Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Allemagne européenne ou Europe allemande ? L'évolution De l'Union Par-Delà Les Crises Financières

par Abdelhak Benelhadj *

1ère partie

“Le mépris absolu des principes de justice et de tolérance, qui caractérise la conduite et les entreprises de quelques-unes des puissances contemporaines, doit être un sujet puissant de réflexions sérieuses et même de mesures de prévoyance pour ceux des Etats qui se dirigent par des maximes plus saines, ne placent pas sur une même ligne le juste et l'injuste (...) Si la force est un droit, si la convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des Etats ?” (Extraits de la minute de Vergennes à Louis XVI le 8 décembre 1774)

Tous les Algériens savent, et cela depuis longtemps, qu'une part essentielle de leurs revenus provient non d'une valeur ajoutée négociable sur les marchés internationaux, fruit de leurs efforts et de leur génie propre, mais des hasards de la géologie (plus de 98% de nos exportations en valeur). Les fluctuations des recettes extérieures (fortement corrélées à celles du prix des hydrocarbures) sont le signe même du cul de sac dans lequel l'économie algérienne est engagée et peut-être aussi le principal handicap qu'elle doit surmonter pour assurer son développement. Qu'on se rappelle cette sagesse ancienne : ainsi qu'il en est de toute richesse, les dons de la nature ne sont pas un bienfait mais une calamité pour ceux qui n'en possèdent pas l'usage. Ce sort est, cela tombe sous le sens, partagé par de nombreux pays du sud. Cette hausse des prix de l'énergie est directement liée à la très forte croissance des pays émergents comme la Chine, le Brésil ou l'Inde, fortement consommatrice de matières premières. Ces ateliers du monde fabriquent à vil prix la plupart des produits de consommation courante importés par tous les pays du monde. Elle provient aussi de la rareté progressive et inéluctable de ces matières, ce qui annonce dans un avenir prochain, à une échéance indéterminée, mais certaine, une nécessaire mutation du mode de vie en vigueur actuellement sur toute la planète.

Ces changements ont déjà été initiés dans de nombreux pays. Ils marqueront aussi la fin de la rente et la nécessité vitale d'une mutation économique, politique, sociale, technologique, scientifique et culturelle à même d'assurer la couverture des besoins et des échanges avec le reste du monde. Toute la question est de savoir quel sera le prix de cette adaptation...

Profitant de l'aisance financière issue de la hausse du prix du pétrole à partir de 2004, de manière significative l'Algérie a réduit une dette, dont le service est revenu à des ratios raisonnables. On aurait pu faire à ce sujet l'économie d'une polémique pour le moins surprenante entre un ancien Premier ministre et son ministre des finances à la fois commentateurs et conjointement responsables de la politique du pays. [1]

En revanche, si elle a donné à l'Algérie un supplément de marges de manœuvre, dans une posture plus respectueuse de sa souveraineté, en particulier pour renégocier son Accord d'Association avec l'Europe (du 1er sept. 2005) et son entrée (de plus en plus hypothétique) à l'OMC, cette situation plus confortable peut à tort lui inspirer l'idée que l'on peut continuer à consommer ce que l'on renonce à produire et que l'économie du pays peut s'affranchir de la rigueur et des efforts exigés par le respect dû aux générations à venir.

Peut-être sera-t-il profitable d'observer l'évolution des voisins septentrionaux dont la quasi-totalité de la richesse ne provient pas de la nature mais de leur travail et des produits qu'ils fabriquent, qu'ils exportent et que l'Algérie importe. De plus, la géographie, l'histoire et le souci des intérêts du pays invitent à tenir l'Europe, autant que le Maghreb et l'Afrique, pour un partenaire primordial et son actualité devrait susciter la vigilance quotidienne des décideurs économiques et politiques. Ce qui est, il faut le reconnaître, pour certains le cas.

Dans histoire de la construction européenne, la chute du Mur de Berlin a marqué une rupture singulière dont nous voyons aujourd'hui les conséquences. En particulier dans les relations franco-allemandes. Considérons l'actualité sous l'angle de cet événement et de ses prolongements stratégiques. Ne sont examinés ici, en terme d'évolution, que les résultats économiques et les intentions des politiques, compte tenu des contextes locaux, régionaux et globaux.

Le produit intérieur brut (PIB) de la France a augmenté de 0,6% au deuxième trimestre, a annoncé vendredi 13 août la ministre de l'économie, Christine Lagarde, sur Europe 1. «Un magnifique 0,6% au deuxième trimestre, c'est une multiplication par trois qui vient conforter la politique économique déterminée par le président de la République», a-t-elle déclaré. (Le Monde, V. 13.08.10, 10h48)

Cette nouvelle serait réjouissante si cette elle reflétait réellement l'état et l'évolution d'une économie française qui a tant besoin d'activité pour améliorer l'emploi, le commerce extérieur et l'équilibre budgétaire et social de la France : trois grandeurs qui sont toutes dans le rouge.

1.- DIFFERENCES ET DIVERGENCES

Pendant que la croissance française atteint le niveau «magnifique» de 0.6%, le PIB allemand, lui, s'accroît de 2.2% au second trimestre, c'est-à-dire nettement plus que tout ce qu'espère réaliser la France sur toute l'année 2010 : La croissance la plus forte depuis la réunification, selon des chiffres publiés la semaine dernière, confirmant l'éclatante santé de la première économie européenne.

Alors que l'Allemagne envisage l'avenir sous un angle plus optimiste pour 2010 (la prévision était de +1.4% en avril, puis à 3.4% en août), la France a réduit le sien à un improbable 1.4% pour 2010 et 2% pour 2011 (au lieu de 2.5%), chiffre que Bercy aura l'occasion dans quelques mois de le réviser à la baisse.

Dans ces conditions, la réduction des déficits publics sera plus aisée en Allemagne qu'en France. Le déficit public allemand sera moins élevé que prévu, «nettement sous les 5%» cette année, à 4% en 2011, et prévu sous les 3% en 2012. Une baisse similaire n'est pas concevable en France en l'état actuel des taux de croissance du PIB et de la politique fiscale.

Depuis quelques années, loin de la convergence attendue des deux économies, on s'est désormais habitué à enregistrer des records inversés entre elles.

* Bien qu'en baisse par rapport à 2008 (178,3 Mds euros), l'excédent commercial allemand a représenté 136,1 milliards d'euros en 2009 [2]. Après un record de -55 Mds euros en 2008, le déficit français s'est maintenu à un niveau gravissime : -43Mds euros en 2009.

Malheureusement, cette amélioration conjoncturelle ne sera sûrement pas de mise en 2010 : le solde français était négatif «de 20 milliards au second semestre 2009, il s'approche de 24,5 milliards pour le premier semestre 2010», avertit Mme Idrac (secrétaire d'Etat au Commerce extérieur) qui met aussitôt cette contre-performance sur le compte du dollar (qui baisse) et du pétrole (qui monte).

Il convient cependant de préciser que l'Allemagne qui continue d'obtenir d'excellents résultats extérieurs, possède la même monnaie que la France, ne dispose pas d'un parc électronucléaire aussi dense que celui de son voisin et si l'Allemagne était membre de l'OPEP ça se saurait.

* Selon les nouvelles prévisions, présentées au Parlement français, la dette devrait passer de 83,7% du PIB en 2010 à 87,5% en 2012 (AFP, mercredi 30/06/2010 à 16:59). Certains estiment que ces plafonds seront largement dépassés : plus 100% du PIB et plus de 10% du budget du pays alors que les règles communes les limitent respectivement à 60% et à 3%.

Toutes les tentatives françaises en direction de Berlin pour tolérer une plus grande «souplesse» de la rigueur dans la gestion des déficits ont obtenu un «Nein !» ferme et définitif. La crise financière a bon dos disent les Allemands qui ne renégocieront pas les «critères de convergences».

Ce n'est pas pour rien que la BCE est à Francfort et non à Paris.

* Jusqu'au classement de Shanghai (dont les critères mériteraient d'être revus [3]) rendu public la semaine dernière, qui souligne l'écart qui se creuse entre les universités allemandes (secondes derrières les Etats-Unis) et leurs homologues françaises qui passent de la 5ème à la 6ème place, rattrapées par les établissements chinois. A l'évidence, le retard pris par l'enseignement supérieur français met en relief l'inquiétant retard technologique accusé par une industrie peu soutenue et abandonnée aux seules forces du marché.

L'industrie et l'université en France sont séparées par une vieille tradition critique introduite sous l'Ancien Régime. Une franchise qui remonte à Gay-Lussac. Elles ne possèdent pas la culture de la collaboration que connaît l'enseignement supérieur anglo-saxon et germanique. C'est ce qui explique que la baisse du soutien public n'a été, dans ces circonstances, que marginalement contrebalancé par l'industrie privée. On observe un phénomène semblable dans certains pays, comme l'Algérie qui en a hérité (et des Turcs et des Français).

On devine ce que ces différences impliquent entre les deux pays sous la contrainte des normes en vigueur dans l'Euroland… Devant l'écart qui se creuse chaque année davantage entre les deux pays, hors de décisions très logiques mais «très difficilement acceptables» par Paris, on se demande de quelle résolution Français et Allemands pourraient-ils convenir.

Il y a ce que l'exécutif français doit au citoyen et à l'électeur (et il s'en acquitte fidèlement via les médias) et il y a ce que lui renvoient les faits.

Etait-ce seulement par courtoisie que le Conseil des ministres du 21 juillet dernier se déroulait pour la première fois sous la Ve République en présence du ministre allemand des Finances, en l'occurrence Wolfgang Schäuble, un apôtre intégriste de la rigueur budgétaire ?

Quoi qu'il en soit, il y a un malentendu profond entre Français et Allemands, voire entre Allemands et Européens : Ce n'est pas dans la plaine, lorsque les contraintes sont lâches et faciles, que les différences s'observent entre compétiteurs. C'est dans l'adversité la plus rude, lorsque la pente est très raide, que le génie allemand donne la pleine mesure de ses efforts.

Au début des années soixante le deutschemark et le franc avaient une valeur identique. Plus de 30 ans plus tard, à la veille de l'euro, le premier pesait plus de 3 fois le second. Et pourtant le supplément de compétitivité-prix conféré à la monnaie française à la suite de nombreuses dévaluations, n'a jamais compensé la compétitivité-qualité de l'économie allemande, malgré les efforts de R. Barre et les promesses des «visiteurs du soir» en 1983.

Les produits allemands sont généralement toujours plus chers, mais le rapport qualité-prix (un système complexe qui touche à toutes les dimensions de la vie des entreprises, de la R&D à la commercialisation, y compris les changements anticipés de cycles, en passant par le financement) a presque toujours été à leur avantage. Les Allemands ont retenu les leçons de la République de Weimar et les délires du IIIème Reich.

2.- LA CROISSANCE N'EST PAS SEULEMENT UNE AFFAIRE DE STATISTIQUES

En sorte que si la ministre française de l'économie est satisfaite d'un 0.6% de croissance au second semestre, il serait opportun pour elle d'en mesurer les limites. Le détail de ce taux l'y incite : On découvre en effet que ce malheureux 0.6% n'a décidément rien de «magnifique» : Pour l'essentiel il est consécutif à la reconstitution des stocks des entreprises et ne suppose ni n'induit une dynamique prometteuse. «Sans les stocks, la croissance du PIB aurait été nulle au deuxième trimestre», a ainsi relativisé Alexander Law, économiste chez Xerfi. En revanche, le commerce extérieur a pesé sur la croissance, l'amputant de 0,4 point, après l'avoir soutenue au trimestre précédent (+0,5 point). Car la France devient de plus en plus un pays structurellement déficitaire. Un peu comme les Etats-Unis, mais sans le dollar et le Pentagone.

La prudence est ainsi de mise : la croissance française ne sera sans doute pas à la hauteur qui convient en 2010 et en 2011 pour dégager les marges fiscales nécessaires à la résorption des déficits budgétaires et sociaux, accroissant un chômage qui, rétroactivement, aggravera ces déficits et menacera la stabilité sociale et politique d'un pays dont l'actualité fiévreuse préfigure l'état les temps prochains si aucun traitement causatif n'est entrepris pour l'anticiper.

On n'est pas surpris par la réaction des marchés obligataires qui exercent une tension différentielle, au détriment du Trésor français. Comment ne pas y voir le résultat, de décennies de désindustrialisation, d'absence de grands programmes dynamiques et innovants, de privatisations effrénées d'entreprises stratégiques qui ont dépossédé l'économie française de pôles structurant essentiels à la recherche technologique et au développement local ?

Là aussi le retrait de l'Etat ne s'est pas fait au profit d'une initiative privée créative. La puissance publique a plutôt cédé sa place à la restructuration à minima des unités de production et à la délocalisation des centres de décision [4]. La vente de Pechiney, par exemple, a privé la France du contrôle d'une industrie stratégique : l'aluminium alimente de nombreux segments de filières en aval, dont l'automobile (10% des actifs français).

Fondé au XIXe siècle, privatisé en 1995, Pechiney a accompagné l'histoire industrielle de la France depuis la deuxième révolution industrielle. Ce qui reste de cette entreprise désarticulée est aujourd'hui négocié entre fonds d'investissement seulement préoccupés de ratios de gestion et de différentiels d'EBITDA.

Par comparaison : Qui oserait espérer réussir aujourd'hui une OPA sur une entreprise allemande (ou japonaise), si on laisse de côté les cas atypiques d'Adidas ou de Nissan ?

Signe d'époque : Une absence de vision publique à long terme se combine à un opportunisme privé frileux à court terme. Sur le raccourcissement des cycles technologiques et mercatique, on a cru clairvoyant d'aligner les cycles électoraux, au lieu de laisser, bien le contraire, au politique le temps nécessaire d'agir et pas seulement de réagir, à la remorque des événements. Le passage du septennat au quinquennat fait se confondre l'Elysée et Matignon et, à peine élu, le président est déjà en campagne.

A la perte de crédibilité politique de la majorité, fait pièce - aspect peut-être plus sérieux - une opposition éclatée sans projet clair et mobilisateur ni homme charismatique pour l'incarner. Pire que rencontrer des problèmes très ardus, être dépourvu d'alternative.

3.- CULTURES ET GEOGRAPHIES

Ces différences entre économies allemande et française grandissent de manière préoccupante. Cela tend à fragiliser la cohésion européenne. Ecart croissant, renforcé par des divergences culturelles entre les exécutifs, notables depuis 2007. Sobriété, quant-à-soi, rigueur, respect de l'étiquette et des formes par-delà le Rhin, exubérance, familiarité, écarts de langage, de surprenantes mœurs texanes sur les rives de la Seine. Si au moins les performances économiques et commerciales compensaient la frivolité… soupirait sarcastique un observateur européen.

Comment ne pas comprendre ces nombreux Allemands qui considèrent de plus en plus la construction européenne, moins comme une chance, que comme un coût, non comme une ambition ou une utopie, mais comme une contrainte qui pèse sur les finances allemandes. Leurs dirigeants osent dorénavant dire tout haut ce que certains susurraient tout bas aux lendemains de la guerre. Ils parlent volontiers de l'Europe du «Club Med» (un clin d'œil aux libations hexagonales) et reprennent à leur compte le lexique britannique visant les PIIGS accusés de vivre de la contribution des travailleurs allemands (Berlin est le premier contributeur au budget européen : 100 euros par Allemand et par an depuis la mise en place de l'euro, moins de la moitié pour un français).

On est loin de la fusion lyrique des «pères fondateurs».

Certes, une part importante des exportations allemandes (on parle de 50%) est absorbée par les pays européens qui constituent un marché vital pour les entreprises allemandes.

Certes, il serait imprudent de faire porter aux seules exportations le poids de la croissance.

Il faut bien reconnaître cependant que la demande mondiale est toujours là, notamment dans les pays émergents asiatiques et sud-américains où les biens de production allemands sont appréciés : 10-12% en Chine, 7-8% en Inde et cela suffit à donner à l'économie allemande le souffle qui compense la stagnation observée dans l'Union Européenne anémiée par les déficits.

A suivre

* Professeur associé, Université de Strasbourg

Notes

[1] Ahmed Benbitour, El Watan, 07 septembre 2006 et Abdellatif Benachenhou, Le Quotidien d'Oran, J. 21 09 2006). Ce dernier choisit de signer: «Professeur d'économie» et non «ancien ministre des finances»… Cela ne réduit en rien la pertinence des arguments échangés.

[2] Contrairement à la Chine (ou à l'Algérie) qui se réjouissent d'accumuler vaille que vaille des réserves de devises (de l'ordre de 2000 Mds$ pour la Chine) ou comblent, via les Bons du Trésors US, les déraisons américaines, l'Allemagne est un exportateur net d'IDE (110 Mds$ en 2008), représentant plus de 6 millions d'emplois dans le monde. Un tiers de ces IDE est réalisé hors d'Europe, soutenant les exportations allemandes et/ou améliorant des gains de productivité des entreprises ainsi placées à proximité de leurs clientèles.

[3] «Que penser de la validité d'un indice qui fait varier la position d'une université de plus de 100 rangs dans le palmarès par le seul fait d'attribuer à l'université de Berlin ou à l'université Humboldt le prix Nobel d'Einstein obtenu en 1922?»

[4] En Algérie, en l'attente vaine d'investisseurs étrangers, qui a duré plus d'une décennie, laissant les entreprises publique en friche (ce qui a permis de les déclarées obsolètes et aptes à la muséologie industrielle) l'espace public a été cédé à l'informel import-import, inapte à l'investissement, l'économie de bazar que dénonçait alors à raison l'actuel chef de gouvernement. Les réactions violentes à la Loi de Finance Complémentaire 2009 révèlent ce gigantesque gâchis.