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Allemagne européenne ou Europe allemande ? L'évolution de l'Union par-delà les crises financières

par Abdelhak Benelhadj *

Suite et fin

En Europe même, où les marchés de remplacement se substituent aux marchés de premier équipement, les produits germaniques sont toujours prisés en raison de leur qualité et aussi de la rigueur de leur commercialisation que n'égale aucune autre industrie régionale.

Ânonner, dans un contexte libéral unanimement revendiqué comme tel, dans une Union religieusement maastrichtienne – y compris par les socio-démocrates des diverses obédiences, que les déficits européens font les excédents allemands, explique mais ne justifie en rien les déficits de pays qui ne doivent en vouloir qu'à eux-mêmes. Bien qu'érodé au cours de la mandature Schröder (l'intégration de l'ex-RDA et la crise mondiale l'ont rendu nécessaire), le modèle rhénan est toujours là, alors qu'un peu partout en Europe, et plus nettement en France, les pactes collectifs qui ont fait la prospérité des différents pays qui la composent, sont profondément démantelés. L'on revient même sur des progrès douloureusement conquis au XIXème siècle.

La réponse de Berlin aux atermoiements injustes de leurs partenaires est limpide : il faut retrousser les manches et se remettre au travail au lieu de tenter «d'obliger certains à se retenir artificiellement», répond le porte-parole de la chancelière Angela Merkel en mars aux critiques de Christine Lagarde qui reprochait à ses voisins d'être trop… performants. Pour Berlin, la compétitivité allemande ne peut expliquer les déboires de leurs partenaires. La question correcte serait donc plutôt : «Comment les autres peuvent-ils atteindre cela?» (Financial Times, L. 15 mars 2010).

L'espace économique allemand est très largement mondialisé. L'Allemagne dispose, de plus, dans la Mitteleuropa et la pétro-économie russe, de solides débouchés. Partout, au cœur du continent, les industriels allemands retrouvent un environnement, des usages, des réflexes et des mœurs teutonnes d'avant 1939 et même d'avant 1914. Les universités polonaises conservent une organisation académique proprement germanique. L'effondrement du bloc de l'Est a ouvert un boulevard à l'industrie allemande qui y a implanté facilement ses unités. On comprend facilement pourquoi Skoda a choisi VolksWagen et a décliné le projet Renault porté pourtant à bout de bras par les autorités françaises. Ceci explique cela…

On le tait embarrassé à Paris où l'on compte chichement le moindre subside à la francophonie, c'est la langue de Goethe qui est la plus parlée sur le continent. À Varsovie, Cracovie, Kiev, Moscou, Bucarest, Belgrade, Sofia… où les langues romanes étaient jadis dominées par la langue de Molière, l'influence française n'est plus qu'un lointain souvenir, en particulier auprès des jeunes générations. La langue française, ainsi en est-il au Liban, en Syrie ou en Egypte (où elle occupait rang d'idiome d'élite), n'est plus pratiquée que par des retraités radotant leurs souvenirs ou des guides touristiques qui limitent leur usage aux clichés couleur sépia. Malgré le sursaut très fugace de 2003.

Les pays africains, malgré les grandes messes, s'éloignent peu à peu de l'espace francophone. Au Rwanda, dès septembre prochain, c'est l'anglais qui fera office dorénavant de langue nationale. Comment peut-il en être autrement dès lors qu'autorités et élites françaises elles-mêmes doutent de la modernité et de l'universalité de leur langue et de leur culture.

Traditionnellement, au moins depuis Frédéric II, les élites allemandes avaient une affection particulière pour la langue et la culture françaises.

Ce n'est plus d'actualité : les enquêtes à l'échelle européenne confirment régulièrement que les collégiens allemands choisissent majoritairement l'anglais et l'espagnol. Réciproquement, en France les postes et les inscriptions en CAPES d'allemand, même en Lorraine et en Alsace, déclinent (en même temps d'ailleurs que la pratique des dialectes locaux).

Le problème ne se limite pas au constat de ces divergences. Le plus alarmant est qu'on ne voit pas comment les Français arriveraient à résorber leurs déficits étant donné l'état de leur industrie, de leurs technologies, de leurs finances et d'une société qui présente des différences de potentiel redoutables, une violence accumulée qui menace à terme la stabilité sociale et politique du pays. Entre exigence de solvabilité et stabilité sociale, la marge est étroite.

5.- Que reste-t-il de l'entente franco-allemande ?

De clé de voûte de la construction européenne, la France et l'Allemagne cessent de former un «couple» pour devenir l'un pour l'autre de féroces concurrents. A fleurets mouchetés, les escarmouches – de moins en moins discrètes - se multiplient aussi bien dans les enceintes européennes que, plus grave, sur les scènes extérieures.

L'observateur avisé a bien compris que l'âpreté de la controverse à propos de la gestion des finances grecques était un prétexte qui cachait les profondes divergences entre Allemands et Français.

L'idée avancée en juin dernier par la ministre française de l'Economie Christine Lagarde d'exceptionnaliser la dette (française) en distinguant celle qui est liée aux plans de relance différemment de celle engendrée par les déficits structurels a fait long feu : l'Allemagne en a rejeté le principe d'une manière qui ne souffre aucune discussion.

Pour ce qui est d'un gouvernement économique, il est probable que la divergence franco-allemande sur cette question soit à l'origine du report de la visite prévue à Berlin le 07 juin du président français. Par le passé, en effet, l'Allemagne s'est opposée aux velléités françaises de doter les pays de la zone euro d'une structure formelle de gouvernance économique, redoutant que Paris ne s'en serve pour faire pression sur la BCE. Le 14 juin N. Sarkozy a pu se rendre dans la capitale allemande et son discours s'est aligné alors mot pour mot sur celui de la chancelière: Berlin a imposé sa vision à Paris, qui a renoncé à l'institutionnalisation des sommets de l'Eurogroupe, entérinant ce faisant le jugement de la cour de Karlsruhe : «the European Parliament is not a body of representation of a sovereign European people». Le Parlement ne représenterait que les peuples nationaux. Pour la Cour, les droits de ces derniers ne peuvent être effectivement garantis que par les chambres nationales, c'est-à-dire, indirectement, les Etats membres... En d'autres termes, le peuple européen n'existe pas pour la cour suprême allemande.

Autre exemple plus récent : Le 5 juin dernier (c'est passé inaperçu), la chancelière allemande Angela Merkel et le président Dmitri Medvedev ont annoncé la création d'un «Comité politique et de sécurité UE-Russie».

Un seul problème : les autres partenaires européens avaient été informés de cette initiative par la presse…

Un revers pour le partenaire français alors que Nicolas Sarkozy et son ministre de la défense ne jurent que par une défense franco-allemande (ou franco-britannique, selon les circonstances).

Un prêté pour un rendu : L'Elysée avait inauguré le procédé lors du lancement de son projet «Union Méditerranéenne» sans que Merkel n'en ait été informée. On comprend pourquoi l'Allemagne a mis un soin particulier à en faire un mort-né… Au passage : dans toute cette affaire, ce sont les pays du sud qui ont été les dindons de la farce.

Certains l'ont été plus que d'autres…

Lors de son dernier voyage en grande pompe à Moscou en juin dernier, à la tête d'une importante délégation qui comprenait la fine fleur du patronat, le président français a laissé dire [7] que sa visite avait entre autre pour objet de contrer les initiatives de l'Allemagne qui devient l'interlocuteur privilégié de Moscou, aussi bien sur le plan économique que, pire, sur le plan politique et diplomatique.

Rôle dévolu jusque-là à la France que de Gaulle avait opportunément placée dans une posture géopolitique équidistante entre les blocs, un véritable levier stratégique pour assurer à son pays une écoute efficace du «faible aux forts». Attitude dans la continuité de la politique adoptée pendant la guerre qui permit à la France, pays déconfit en 1940 qui a signé un armistice avec l'Allemagne nazie, de se déclarer vainqueur en 1945 et membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Qui dit mieux ?

Naturellement, le Général n'a jamais hésité à pencher du «bon» côté dans les moments critiques. Kennedy, en toute ingratitude, l'a constaté à son corps défendant lors de la «crise cubaine» [8]. Nixon, lui, est venu à Paris - entre élection et prise de fonction-, exprimer sa gratitude au chef de la «France Libre» et recueillir ses conseils.

Le fait est que le retour formel (et aussi réel que l'on aurait tort d'imputer au seul président actuel) des forces françaises au sein de l'OTAN, à contretemps, sans même que l'Amérique d'Obama n'en ait exigé autant, a brouillé inutilement son image dans le monde et offert l'opportunité à l'Allemagne d'avancer ses propres pions vers une émancipation tant quêtée, affranchie de la tutelle française héritée des liens tissés naguère entre de Gaulle et Adenauer, affranchie aussi des stigmates du passé et des limites issues de la «Guerre Froide».

La sensibilité personnelle de Mme Merkel, placée là justement à cette intention par un Helmut Kohl visionnaire (pendant que Mitterrand et la «classe politique» française s'interrogeaient en 1990 sur l'attitude qu'il convenait d'avoir devant une Europe que de Gaulle avait très tôt anticipée de «l'Atlantique à l'Oural», est un atout supplémentaire dans un partenariat fructueux avec Moscou.

Profitant d'un contexte international propice (affaiblissement du bloc UKUSA et confusions européennes), le tandem Merkel-Poutine offre aux deux pays une nouvelle occasion historique de forger une alliance solide, après les rendez-vous manqués et les malentendus (Brest-Litovsk et Ribbentrop-Molotov, pour s'en tenir aux plus récents, sans évoquer les tératologies napoléoniennes).

Au reste, l'axe Berlin-Moscou ne porte en rien ombrage à l'axe Berlin-Washington : quand Obama veut s'entretenir avec et de l'Union Européenne, c'est avec Merkel qu'il converse [11], comme ce fut le cas en mai dernier alors que la crise financière menaçait d'emporter la Grèce et, de proche en proche, les autres pays excessivement endettés, y compris la France. Tous les observateurs ont noté que plus la France se rapprochait des Etats-Unis, plus Obama se détournait de Sarkozy.

En 2003, un contexte favorable s'était ouvert à l'hypothèse d'un axe Paris-Berlin-Moscou. Cette fenêtre géostratégique miraculeuse n'a pas eu de suite. Elle avait à Paris, à Bruxelles, à Washington et ailleurs… beaucoup trop d'adversaires.

6.- Europe, quelles perspectives ?

Ce qui est en jeu dans la césure franco-allemande, c'est le sort de toute la construction européenne. Peu en parlent. Mais tout le monde y pense et la redoute. A l'évidence le système est bloqué. L'élargissement précipité sans un approfondissement préalable n'a peut-être pas été une bonne décision. Cette rétrospection est certes trop facile : l'ouverture aux PECO était-elle évitable après la chute du Mur de Berlin et l'effondrement des démocraties populaires ? L'Ouest a trop promis pour ne pas tenir.

Le recyclage des déboires de l'économie privée, à une échelle inconnue depuis 1929, collectivisant les dettes privées dans un environnement transnational incapable de bouter les «avantages compétitifs» hors de l'espace social, fiscal et environnemental, ouvre - au-delà des divergences idéologiques et du combat politique - sur un avenir réellement dangereux. On peut estimer improbable un retour en arrière, une rupture des pactes et la dissolution de l'Euroland.

Sans doute, l'histoire de l'Europe depuis le Plan Marshall, l'OECE, la CECA… a parcouru un chemin si long et franchi de si nombreux écueils…

Néanmoins, il faut regarder la réalité telle qu'elle est : les fluctuations des taux de changes et des taux d'intérêt (les taux longs, fixés par le marché, échappent comme on sait à la BCE), aujourd'hui uniques pour tous, soustraient, c'est vrai, l'économie européenne aux jeux spéculatifs des monnaies les unes contre les autres, ce qu'appellent de leurs voeux les agioteurs de la City. Mais cela ne permet plus de compenser les différences de performances nationales et de réinitialiser les économies, tout en permettant, par les dévaluations, aux moins performants d'améliorer leurs compétitivité-prix. On sait combien les Italiens, les Espagnoles… et les Français avaient par le passé abusé du traitement symptomatique que représentaient les «dévaluations compétitives».

Les engagements formels restent… formels et toute contrainte reste malaisée, on l'a vu dans la gestion du cas grec.

Rien ne permet d'exclure une rupture qui préserve néanmoins l'essentiel des acquis communautaires, conservés en l'état par des conventions intergouvernementales, qui demeurent encore, quoi qu'on dise, un pilier de l'édification de l'Union. L'Europe des nations c'est encore ce qu'il y a de plus solide sur le continent. En dehors naturellement des irrédentismes basque, catalan, belge ou de l'éclatement des ex-pays de l'est en Moldavie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie… qui symbolisent par-delà l'Europe des PECO la dissolution des structures intermédiaires entre les tribus et les Empires. Même chimérique, le retour aux pactes locaux est ici une réponse - vaine - aux désordres nationaux.

Bien sûr, il y a ce projet de «gouvernement économique» échafaudé dans les coulisses, assorti de toute une série de menaces à l'adresse des plus laxistes. Toutefois, l'invraisemblable suffisance de certains, faisant bon marché de la souveraineté des «petits» Etats, le rend aussi peu concevable qu'une Europe à plusieurs vitesses au sein même de l'Euroland. Il suffirait de lire le Traité de Lisbonne pour se convaincre que l'Union est déjà un «machin» peu digeste. Ce qui altère l'efficacité de son fonctionnement.

Prêtons attention aux différentes compétitions sportives internationales, en l'occurrence européennes, pour réaliser à quel point l'attachement national est encore très vivace, y compris chez les «plus petits»… On ne soupçonne pas la ferveur patriotique qui habite la population d'un pays aussi paisible et inoffensif que peut l'être par exemple le Grand Duché du Luxembourg représenté par un Jean-Claude Junkers entièrement dévoué à la cause européenne.

La crise financière et économique actuelle qui menace de dégénérer en crise sociale et politique (contextes qui par le passé ont débouché sur des conflits meurtriers qui ont affaibli l'Europe) a des conséquences encore plus difficile pour ces anciens pays de l'Est. Ces pays sont précisément sortis d'une économie centralisée sur la foi d'une promesse que Radio Free Europe tonnait tous les jours pendant des décennies : un monde plus démocratique et une prospérité pour tous.

Au chômage (de l'ordre de 20% en Hongrie, en Slovaquie et dans les pays Baltes), à la misère sociale, à l'accroissement des inégalités et de l'insécurité, faudra-t-il qu'ils supportent le mépris de la subordination, avec des Allemands et des Français qui se disputent une hégémonie surréaliste en Europe ?

L'Europe et les eurocrates semblent si lointains…

Un sondage de TNS Opinion and Social publié cette semaine montre que la popularité de l'appartenance à l'Union est tombée à son plus bas depuis neuf ans dans les 27 pays européens. Le soutien à l'appartenance à l'Union est tombé à moins de la moitié des personnes interrogées.

De nombreux tenant d'une «Europe-puissance» se sont résignés à voir définitivement triompher la conception britannique de l'Europe : seulement un vaste marché ouvert à la compétition, dans le respect scrupuleux des prescriptions de l'OMC. Ni plus, ni moins.

Tout le reste devrait relever de la stricte souveraineté des Nations et du… Traité de l'Atlantique Nord : les «Etats-Unis d'Occident» chers à Edouard Balladur.

 Pour les Allemands (qui participent en cela d'une pensée stratégique qui vit le jour aux lendemains de la bataille d'Azincourt perdue le 25 octobre 1415 par la fine fleur de la chevalerie française face aux archets anglais d'Henri V), soutenir l'idée qu'on ne peut plus faire grand-chose à l'échelle nationale est une pensée de faibles. Les néoconservateurs américains parlent de Mars et de Vénus… et le credo libéral ne conçoit pas de limites à s'interdire de faire tout ce que peut être fait. La frontière n'est pas une convention courtoise entre gentlemans, mais une ligne critique darwinienne qui évolue selon les rapports de forces.

De Gaulle avait fait pourtant la démonstration, en de circonstances plus ardues comme on le sait, que la grandeur n'était pas une question de taille. «Là où il y a une volonté, il y a un chemin» disait Lénine. Il est vrai que les élites intellectuelles françaises qui ont pignon sur rue aujourd'hui ne sont pas de ce bord.

Qu'elles sachent que l'Allemagne ne va pas renoncer à une ambition nationale au moment même où les circonstances lui offrent l'opportunité de la réaliser, et se fourvoyer dans une improbable citoyenneté européenne et confusion gouvernementale économique où elle a plus à perdre qu'à gagner.

La France devrait-elle offrir en partage à l'Allemagne son siège au Conseil de Sécurité ?

Ç'eut été une bonne idée… en 1990. Au moment où l'Allemagne se débattait dans les difficultés de l'intégration de l'ex-RDA.

Au moment où le monde avait perdu ses repères géostratégiques.

Au moment où la France était en position de proposer une contrepartie négociable qui lui coûtait.

Au moment où dans les grandes nations se révèlent les hommes d'audace et de vision. «L'action, ce sont les hommes au milieu des circonstances.» écrivait Charles de Gaulle.

Aujourd'hui, c'est sans doute trop tard !

Au reste, l'époque n'est plus aux transactions de couloir pour jouer habilement l'Inde contre le Brésil, l'Allemagne contre le Japon ou le Nigeria contre l'Afrique du sud. Le contexte exige une profonde réforme d'institutions internationales héritées de la dernière guerre qui ne correspondent plus à l'état actuel de la géopolitique mondiale. Du «G2» au G20», c'est autour de cette réforme que s'annonce la fin de la règle des 20/80 : 20% de l'humanité qui dispose de 80% du pouvoir et de la richesse de la planète.

A cette mondialisation moins inéquitable, on peut y parvenir par la violence. On peut aussi la réaliser avec ce minimum d'intelligence qui préserve les intérêts bien compris de tous.

C'est au fond ce défi qui est lancé à la construction européenne et aux relations franco-allemandes. Elle a le choix d'être ou bien une citadelle enfermée sur elle-même, soucieuse de ses frontières et d'une identité fantasmée, installée dans une logique de confrontation ou, fidèlement d'ailleurs à son histoire, rester l'acteur d'une mondialisation qui ne se limite pas à arbitrer des transactions financières et à rentabiliser les investissements de ses entreprises sous la garde rapprochée de systèmes intégrés de forces militaires surarmées.

* Professeur associé, Université de Strasbourg