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Le sens vrai ou faux de la «Régression féconde» du monde de l'Islam de Addi Lahouari

par Medjdoub Hamed



Au hasard de mes lectures, je tombe sur une analyse de Addi Lahouari. Au premier abord, elle me paraissait intéressante. «Régression féconde» me rappelait «Destruction créatrice» de Joseph Schumpeter (1883-1950). Aussi me suis-je dis, Addi Lahouari a utilisé des synonymes approchés pour construire son concept. Bon, pourquoi pas, l'essentiel est d'être positif et de continuer, d'apporter un plus à la pensée humaine. Et par les temps qui courent, le monde en a réellement besoin.

Avec les bouleversements du monde, tout est en train de s'accélérer. Dans tous les domaines, scientifique, politique, économique, démographique, technologique, culturel… Cette accélération de l'histoire du monde fait que les peuples ne se retrouvent plus. Où va-t-on ? Que serons-nous ?

Et Addi Lahouari, après l'avoir lue, son analyse sur le monde de l'Islam me laisse perplexe.

Les forces du passé qu'il retrace expriment-elles réellement les causes, même en partie, du déclin de la civilisation arabo-islamique ? «Est-il objectif dans les affirmations qu'il assène à ceux qui le lisent. Il est évident que son discours s'adresse avant tout aux peuples musulmans, en particulier aux Maghrébins dont il est originaire». Et pour ne pas perdre trop de temps, entrons dans le vif de son analyse. D'emblée, il enchaîne que l'islam politique est incompatible avec les notions d'Etat de droit et de sujet de droit. Evidemment, la notion d'Etat de droit et de sujet de droit comme elle est comprise en Occident n'a pas la même signification que dans les pays musulmans.

Comme d'ailleurs dans un pays à régime communiste, la Chine, par exemple. Les concepts de l'Etat de droit sont différents d'un régime politique à un autre. Par conséquent, dire qu'il y a une incompatibilité revient à fermer le concept. Or un concept est toujours ouvert et susceptible de progresser ou de régresser. Un Etat de droit et un sujet de droit sont propres à chaque régime politique, qu'il soit républicain ou monarchique du type occidental, ou républicain, monarchique ou islamique du type musulman, ou socialiste du type soviétique ou chinois. Et le problème est comment il est conceptualisé, et tout se pose dans la «définition du droit». Qu'est-ce que le droit humain ? D'autre part, dans chaque régime, il y a une progression du droit humain. Le droit humain n'est pas figé, il est en constante évolution historique pour chaque peuple

Pour arriver à l'Etat de droit et de sujet de droit, l'Occident a été traversé par des guerres et des révolutions innombrables, à l'issue desquelles la démocratie et les victoires politiques et sociales qu'elle induit sont venues au jour. Et aujourd'hui encore, avec le capitalisme monopolistique et l'état de servitude dans laquelle une majorité de la masse humaine est maintenue, l'Etat de droit et le sujet de droit d'un citoyen en Occident reste à relativiser. Les inégalités profondes entre les couches riches et très riches et le reste font que l'homme occidental n'est pas à l'abri des crises économiques et des séquelles sur son statut social.

Alors où est l'Etat de droit et le sujet de droit pour le citoyen anonyme de la société occidentale ?

Le citoyen occidental, dans cette conception de l'Etat de droit et le sujet de droit, a perdu un peu de son humanité. Il ne croit plus. Il n'a plus son innocence de naguère qui a fait sa puissance intellectuelle de l'Europe dans les siècles passés. Et cela depuis le réveil des peuples. Ce que Addi Lahouari ne prend pas en compte. Et ce qu'on constate aujourd'hui, le doute envahit l'Occident. Il a perdu son angélisme et se débat dans une fin de l'Histoire qu'il n'arrive pas à comprendre.

Prenons, par exemple, les harraguas d'Afrique de toutes nationalités, du Moyen-Orient aussi. Les Algériens, Syriens, Tunisiens, Libyens, Maliens, Nigériens, etc. qui traversent la Méditerranée, au péril de leur vie, pour rejoindre l'Europe qu'ils croient un «eldorado», ces harraguas sont encore habités d'innocence, ils se sacrifient pour une cause qui est leur survie. Ils ne connaissent pas l'Etat de droit, ils ne sont pas sujets de droit, ils n'ont que Dieu pour eux, et ils vont dans l'aventure pour vivre ou mourir.

Les Européens n'arrivent pas à comprendre et les gouvernements européens n'ont que faire de bouches à nourrir et à leur donner du travail. Ils ont déjà leurs problèmes avec les millions d'Européens au chômage et qui ne survivent que d'aides sociales et grâce à cet Etat de droit arraché par les peuples d'Europe.

Je donne l'exemple des harraguas et des Européens nantis de l'Etat de droit et de sujet de droit simplement pour dire que l'humanité est une véritable «technologie de l'humain» en marche, qui va en progression et en extension. Et dans cette progression, il y a une avancée dans un sens, et une régression dans l'autre comme il y a une régression dans un sens, et une avancée dans l'autre. Un équilibre sort dans ce mouvement avancée-régression et inversement. Et cela s'applique tant pour l'Occident que pour le monde arabo-musulman, et selon la phase respective dans laquelle ils sont.

Il n'empêche cependant que l'Etat de droit, acquis des peuples, reste toujours «perfectible». «Perfectibilité» qui relève du mouvement de l'Histoire, c'est-à-dire des progrès issus du combat politique et social des peuples.

Quand cet auteur écrit «L'autonomie du politique, qui suppose l'Etat de droit, est le résultat d'un processus historique qui est à son début dans les sociétés musulmanes engagées, malgré les apparences, dans le chemin de la sécularisation», il n'exprime ici qu'une donnée universelle. Mais dire que «l'islamisme exprime une peur que la sécularisation fasse disparaître l'islam, ce qui est une peur sans fondement, parce que l'homme est un être religieux», c'est oublier que l'islamisme a des racines historiques depuis la fin du XIXe et début du XXe siècle, qu'il a été le fer de lance de la résistance à la colonisation européenne. En unissant spirituellement les musulmans, il opposait une formidable force intérieure à la mainmise de l'Europe sur les peuples arabo-musulmans. Tout peuple soumis par la force trouvait en lui des forces pour lutter pour son existence. Une loi universelle qui s'applique à tous les peuples. Pour le cas des peuples arabo-musulmans, ces forces ont été puisées de l'islam qui fait leur identité. Aujourd'hui, que se passe-t-il dans le monde arabo-musulman ? Addi Lahouari affirme que «La sécularisation modifiera la forme traditionnelle et collective du vécu religieux, mais ne fera pas disparaître la foi qui sera vécue à titre individuel. Entre-temps, les sociétés musulmanes vivent aujourd'hui une contradiction qui est au cœur de l'islam politique: d'un côté, il y a une aspiration à la modernité et au progrès social, et d'un autre, il y a une volonté de reconduire un vécu religieux incompatible avec le contenu de cette aspiration».

Là, l'erreur de Addi Lahouari est qu'il oublie l'Histoire. Prenons, par exemple, l'Algérie. Après l'indépendance, les Algériens vivaient la modernité le plus normalement du monde. Il faut seulement se rappeler le nombre de bars que la France a laissés dans les villes algériennes. Beaucoup d'Algériens buvaient des boissons alcoolisées. Il n'y avait ni changement, ni tabou dans l'alcool. La vie n'avait pratiquement pas changé pendant deux décennies. Jusqu'à l'irruption de la révolution islamique d'Iran. Alors que l'Algérie se construisait et tissait ses liens avec tous les pays du monde, en particulier avec les régimes socialistes dont elle était un allié. Est-ce que la foi avait disparu durant ces 20 années vécus par une consommation effrénée de l'alcool ? Alger était alors la «Mecque des révolutionnaires du monde». L'Algérie a grandi politiquement dans le cœur des peuples qui luttaient contre l'impérialisme américano-sioniste. Ce n'est qu'après l'avènement de la République islamiste d'Iran, en 1979, que la situation a commencé à changer. La République islamiste d'Iran avait changé l'équilibre géostratégique mondial. La bipolarisation s'essoufflait. L'architecture du monde telle qu'elle s'était construite au sortir de la Deuxième Guerre mondiale commençait à produire des ratés. Surtout avec les crises économiques qui sévissaient dès le début des années 1970. Et l'islamisme, par ses retombées mondiales, apparaissait la seule force capable non seulement de départager les deux Grands mais de dépasser la bipolarisation en se posant en nouvelle force diffuse et difficile à conjurer. «Le concept de nébuleuse islamique a été conceptualisé dans les officines de l'impérialisme occidental». Donc le problème n'est pas qu'il fera disparaître la foi, au contraire il ne la fera que renforcer. Puisqu'avec l'avènement de la République islamiste d'Iran, un autre problème a surgi pour les pays sortis de la décolonisation. Les systèmes hérités post-colonisation dans le monde arabo-musulman, que ce soit du bloc communiste que du bloc capitaliste, atteignaient leurs limites, surtout avec la crise mondiale générée par les krachs pétroliers (fin des Trente Glorieuses) et la crise d'endettement mondial des années 1980.

La contradiction survenue dans les sociétés musulmanes, et qui était au cœur de l'islam politique, est en réalité toute naturelle. S'il y a d'un côté, comme le dit Addi Lahouari, une aspiration à la modernité et au progrès social, au demeurant légitime et qui s'applique surtout aux couches sociales favorisées économiquement, et d'une autre, une volonté de reconduire un vécu religieux incompatible avec le contenu de cette aspiration, qui s'applique qu'aux couches défavorisées. Créant une situation politique instable qui s'est greffée aux grands enjeux qui divisent les puissances. Addi Lahouari énonce que «Tant que les islamistes restent dans l'opposition, cette contradiction demeurera active, et sans eux, il n'y aura pas de transition démocratique. La seule voie est celle des urnes et de l'alternance électorale, à travers laquelle ils perdront en popularité après avoir intégré les notions de sujet de droit et d'Etat de droit dans leur culture politique. C'est la thèse que je défends depuis plusieurs années et les réactions à mon article me donnent l'occasion d'approfondir cette problématique en mettant en perspective la notion de «régression féconde» de l'interprétation médiévale de l'islam, de la question de la shari'a et enfin du rapport avec l'Occident.»

Il est clair que l'auteur simplifie le problème de l'islamisme. Il évacue totalement l'aspect géostratégique de l'islamisme et le limite au seul aspect de politique interne de ces pays. Et, de manière angélique, il croit ou feint de croire aux urnes. Comme si les régimes politiques des pays arabo-musulmans sont prêts à accepter la voix des urnes, et dans le multipartisme dans ces pays, l'alternance politique est réellement une option.

L'auteur oublie totalement que non seulement les régimes politiques ne lâchent pas le pouvoir, mais, en supposant même qu'ils soient prêts à le faire, les enjeux et les menaces de déstabilisation qui guettent ces pays (qui sont fragiles sur tous les plans, retard technologique, dépendance économique des puissances) imposent aux gouvernants d'évacuer des solutions dangereuses telle la démocratie du type occidental.

D'ailleurs tout régime dans les pays arabo-musulmans, qu'ils soient monarchiques, république islamiste ou non islamiste, la démocratie n'est qu'un apparat, un semblant de démocratie. Et il ne peut être autrement tant que la structure mondiale n'aura pas changé, tant que les menées subversives occidentales n'auront pas disparu. Une telle option ne ferait que craindre des guerres civiles.

Comme d'ailleurs l'Etat de droit paraît de plus en plus qu'un «semblant de droit» en Occident. «L'alternance politique gauche-droite, droite-gauche, perd de plus en plus son sens». Où la droite s'assimile à la gauche et la gauche à la droite. Pratiquement les mêmes politiques, et les peuples pris en otage ne savent plus à quel saint se vouer. Comme le slogan «C'est maintenant le changement !» L'inquiétude gagne le monde, et certainement plus pour les pays hors Occident.

* Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

Note:

1. «Retour sur la «régression féconde»», par Addi Lahouari, professeur en sciences po-Lyon, 4 août 2013, El Watan