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Inflation et Investissement

par Mourad Benachenhou

Par un processus continu d'inflation, les gouvernements peuvent confisquer, de manière secrète et à couvert, une partie importante de la fortune de leurs citoyens.

Par cette méthode, ils ne confisquent pas seulement, mais ils confisquent de manière arbitraire; et pendant que le processus en appauvrit beaucoup, il en enrichit, en fait, quelques-uns. La vision de ce réarrangement arbitraire des richesses ébranle non seulement la sécurité, mais également touche à la confiance dans le caractère équitable de la distribution actuelle de la richesse. (J.M. Keynes , dans : «Les conséquences économiques de la paix, Harcourt, Brace and Howe, New York, 1920, p. 235»).

Selon le rapport sur la situation monétaire, économique et financière de l'Algérie, préparé conjointement entre le FMI et les autorités publiques algériennes, et couvrant l'année budgétaire 2011, l'accélération de l'inflation qu'a connue cette année passée était prévisible. Ces autorités avaient alors suggéré que 4 pour cent était un taux d'inflation satisfaisant et se déclaraient prêtes à intervenir « au cas où des pressions inflationnistes se produisent» (p. 8).

UN ENGAGEMENT NON TENU DE LUTTER CONTRE L'INFLATION

On sait maintenant que le taux moyen d'inflation pour 2012 - et qui a même atteint un niveau en glissement annuel de 12 pour cent en milieu d'année - va être au minimum le double de ce taux de 4 pour cent jugé acceptable pour les autorités.

Il ne semble pas que ces autorités publiques - qui ont, certes, pris certaines mesures de caractère monétaire au cours de cette année - aient réagi avec la vigueur nécessaire pour ramener ce taux d'inflation au 4 pour cent avec lequel elles s'étaient déclarées à l'aise, ou même pour le réduire de manière significative, en prenant, suivant le conseil du FMI, des mesures restrictives «dans la politique monétaire de manière anticipée pour contenir les pressions inflationnistes» (p. 2).

UNE POLITIQUE INFLATIONNISTE DELIBEREE ?

Malgré le constat et les engagements officiels, une politique publique délibérément anti-inflationniste n'apparaît pas - loin de là - dans les cartes pour l'année 2013; le taux d'inflation risque de se maintenir pour l'année nouvelle, à des taux au moins égaux – si ce n'est supérieurs -à ceux de l'année 2012.

Le taux d'inflation de 5 pour cent officiellement projeté pour cette année qui commence, est simplement fantaisiste, toutes choses étant égales par ailleurs, en particulier au vu des annonces de mesures destinées à encourager la consommation et la distribution de crédits.

Il ne semble pas que les conséquences sérieuses d'une inflation de longue durée sur l'économie et la société soient appréhendées à leur juste mesure par les autorités publiques, qui, jusqu'à présent, se contentent de répondre aux revendications d'ajustements salariaux, amplement justifiés par ailleurs, sans prendre, en contrepartie, les mesures, connues et de caractères strictement monétaire, en vue de contenir les pressions inflationnistes que ces ajustements de salaires créent.

UNE INFLATION EN CONTRADICTION AVEC LES ANNONCES POLITIQUES

Et pourtant, cette inflation, devenue structurelle, a des conséquences qui contredisent la politique annoncée, non seulement d'améliorer les conditions sociales des citoyens les plus démunis, mais également d'encourager l'investissement -plus particulièrement dans la petite et moyenne entreprise - qui permet à la fois la création d'emplois productifs, et la diversification de l'économie algérienne, dans la perspective de la réduction de la production et de l'exportation des hydrocarbures.

LE CREUSEMENT DES DISPARITES SOCIALES

L'inflation réduit l'impact positif des augmentations de salaires et des aides à l'accès au logement et creuse les disparités sociales. Ainsi le coefficient de Gini, qui reflète ces disparités, et qui est d'autant plus élevé que ces disparités sont plus fortes, est passé de 35 en 1995 à 43 en 2010, selon des estimations internationales, dépassant celui du Maroc, qui est resté stable à 39 au cours de la même période.

Ce coefficient est en moyenne de 33 dans les pays européens de l'Ouest et descend à 23 en Suède, le pays où la distribution des richesses est la plus équitable.

Cet écart de richesses sera sans aucun doute la source de complications politiques inattendues dans les années à venir.

UN SECTEUR INDUSTRIEL ANEMIQUE MALGRE 30 ANNEES D'INDUSTRIE «INDUSTRIALISANTE»

Mais c'est au niveau des investissements productifs que les conséquences de l'inflation sont les plus graves.

Les résultats du recensement économique publié en Août 2012, font découvrir une structure de l'économie qui est extrêmement inquiétante.

En effet, il révèle que c'est que le secteur tertiaire, ou de production de services, qui domine avec 89 pour cent des entreprises recensées (55 pour cent dans le commerce de détail et 34 pour cent dans les activités de services divers : restauration, transport public, comptabilité, téléphonie mobile, soins médicaux, etc.).

Dans ces secteurs, les entreprises sont faciles à créer; mais, en même temps, leur contribution à la diversification de la production est nulle, d'autant plus qu'elles fonctionnent, pour beaucoup, avec des moyens de production et des produits importés. Elles ne demandent, en général, ni études de marché complexes, ni mobilisations de fonds importants, et leur cash-flow est assuré par le fait qu'elles fonctionnent sur la base du payement au comptant.

De plus, elles peuvent chevaucher l'inflation, puisqu'elles ont, en général, la liberté de fixer leurs prix à leur convenance, même lorsqu'elles sont supposées respecter des normes de qualité et de tarification fixées par les autorités publiques.

En général entreprises individuelles, elles ne créent d'emplois que pour ceux qui les ont montées.

L'industrie de transformation, dominée par l'agro-alimentaire, apparaît comme marginale, avec seulement 4 pour cent des entreprises recensées.

On peut évidemment donner des causes sociologiques à cette structure de l'économie algérienne, qui est loin de refléter le dynamisme et l'innovation propre aux économies dites «émergentes». Doit-on aboutir à la conclusion que trente années d'industrie «industrialisante» ont abouti à une économie qui n'a rien de différent des économies de pays voisins et de nombre de pays africains, en tenant compte de la diversité des situations financières des pays en cause ? Doit-on en conclure que l'atavisme de l'immobilisme et du refus du risque pèsent lourd dans le comportement des entrepreneurs algériens qui, de manière générale -comme le reflètent les résultats de ce recensement - ne veulent pas sortir des sentiers battus du commerce de détail, des activités de service et des industries limonadières, de conserverie et de petite transformation des produits agricoles : huilerie et semoulerie, etc. ? On est certainement loin des exemples des «Tigres de l'Extrême-Orient» quoique certains prétendent vouloir s'en inspirer !

L'INFLATION, UN FREIN A L'INVESTISSEMENT PRODUCTIF INNOVATEUR

Même si on ne peut pas affirmer que l'inflation explique totalement cette incapacité de notre économie à se diversifier, elle n'en constitue pas moins un frein à tout investissement innovateur. L'inflation freine l'investissement productif réellement innovant et générateur d'emplois et de richesse, car elle rend difficiles les calculs économiques qui constituent la base de départ de tout projet d'investissement.

L'entrepreneur part d'une étude de marché pour déterminer si le produit qu'il veut fabriquer va trouver acheteur et à quel prix. Sur la base de cette étude de marché, il dimensionne les moyens en équipements qu'il doit se procurer, il établit le coût de revient de son produit, lui assurant un bénéfice après amortissement de ses équipements.

Un investissement demande donc du temps avant de mûrir et de commencer à produire. Les calculs économiques et les études techniques que doit faire l'investisseur sont particulièrement complexes surtout lorsqu'il s'agit de mettre en place une production nouvelle. Tous ces calculs se traduisent en termes monétaires : ce que coûteront les machines à utiliser aussi bien que la matière première ou les produits intermédiaires qui entrent dans la fabrication du produit, le prix de revient, le prix de vente, les frais de publicité et de distribution, le coût de la main-d'œuvre, etc. etc.

Ces estimations monétaires, bien qu'exigeant la maîtrise de méthodes de prévision complexes, sont relativement faciles à effectuer lorsque la valeur de la monnaie est suffisamment stable dans le temps où l'investissement est maturé, que ce temps se compte en mois ou en années.

Mais, dès lors que la monnaie de compte change de valeur du fait de l'inflation, les résultats des calculs deviennent aléatoires et l'investisseur hésite alors à s'engager sur un long terme dans lequel l'élément principal - à savoir l'estimation des bénéfices monétaires qu'il attend de son investissement - sur la base duquel il a monté son idée de projet apparaît difficile à établir.

Les risques qu'il encourt en préférant le gain à long terme au gain de court terme deviennent impossibles à déterminer, et il préfère alors investir son argent et ses efforts dans des activités où le gain est plus assuré et plus rapide à obtenir.

Car en situation d'inflation, les activités de service ou de distribution sont plus faciles à monter et nettement moins risquées que des activités de production de biens complexes.

UN PARI PERDU A L'AVANCE : LE DEVELOPPEMENT DE LA PME INDUSTRIELLE, MALGRE L'INFLATION

Le développement de la PME, maintenant un des points forts du programme des autorités publiques, - avec la continuation de la politique de renforcement des infrastructures, - et la diversification de l'économie comme la création d'emploi pour les diplômés des universités qui se déversent en masse sur le marché du travail, ne peuvent pas se concrétiser alors que le dinar continue à perdre de sa valeur et qu'aucune mesure n'est prise pour arrêter sa dégradation.

En conclusion

1- Bien que les autorités publiques aient reconnu l'existence d'un risque d'inflation accéléré en 2012 et qu'elles se soient engagées à prendre les mesures monétaires nécessaires au cas où l'inflation dépasserait les 4 pour cent, elles n'ont pas agi avec assez de vigueur pour freiner cette inflation, dont le niveau annuel atteint au moins 8 pour cent ;

2- Les perspectives de réduction de l'inflation au cours de l'année 2013 sont improbables; on risque d'avoir un taux d'inflation moyen égal à celui de 2012, si ce n'est supérieur ; et le chiffre officiel annoncé de 5 pour cent d'inflation est peu réaliste au vu des mesures prises par les autorités publiques pour résorber les revendications sociales;

3- L'inflation a aggravé les disparités sociales, qui sont reflétées par le coefficient de GINI, qui s'élève au chiffre de 43, dépassant même celui du Maroc (39) pourtant souvent cité en exemple de pays où ces disparités sont particulièrement frappantes;

4- Le recensement économique de 2011 donne une image inquiétante de la structure de l'économie algérienne, qui est loin de la voie de la diversification;

5- Il semble bien que la politique d'industrie industrialisante, qui a dominé l'économie pendant 30 années, n'ait pas jeté les bases d'une industrialisation auto-générée;

6- Les causes de la stagnation de l'industrie algérienne sont certainement diverses et tiennent sans doute aussi à des considérations sociologiques;

7- Cependant on ne peut écarter le rôle de l'inflation comme frein aux investissements industriels productifs et innovants;

8- Le refus officiel de combattre l'inflation, ou même de prendre en compte les conséquences inflationnistes de politiques publiques, est en contradiction avec la volonté exprimée d'encourager la petite et moyenne entreprise industrielle et d'inciter à la diversification de l'outil de production national pour faire sortir l'Algérie du cercle vicieux de l'économie de la rente fondée sur l'exploitation des hydrocarbures, à l'avenir incertain;

9- C'est une grave illusion que de croire que l'inflation va disparaître d'elle-même et que, de ce fait, les distorsions de tout type que connaissent notre économie et notre société ne vont pas s'aggraver dans les années à venir et créer des problèmes politiques et sociaux difficiles à prévoir, inédits et probablement impossibles à contrôler.