérialisera une économie d'enclave. Le seul critère de performance de cette économie tournera alors autour d'une histoire d'équilibre de la balance des payements ou de réserves de change.11 L'économie de marché proposée constitue ainsi la métamorphose surprenante d'une économie rentière en une économie… rentière qui taira son nom.12

Ainsi la réponse de l'Etat-rentier aux contraintes imposées par la libéralisation du commerce extérieur (et par l'intégration à l'OMC dans le futur proche) risque d'aboutir, dans les faits, à la disparition de la quasi-totalité des activités industrielles et agricoles et à une hypertrophie des activités de service. Cependant, cette réponse peut paradoxalement être en adéquation avec la dynamique de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale.

En effet, tant que l'Etat-rentier est incapable d'ériger une base productive performante (et il ne le peut pas à cause de sa nature et il ne le peut plus du fait de son désengagement apparemment irréversible de la sphère économique), l'économie algérienne est condamnée à être confinée au rôle de pourvoyeur d'hydrocarbures. Et ce rôle répond de fait aux besoins du capitalisme mondial car le contraire signifierait que l'économie algérienne pourrait diminuer sa dépendance vis-à-vis de ses exportations en hydrocarbures et se retirer progressivement du marché en question. Or, au regard de la technologie prévalente, les hydrocarbures ont la capacité de déverrouiller le travail congelé (les machines) au moindre coût.

Par conséquent, la dynamique de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale requiert que l'économie algérienne (au même titre que les autres économies pourvoyeuses d'hydrocarbures) soit réduite à un pipeline (ou à un gazoduc) sans robinet d'arrêt, i. e. à une économie de marché d'un type particulier. Et cette économie de marché comprise comme simple économie marchande peut dès lors répondre aux besoins du capitalisme mondial pour autant que le système rentier local assurerait le rôle primordial qui lui aurait été assigné, i. e. le rôle de pourvoyeur d'hydrocarbures.13 Enfin, les couches rentières dominantes peuvent annihiler sinon limiter toute revendication de la part des couches sociales marginalisées par l'instauration de la soi-disant économie de marché en invoquant les soi-disant contraintes de la mondialisation !!

Ainsi, la dynamique du capital à l'échelle mondiale rejoint dans les faits la dynamique du système rentier au niveau local. Et les deux dynamiques convergent pour pérenniser la domination des couches rentières sur la formation sociale algérienne.

3-2-2 DE LA DEMOCRATIE SPECIFIQUE

Cependant, cette domination doit prendre de nouvelles formes car, bien que la logique du système demeure une logique rentière, les alliances de classes nécessaires à sa stabilité (la stabilité du système) doivent refléter la nouvelle structure économique. En effet, alors que les décennies précédentes se sont caractérisées par une alliance (grâce à un saupoudrage approprié de la rente) entre les couches dominant l'Etat-rentier et certaines couches sociales particulières (« travailleurs », paysannerie pauvre et moyenne en particulier), laquelle alliance a permis l'émergence aussi bien de couches moyennes que d'une classe (en soi) ouvrière, la décennie présente requiert une re-formulation des alliances de classes au sein de la formation sociale algérienne.

Les couches sociales dominant l'Etat-rentier doivent alors proposer de nouveaux slogans (économie de marché, vérité des prix, « démocratie authentique »…) en remplacement des anciens (la construction d'une économie nationale et indépendante, la lutte des masses laborieuses contre l'impérialisme et la réaction, la démocratie responsable…) et doivent tisser de nouvelles alliances avec celles qui monopolisent le créneau de l'import-import, en particulier. Et la lutte politique se réduira encore une fois à une lutte pour le partage du « gâteau » représenté par la rente.

Si l'économie de marché proposée vise essentiellement à assurer la survie du système rentier et à pérenniser la domination des couches rentières, alors, la démocratie en Algérie constitue un paradoxe certain. Car la démocratie bourgeoise (élection de représentants, parlementarisme…) est historiquement le produit de la contradiction capital-travail et représente de fait le mode de domination de la bourgeoisie en tant que classe hégémonique (dans le sens de Gramsci). Or, la contradiction capital-travail est quasi absente de la scène algérienne. Il s'agit dès lors de s'interroger sur le contenu de cette notion de démocratie lorsque le rapport social dominant du moment n'est pas le capital mais la rente. Il s'agit en fait de questionner le mode de domination des couches rentières. Et la scène algérienne du moment offre un champ d'investigation approprié pour saisir ce phénomène.

Si les couches rentières ne peuvent être dominantes que dans la mesure où elles s'approprient la rente et si la rente est monopolisée par l'Etat-rentier, alors la privatisation de l'Etat doit constituer l'objectif fondamental de toute couche rentière ou aspirant à l'être. Et les pratiques palpables de la « classe politique algérienne », en général, et de chacun des soi-disant partis politiques, en particulier, ne peuvent s'expliquer que dans la mesure où les premières (les pratiques) sont appréhendées en tant qu'elles sont des pratiques de rentiers (la recherche du pouvoir pour jouir des bienfaits de la rente).

Ainsi, la démocratie en Algérie n'a pas et ne peut pas avoir pour objectif de résoudre pacifiquement les conflits inhérents à une société bourgeoise mais constitue une pratique de partage pacifique (démocratique ?) de la rente entre différentes couches rentières aux intérêts non antagoniques. Et ce non-antagonisme transparaît dans la foultitude de « partis politiques » aux discours quasi identiques et à travers la mobilité des « militants » qui peuvent changer de parti sans aucun état d'âme. En outre, si les partis politiques ne sont pas porteurs de projets sociaux spécifiques (i. e. ne défendent pas les aspirations de couches sociales particulières) mais aspirent essentiellement à grignoter une portion de la rente pétrolière, leur base sociale ne peut être que limitée. Et cet état de fait se matérialise à travers l'apathie généralisée des diverses couches sociales vis-à-vis aussi bien de leur pseudo-programmes, en particulier, que des processus électoraux, en général. Les électeurs cependant, lorsqu'ils prennent la peine de voter, choisissent le beau-frère du cousin du mari de la tante en espérant qu'il se fera servir dans un premier temps et servira la famille et les copains dans un deuxième temps.14

En fait, la démocratie en Algérie ne peut effectivement être qu'une démocratie d'un genre particulier (démocratie spécifique ?) et doit refléter, dans les faits, une démocratisation limitée à quelques couches rentières (mais excluant la majorité des couches sociales indigènes) de la gestion de la rente au même titre que l'économie de marché proposée (économie de marché spécifique ?) permet la démocratisation de l'enrichissement individuel sur des bases autres que le travail productif.

La démocratie en Algérie ne peut dès lors être appréhendée que comme greffe étrangère par toutes les couches sociales exclues du partage du gâteau. Et l'exclusion de ces couches permet à certains discours (le discours islamiste, entre autres) de ratisser large grâce à la touche de populisme qui rappelle aux exclus du moment les temps anciens où le discours « spécifiquement » socialiste était galvaudé et où la rente était distribuée d'une manière plus équitable (plus démocratique ?) par l'Etat-rentier. Et cette même exclusion donne l'impression que les discours dits démocratiques proviennent d'une autre planète et que les partis qui en sont pourvoyeurs se trompent réellement de société.

L'économie de marché15 proposée n'est donc, à la limite, que la mise en place d'une économie de bazar où le pipeline avec l'import-import représentent les deux seules activités financièrement viables. Cette économie de marché représente de fait le prolongement d'une économie rentière. Tandis que la « démocratie authentique » (la démocratie rentière ?) comme superstructure de l'économie de bazar ne peut représenter dans les faits qu'une caricature (un leurre ?) de la démocratie bourgeoise et ne peut guère dépasser le stade du formalisme le plus plat16. Cette démocratie de façade ne peut être en fait que le mode de domination politique d'un nombre restreint de couches rentières.

Et la démocratie spécifique initiée et pilotée par l'Etat-rentier répond de fait aussi bien aux conditions de domination des couches rentières au niveau local qu'à la dynamique de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale. Car, cette démocratie spécifique empêche l'émergence de la société civile sur la scène politique en reproduisant la relation patron-client au niveau local, d'une part, et au niveau international, d'autre part.

En effet, la rente en tant que rapport social dominant structure la formation sociale algérienne de telle sorte que les couches sociales dominées se retrouvent constamment en position de clients vis-à-vis des couches qui monopolisent et distribuent la rente, i. e. les couches rentières dominantes. Cette situation implique la non-possibilité d'apparition de couches sociales économiquement indépendantes de la rente (i. e. la non-possibilité d'émergence de la société civile sur la scène politique), lesquelles couches remettraient en cause le statut, imposé par la logique de l'intégration au marché mondial, de mono-exportateur de l'économie algérienne. En outre, les couches rentières dont les intérêts sont déconnectés des sphères industrielle et agricole locales se retrouvent elles-mêmes en position de clients vis-à-vis du capital mondial dans la mesure où leur déconnexion locale implique que leurs intérêts sont essentiellement connectés avec ce dernier.

Par conséquent, la domination au niveau local de ces couches rentières ne peut être assurée qu'en accord avec la logique de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale. Ces couches rentières ne peuvent alors se reproduire qu'en tant que couches clientes du capital mondial. Et si la dynamique du capital mondial tend à réduire la formation sociale algérienne à un pipeline (et à un gazoduc) alors elle ne peut que favoriser la domination au niveau local des couches rentières, lesquelles deviennent les gardiennes intransigeantes des intérêts locaux du capital mondial.

Cette domination prend alors, d'une part, la forme d'une économie de marché où le capital marchand alimenté par la rente est dominant et d'une démocratie d'un type particulier où la société civile ne peut briller que par son absence. La formation sociale algérienne dominée par le mode de distribution rentier aura alors l'apparence d'une formation sociale capitaliste (au niveau du mode de consommation, en particulier) où la rente sera néanmoins le rapport social dominant. Cette contradiction constitue ainsi la contradiction principale du moment et son dépassement ne sera pas à l'ordre du jour malgré l'adhésion programmée de l'Algérie à l'OMC.

En fait, le dépassement de la contradiction principale du moment ne sera pas à l'ordre du jour tant que la dynamique sociale, i. e. la lutte des classes, ne remettra pas en cause la domination des couches rentières sur la formation sociale algérienne.

*Département d'économie Université de Annaba

Notes :

11 La gestion de l'économie domestique et le devenir de la formation sociale algérienne semblent se réduire à des calculs d'épicier.

12 Après plus de deux décennies d'économie de marché et des dépenses en termes de centaines de milliards de dollars, l'économie algérienne se réduit toujours à un immense ounboub d'hydrocarbures.

13 Cf . l'alliance entre la bourgeoisie mondiale et les « féodalités » du Moyen-Orient qui constituent un anachronisme vis-à-vis des valeurs prônées et défendues par la première citée.

14 Ce type de comportement pose en fait la question de la présence réelle du citoyen et de l'existence effective d'une société civile dans le cadre de la formation sociale algérienne. Ces catégories étant spécifiques à la société bourgeoise, leur emploi dans le contexte algérien peut signaler un vide théorique et constituer un anachronisme certain.

15 Cette économie de marché spécifique accentuera sa caractéristique d'économie de bazar avec l'intégration de l'Algérie à l'OMC.

16 Il suffit de regarder les « débats » et les votes à main levée au sein des différentes assemblées pour réaliser que la démocratie en Algérie est une démocratie de façade.