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Prospective 2015-2017 : l'«absorption mondiale» - Quel devenir pour l'Algérie et le monde ?

par Medjdoub Hamed *



Suite et fin

Ces financements, pour la seule Amérique, quatre dispositifs (QE1, QE2, Twist et QE3), dans le cadre des politiques d'assouplissement monétaire non conventionnel (Quantitative easing), ont été mis en œuvre par la FED, depuis 2008. Ces dispositifs (QE) apparaissent comme des plans extraordinaires de soutien à la financiarisation de l'économie américaine. En d'autres termes, apporter des liquidités supplémentaires au système bancaire permet d'augmenter l'emploi et la croissance de l'économie américaine. Ces QE sont relayés en Europe et au Japon par des politiques monétaires aussi non conventionnelles, seules les appellations sont différentes. En zone euro, initialement un Fond de stabilisation européen (FSE) a été mis sur pied, puis changé en Mécanisme européen de stabilisation (MES). Même processus pour la Grande-Bretagne et le Japon. Pour ce dernier, ce sont les «abénomics», qui dérivent du nom du Premier ministre Japonais Abe Shinzo.

Le soutien financier, combien même non-conventionnel, demeure cependant une «nécessité» puisqu'«il participe massivement à l'absorption mondiale». Le monde entier y trouve son compte. L'Occident en premier dont les QE atténuent fortement la crise qui frappe leurs économies. Les pays émergents qui sont irrigués par ces flux monétaires non conventionnels voient leurs exportations soutenues vers l'Occident et les pays du reste du monde, donc ces flux participent à leur croissance et atténuent la dépression qui sévit en Occident. Les pays exportateurs de matières premières et de pétrole, de leur côté, engrangent, grâce à la hausse des prix de leurs produits bruts, des recettes conséquentes, ce qui leur permet non seulement de maintenir leurs importations en biens et services, et donc leur croissance, mais participent, par leurs importations, fortement à la croissance économique mondiale. L'exemple de l'Algérie suffit à montrer qu'une grande partie de ses recettes pétrolières s'est transformée en importations massives d'équipements, de millions de véhicules, de milliers de km d'autoroutes, de centrales électriques, de barrages, etc.

Ainsi, grâce à ces QE, «l'Occident a opéré un miracle», il a crée, et c'est une première dans l'histoire de l'humanité, d'une manière franche, une «solvabilité partagée entre la plupart des acteurs opérant dans le commerce mondial». Et ce malgré les récriminations des banquiers centraux chinois, indien, brésilien qui critiquent les «Quantitative easing». On peut penser peut-être que les banquiers du BRICS le font par dépit, les Occidentaux qu'on le veuille ou non restent les «maîtres du monde» en matière monétaire et financière. Mais cela ne veut pas dire que «cette carte leur est véritablement favorable». Elle a aussi ses insuffisances.

LE DILEMME CORNELIEN DE L'OCCIDENT DANS SA DOMINATION MONETAIRE FACE A LA RUSSIE ET LA CHINE

Mais depuis le milieu de l'année 2013, la situation financière et monétaire internationale semble atteindre ses limites. En effet, les États-Unis sont confrontés à la politique «au bord du gouffre» ou la «falaise fiscale» (fiscal cliff), et les mésententes entre démocrates et républicains au sein du Congrès américain ont fait que les élus ont opté pour des coupes budgétaires programmées de 85 milliards de dollars aux États-Unis à la fin de l'année 2013. Et même la Réserve fédérale a annoncé de réduire son programme d'achats de 85 milliards de dollars de bons de Trésor et d'obligations hypothécaires par mois. Si le programme d'achat compense la falaise fiscale en augmentant à la fois le soutien à l'économie et les prélèvements obligatoires dus à un surplus de croissance, il demeure cependant qu'une réduction programmée du QE3 présentera des risques certains à l'économie mondiale, à l'horizon 2015-2016.

En effet, les QE, i.e. une «création monétaire ex nihilo», est anticipatrice de création de richesses (biens et services) dans le monde.

On sait très bien que ces programmes d'achats qu'offrent les différents dispositifs servaient aussi à financer les déficits commerciaux des pays occidentaux avec les pays du reste du monde. Par conséquent, une réduction des QE voire leur annulation pure et simple engendrerait inéluctablement un gap de liquidités internationales.

Et une rareté de liquidités internationales dans le monde alors que la crise financière n'est pas tout à fait résorbée entraînerait immanquablement une dépression économique mondiale.

Et pour ce qui est proprement dit de la réduction du programmes d'achats, la nouvelle présidente de la Réserve fédérale américaine, Janet Yellen, successeur à Ben Shalom Bernanke, a déclaré que «la FED aura probablement démantelé cet automne son programme massif de rachats d'actifs et pourrait commencer à relever ses taux d'intérêt environ six mois plus tard».

Dans son communiqué publié à l'issue de deux jours de réunion de son comité de politique monétaire en mars 2014, «la Fed a annoncé l'abandon du seul critère de chômage pour juger de la capacité de l'économie à supporter une hausse des taux, en expliquant qu'un tel relèvement dépendrait désormais d'une série d'indicateurs sur l'état de santé de l'économie américaine». Sans entrer dans le détail du communiqué de la FED, ces deux seuls éléments, à savoir le démantèlement du programme d'achats et le relèvement des taux d'intérêt même si au début ils demeureraient bas sont suffisants pour annoncer une nouvelle trajectoire pour l'économie mondiale. Il est évident que d'autres critères entrent en jeu dans ce changement de politique monétaire presque à 180° de celle qui a prévalu après 2008. Pourquoi ces changements brusques et inattendus ? D'autant plus que Janet Yellen est plus considérée une «colombe» qu'un «faucon», c'est qu'il y a certainement des «impondérables» pour les États-Unis qui, même s'ils n'apparaissent pas au grand jour, sont périlleux à la fois pour les États-Unis et l'Occident tout entier.

L'Occident est partout en déclin. Dans le monde arabo-musulman, il a essuyé échec sur échec, en Irak, en Iran, en Syrie, en Egypte, en Lybie, en Afghanistan, au Soudan, etc. Face à rouleau compresseur chinois suivi de l'Inde, il est de plus en plus surplombé sur le plan économique. On peut même dire qu'aujourd'hui, la Chine est la «première puissance économique du monde». Face à la Russie, l'Occident et les États-Unis en tête essuient échec sur échec. D'abord en Géorgie en Ossétie du Sud, aujourd'hui en Ukraine avec le rattachement de la Crimée, la flotte russe a désormais une fenêtre «russe» sur la Mer noire, et sur la Méditerranée. L'Occident se trouve confronté à une «hostilité du monde impondérable, non visible» ou «trop visible et qu'il ne veut pas voir». Et le paradoxe dans cette confrontation, c'est que l'Occident détient les clés de la «Bourse monétaire mondiale», le «Portefeuille mondial», l'«Argent mondial» et ces liquidités internationales où il est le maître incontestable puisque que c'est à travers ces liquidités qu'il fait croître l'économie mondiale ou la fait décroître s'il en ferme les émissions nécessaires.

L'Occident est pratiquement face à un dilemme cornélien dans cette domination financière et monétaire qu'il a sur les pays du reste du monde. Entre le devoir qu'il a de créer des liquidités internationales dont il profite et cela est sûr, et aussi pour lancer et maintenir la croissance économique mondiale et le sentiment qu'il n'en profite pas puisque ces liquidités servent surtout à financer les productions des pays du reste du monde via sa consommation (ses importations) et qui nuisent à sa compétitivité. Donc à enrichir le reste du monde et à endetter voire à appauvrir l'Occident «qui crée l'Argent, les Liquidités».

Le reste du monde engrange excédents financiers sur excédents, l'Occident engrange dette sur dette.

QUEL DEVENIR POUR L'ALGERIE ET LE MONDE ?

On comprend dès lors pourquoi l'Occident et les États-Unis en tête qui n'arrivent plus à influer sur l'ordre mondial, et que ni les sanctions sur l'Iran ni sur la Russie, et a fortiori la Russie, qui est l'ex-superpuissance rivale à l'Occident, et encore plus que la Chine, est en train de mettre bas toute la stratégie planétaire américaine.

Plus grave, à l'allure où va l'évolution du monde, elle est en train d'enlever toute crédibilité à la superpuissance américaine.

Et c'est précisément au changement de cap de la politique monétaire que vont tenter les États-Unis de rehausser leur crédibilité, leur prestige face aux nouveaux enjeux géopolitiques et géostratégiques entre les grandes puissances.

Aussi tout concourt à dire que le monde va s'acheminer dès 2015 vers une déflation mondiale. D'ailleurs, le FMI le confirme dans ses perspectives économiques mondiales publiées en avril 2014.

La fragmentation financière et la baisse de l'offre du crédit conjuguées à la baisse de la demande occidentale vont constituer une pression déflationniste sur le monde. Ce qui va se traduire par une décroissance économique généralisée dans le monde. L'Asie, l'Amérique du Sud, la Russie, et surtout le monde arabe seront fatidiquement touchés par la déflation mondiale.

La Chine, par exemple, de ses 7 à 8% de croissance passera à 4% et encore en puisant massivement dans ses réserves de change pour augmenter la consommation intérieure. Il en sera de même pour la Russie, et tous les pays qui ont des réserves de changes suffisantes pour se maintenir dans la dépression économique à venir.

Les pays arabes exportateurs de pétrole en particulier. Nombre de pronostics dans les agences internationales de veille stratégique économique tablent sur un pétrole à 50 dollars le baril, en 2015.

Il est évident que ce pronostic de 50 dollars le baril de pétrole est très vraisemblable compte tenu de la dégradation et de la décélération à la fois de la création monétaire et de la croissance économique dans le monde. La Russie sera par exemple fortement affectée. Une forme de revanche de l'Occident sur la Russie.

Quant à l'Algérie dont on a parlé si peu, et qui est l'objet de cette analyse dans un certain sens, l'auteur étant algérien, le but de cette analyse est de montrer qu'elle sera aussi frappée, au même titre, que toutes les puissances du monde, par la crise. Il est évident que l'Algérie aura à puiser prudemment sur ses réserves de change pour éviter une décroissance économique trop rapide. Et combien même, si la dépression économique qui sera enclenchée – «en espérant que l'auteur de tout cœur se trompe sur ses pronostics» –, vu que son endettement est très faible, l'Algérie restera toujours solvable. Il est évident que, sur le plan intérieur, l'Algérie aura à réussir sa «transition démocratique à laquelle appelle l'élite de l'opposition comme d'ailleurs commence à le «pressentir» l'élite au pouvoir».

Beaucoup de voix croient qu'une crise ou une dépression économique mondiale pourrait provoquer une grave crise politique et sociale en Algérie. «Qu'ils se détrompent». Il est difficile que pareil scénario puisse se réaliser en Algérie pour deux raisons essentielles. D'abord, l'Algérie a payé un grave tribut pour son indépendance et la «décennie noire» qu'elle a vécue, dans les années 1990, avec toutes ses horreurs (égorgements, bombes aveugles, et plus d'une centaine de milliers de morts, sans aucune aide de l'étranger si ce n'est puisé par son peuple lui-même qui a mis fin au terrorisme islamique), et dont d'ailleurs, grâce à l'Algérie, s'inspirent la Tunisie, l'Egypte, la Syrie, la Libye. Contre lequel, et grâce à l'expérience algérienne, ces pays luttent. Donc, pour ce point, l'Algérie n'a rien à craindre et même les islamistes en plein déclin sont en train de changer de politique. L'Islam n'est pas la panacée, l'Islam est une identité, une morale de vivre pour les Musulmans. C'est en travaillant comme le font les Chinois, les Japonais, les Allemands, les Sud-américains… que les Musulmans sont astreints s'ils veulent survivre dans un monde devenu hostile et étroit. Le pétrole n'est qu'une manne appartenant à une séquence de l'histoire.

D'autre part, est-ce que l'Islam a empêché la colonisation du monde musulman ? Est-ce que l'Islam empêchera une nouvelle recolonisation sous une autre forme ? C'est à cela que les peuples arabo-musulmans doivent penser. Et l'élite algérienne dans le pouvoir et hors du pouvoir en est pleinement consciente. Ce qui, sans encenser l'Algérie, fait de ce pays un phare pour les peuples arabo-musulmans, y compris pour les grandes puissances.

La deuxième raison, il est impossible que l'histoire de la «décennie noire» se répète en un temps aussi court. Ce n'est pas que c'est impossible, c'est simplement que le peuple algérien est en train d'atteindre une maturité que ses crises politiques et économiques ont déterminé d'une part, et que les conflits sanglants qui se passent en Syrie, en Libye, en Egypte… ont encore renforcé sa détermination. Et cette situation difficile que l'Algérie aura à vivre permettra de relancer le débat démocratique pour asseoir une transition démocratique devenue nécessaire par l'évolution même du monde. Il est évident que l'Occident lui-même aura à changer de perception sur l'Algérie devant les événements qu'il aura provoqués, et cette perception du monde arabo-musulman dont l'Algérie, sera déterminante pour le devenir de l'Occident et du monde arabo-musulman.

L'Occident lui-même aura à se confronter à une conjoncture morose de l'économie mondiale. La baisse des liquidités internationales comme dans les années 1980 conjuguée à la hausse des taux d'intérêt directeurs des Banques centrales occidentales, s'ils permettent par les liquidités aspirés par les taux d'intérêt de financer ou d'équilibrer les balances courantes, il demeure pas moins que la dépression économique mondiale sera perçue aussi par l'Occident suite à l'affaissement de la demande mondiale. Aussi des événements totalement nouveaux peuvent être déclenchés tant en Occident que dans le monde arabo-musulman et qu'il est difficile à l'heure actuelle de prévoir ou de se prononcer sur leurs conséquences.

Ceci pour dire que tout est possible. Mais ce qu'on ne doit pas perdre de vue, c'est qu'ils concourent, même s'il la fait reculer un temps, à l' «absorption mondiale».

Cette analyse, si les faits le démontrent, est simplement pressentie par l'auteur qui espère toutefois qu'il n'y aura pas de nouveau de nouvelles crises économiques. Et ce même s'il est reconnu que l'évolution économique mondiale est cyclique, une phase de croissance est suivie d'une phase de décroissance. Et si ces cycles qui se succèdent n'en continuent pas moins de libérer des énergies cachées, ne sont-ils pas, au-delà des conséquences, bénéfiques à l'humanité ? Tel est le dilemme des crises politiques et économiques dans l'évolution du monde.

* Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.