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Le Maghreb en question à l'heure des réveils identitaires

par Nadir Marouf

L'annonce probable d'une rencontre au Maroc entre le Président Tebboune et le Roi Mohammed VI suscite espoir et interrogations. Cela se passe dans une conjoncture particulière, celle du drame sanitaire qui n'a pas épargné le Maghreb, comme celle des grandes incertitudes à la fois économiques, politiques et sociales. Quant au reste du dossier maghrébin, il n'a pas changé quant aux termes du différend, voire du malentendu, mais il se charge précisément des pesanteurs du long terme, qui en appelle à notre mémoire chaque fois convoquée. Aussi m'est-il paru opportun de revenir sur une vieille réflexion portant sur le Maghreb d'hier, celui d'aujourd'hui, avec une esquisse sur une configuration probable d'un Maghreb å venir.

Une analyse de contenu du discours public sur le Maghreb depuis sa décolonisation permettrait d'en déduire un certain nombre de constantes. Ce qui m'a, en effet, frappé au travers des quatre dernières décennies, c'est que l'impératif maghrébin n'apparaît que dans les controverses régionales. Cet impératif marque, en revanche, moins les esprits à l'intérieur des cercles de réflexion locaux, voire nationaux. Ce constat est d'ailleurs confirmé par les préoccupations de recherche en sciences humaines : la monographie locale ou nationale prime sur la synthèse régionale et cela rejaillit, bien évidemment, dans les publications. Il va de soi que le handicap est d'abord documentaire. Mais l'effort de rompre avec le poids des habitudes n'a pas toujours été consenti, sauf lors des intermèdes des grandes rencontres scientifiques, le plus souvent organisées hors du territoire maghrébin, (France, Etats-Unis, Italie, Espagne) et dont les maîtres d'œuvre parviennent à exercer- le temps d'un colloque - un rôle fédérateur. Donc le premier constat, c'est le caractère épisodique du mot d'ordre maghrébin, voire contingent et, en définitive, concernant le domaine scientifique, sa non-pertinence dans les programmes de recherche en sciences sociales.

Ce n'est, sans doute pas, un jugement rédhibitoire : il s'agit ici de la généralité des cas, en dehors de quelques initiatives fécondes ; rappelons, à cet effet, la création de l'Association «Alternatives Maghrébines» fondée par des universitaires d'Amiens, vers les années 80 et qui avaient, non sans difficultés financières, organisé deux rencontres internationales sur l'édification du Maghreb et ses implications multiples. Notons, également, l'heureuse initiative de Mohamed Chorfi alors Doyen de la Faculté de Droit de Tunis, qui lança, aux côtés de syndicalistes tunisiens, l'Association « Perspectives Maghrébines » à une époque (1980- 1982) où les «zizanies » entre la Tunisie et la Libye, la Libye et l'Algérie, l'Algérie et Maroc, le Maroc et la Mauritanie, etc.... n'en finissaient pas et où les frontières se fermaient, de plus en plus, aux citoyens. Cette initiative consistait alors à transgresser les raisons d'Etat en se disant qu'il était temps que l'indivisibilité géographique intellectuelle, sociologique et économique du Maghreb soit prise en charge par les intellectuels, en attendant que les décideurs politiques passent aux choses sérieuses : la première session (1980) s'était mal passée : en effet l'ambassade algérienne à Tunis a fait remarquer que la « délégation algérienne » était non grata [1].

La seconde eut lieu en septembre 1981, à Tunis, non sans concession vis-à-vis du gouvernement de Bourguiba qui ne voulait pas d'histoire avec ses voisins. Mouloud Mammeri, convié à cette session, était attendu de pied ferme pour restituer les événements du « printemps 80 » en Kabylie. Il en avait « perdu la voix » et se contenta de quelques allusions timorées, et cela pour dire le climat de tension et de terrorisme intellectuel que faisaient planer - par chancelleries interposées- les Etats sur toute initiative maghrébine.

La même « opportunité cyclique » anime le décideur politique, suivi le cas échéant par le manager : jamais le Maghreb n'a attiré les pouvoirs concernés en dehors des conjonctures fastes. On pense « Maghreb » le ventre plein, ce qui laisse entendre que la maghrébinité apparaît moins comme moyen d'existence que comme moyen de pouvoir (au sens où il est permissif d'hégémonie). D'où l'intense activité diplomatique ou politicienne sur le problème des prérogatives des pouvoirs nationaux respectifs. Les susceptibilités protocolaires (rappelons-nous les sautes d'humeur de Maâmmar Al-Kadafï lors de la deuxième session fondatrice de l'UMA, à Marrakech), l'excès de vigilance pour prévenir contre tout leadership, (les souverains étant tenus de « sauver la face » eu égard aux pressions internes) ou contre l'éventualité que le maître de céans n'en récolte les dividendes en s'arrogeant le titre de fédérateur, etc...Tout cela prend, en définitive, plus d'importance que les questions de fond.

La guerre des signes (symbolique des règles de préséance, dans la rédaction des communiqués officiels, dans les techniques du corps même, dans l'ordre de nomination des orateurs, etc..) s'intensifie au moment même où le rituel annonce aux peuples concernés l'ère de l'apaisement. Or, il se trouve que, dans un bilan, ce qui est donné pour vrai aux yeux des peuples est très peu de choses à côté de la vérité des coulisses, du non-dit, où se met en scène une conflictualité, sinon personnelle, du moins archaïque et dénotant pour le moins les limites structurelles du volontarisme politique ambiant. Tant que la « maghrébinité » pèse plus dans la balance de la régulation des légitimités politico-personnelles, voire charismatiques ou dynastiques que dans celle de la régulation économique (au sens de «rationalité économique»), le volontarisme politico-étatique continuera à ponctuer les temps forts de cette maghrébinité, au gré des conjonctures fastes, quand elles existent, ou quand l'opportunité d'un grand Maghreb économique est soulignée, à partir de l'autre rive de la Méditerranée, ce qui n'est pas le moindre paradoxe de notre temps. Et pourtant, la maghrébinité a pu, en dépit de circonstances historiques difficiles, survivre à ses sponsors patentés, aux remuements besogneux des rhéteurs faiseurs de sens, bref, la maghrébinité a pu, au travers des siècles, survivre aux contingences du politique.

Mais peut-être faudra-t-il d'abord, fût-ce assez rapidement, situer les épisodes majeurs des volontarismes politiques, pour montrer que c'est là une vieille entreprise, avant de mener un bilan critique d'une maghrébinité phénoménologique c'est-à-dire celle du vécu.

Le Maghreb : un vieux débat, une vieille entreprise

Comme le rappelait Paul Balta [2], le rêve de réunir le « Grand Maghreb » a toujours existé : Syfax, réunissant à Siga près de l'île de Rachgoun, le premier Sommet méditerranéen de l'histoire et signant avec Caton et Hasdrubal un acte de paix mettant fin aux guerres puniques, agissait pour le compte d'un Maghreb dont il avait désormais la haute main. Beaucoup plus tard, la dynastie Almohade est consacrée par la réunification des royaumes de L'Ifriqiya : Abd-Almoumen Ben Ali, originaire de Honaîne (djebel Tadra plus exactement), va être, au contact d'Ibn Toumert de Marrakech dont il était le disciple, l'artisan de l'entreprise et de l'acte de fondation. L'époque ottomane aurait pu renouveler ce fédéralisme avant la lettre, si le Maroc avait été annexé par les Turcs. Mais toutes ces épopées attestent une maghrébinité impériale, qui a, peu ou prou, transformé les conditions d'existence des populations. Cela faisait partie des restructurations dynastiques qui affectaient l'élite dirigeante, sans retombée sensible au niveau de la base, sauf quand ces chassés-croisés ramenaient leur cortège impitoyable de guerres, d'épidémie, de famine et pour couronner le tout, d'exactions fiscales.

Cet élitisme n'a pas disparu, durant la période révolutionnaire, sauf que, aux yeux des masses tunisiennes, marocaines et algériennes, les leaders politiques qui agissaient en leur nom pour construire le Maghreb étaient reconnus légitimes. Le Maghreb dont il s'agissait alors était un Maghreb du combat libérateur, et les vertus d'un tel projet ont connu des hauts et des bas : le contexte des luttes de libération a donné sens à un fédéralisme militant qui a vite épuisé ses ressources quand le Maroc et la Tunisie ont recouvré leur indépendance. Le plus candide dans cette idée de Maghreb restait l'Algérie car la multilatérisation du conflit était un gage de succès et aurait sans doute écourté la guerre de deux ou trois ans. Mais, que l'on qualifie cet avatar en termes d'égoïsme pour les uns, ou de stratégie révolutionnaire pour les autres, le Maghreb en était resté au paradigme de la lutte anti-coloniale. Cet objectif une fois atteint, le projet ne se nourrissait plus d'aucune idéologie créative, le fédéralisme tombait dans l'opportunisme diplomatique dont nous avons esquissé le fondement plus haut.

Sur les aspects institutionnels de la question, il y a eu quelques tentatives de synthèse dont on rappellera l'ouvrage de Paul Balta déjà cité, ainsi que les actes d'un colloque du CRESM édité en 1985 par le CNRS et paru sous le titre : « Etats, territoires et terroirs au Maghreb ». Mais d'autres travaux, notamment des thèses en histoire et en sociologie politique, ont été soutenus sur le sujet depuis ces dernières décennies. Aussi, sera-t-il plus important de signaler des aspects qui ont moins retenu l'attention des chercheurs, à savoir la dimension anthropologique de ce Maghreb qui garde, par-delà les singularités, des invariants cardinaux. De cette maghrébinité du vécu, des idées et de l'expérience partagée, il faut faire justice à deux figures mythiques, de cette deuxième moitié du siècle dernier et qui se sont efforcées d'aller à l'encontre d'un orientalisme qui les a précédées et dont elles ont su explorer les prémisses sans en épouser les prédicats : il s'agit, dans l'ordre de « primogéniture » de Charles-André Julien et de Jacques Berque. Cette dimension civilisationnelle et anthropologique dans leur approche du Maghreb semble à jamais éteinte aujourd'hui [3], faute d'un renouvellement des matériaux d'analyse et sans doute, de la prégnance du local. Dans le cas inverse, l'approche globale n'existe que sous sa « visibilité institutionnelle » ou politologique. Les pistes à redécouvrir et à renforcer sont nombreuses, si on veut relever le défi. Enumérons-en quelques-unes :

La maghrébinité anthropologique...

Le discours unitariste ou fédéraliste de la classe politique contemporaine s'inscrit dans une logique territoriale, celle de l'Etat-nation européen, qui se prolongea dans le contexte colonial sous forme de frontières surimposées. L'Anthropologie politique a pu mettre en évidence, en effet, que la territorialité n'est pas une fatalité historique et que la nation s'en est volontiers passée [4]. Ce fut vrai pour l'Europe dynastique (depuis les Mérovingiens au Veme siècle) comme ce fut le cas du reste de la planète, sauf les rarissimes situations d'autarcie dues à l'insularité ou à l'enclavement naturel d'un peuple. Ce qui faisait pendant à la territorialité, c'était le RESEAU de loyauté : l'idéologie religieuse, son incarnation théocratique dans les pouvoirs temporels, la socialisation millénaire des formes de sujétion par les populations courbant l'échine, ont eu plus d'efficacité institutionnelle que les Etats administrés. Le Capital et l'argent ont donné à la frontière territoriale une fonction de protection que la logique dynastique ne pourrait plus remplir [5]. La prolétarisation à marche forcée, la mobilité, l'individuation des existences, tout cela est concomitant avec l'idée de frontière, œuvre de l'ordre bourgeois, au même titre que la réification de la propriété et de la force de travail. Cette révolution totale a eu pour effet, corrélativement à l'avènement de la frontière territoriale, l'émergence d'une technologie militaire susceptible d'assurer une relative effectivité du contrôle et de la protection du territoire, et, consubstantiellement à l'effectivité techno-militaire, celle de l'administration directe. Ainsi s'achève l'histoire d'une géopolitique qui, depuis Clovis jusqu'au dernier roi Capet (soit treize siècles durant) a reposé, sur le principe de fidélité et d'hommage vassalique, et ce à moindres frais pour le pouvoir central.

Mais cette révolution ne s'est pas produite chez nous, en tout cas pas sous la forme ouest-européenne (où, depuis le 19eme siècle, elle reste la référence obligée de l'Etat-nation territorial). Elle s'est produite par l'entremise brutale de l'armée coloniale, qui a décidé des frontières là où n'existait pas de frontière, pour l'agro¬pasteur par exemple, que dans les limites écologiquement mobiles entre l'aire du pacage et le néant. Le territoire, dans l'écosystème agropastoral, c'est l'œkoumène nourricier. Néanmoins si les hommes s'y reconnaissaient pour y vivre et pour y édifier une sépulture, ils ont su tisser, cependant, avec d'autres groupes voisins ou éloignés, présentant une homologie avec eux ou appartenant à un système différent d'économie, une règle du jeu de l'échange à laquelle le Maghreb doit son unité linguistique et culturelle : convivialité horizontale, fonctionnelle, pratique écologique d'un côté, et forte hiérarchisation sociale de l'autre, qui se traduit non seulement par une topologie des castes et des statuts, à l'instar de toutes les féodalités sécrétées par l'histoire, mais aussi par des niveaux hiérarchiques de spatialité entre le local (fut-il « Siba », puisque les domiciliataires du Siba pouvaient, fort bien, se reconnaître dans une identité dynastique) et le «national ». Le malaxage colonial a été brutal, nous l'avons dit, mais il a été aussi, partiel, à la carte. La frontière n'a jamais fabriqué la nation, sauf quand la discontinuité morphologique qu'elle met en œuvre, donne lieu à des différenciations institutionnelles, économiques et culturelles qui, de part et d'autre de ladite frontière, opèrent, à terme, une différence de « mentalités ». Autrement dit, une frontière se justifie à posteriori, jamais a priori. Or, c'est sur ce qui accompagne l'œuvre cartographique que le bât blesse : le colon a défini des frontières à l'intérieur desquelles il n'a pas toujours transformé les mentalités dans le sens de l'Etat-nation, fût-ce dans la mouvance de l'espace national métropolitain. C'est ce dysfonctionnement entre les niveaux morphologiques, et structurels que les pays maghrébins vont hériter au lendemain des indépendances. Si la conscience nationale s'est aiguisée, momentanément à l'intérieur des frontières coloniales, c'est en raison de la polarisation sociale qui a pu affecter les communautés respectives : le cadre syndical, les affiliations professionnelles et les formes de représentation fonctionnelle du corps social ont été façonnés, à l'intérieur des frontières coloniales. Bien sûr, il y avait place pour des solidarités transversales, au niveau politique, quelquefois au niveau des corporations syndicales, et quand ce fut le cas, saluons ces occasions qui, à la lueur du temps présent, peuvent apparaître comme des temps forts d'une maghrébinité à la base. Mais cela reste partiel et n'entame nullement le tissu social dans son ensemble, dont la maghrébinité en est restée au niveau de l'affect. Ce niveau ne fait plus recette face à l'activisme contemporain mais il n'en constitue pas moins « la somme et le reste».

Concernant la société urbaine, par exemple, des traditions d'échange, y compris matrimoniales, ont pu pérenniser de vieilles solidarités : il en est ainsi des familles tlemcenniennes et « fassi ». Avant que les tisserands de Tlemcen ne disparaissent, ils ne juraient que par Moulay Driss. La mémoire familiale est encore vivace : des rues-corporations de la Médina de Fès sont ainsi le lieu d'établissement de commerçants originaires d'Ain-el-houtz (banlieue de Tlemcen). On se plaît à rappeler comme pour justifier ce « droit d'asile », que ces « ressortissants allogènes » ont la qualité de « Chorfa ». Cette épithète vaut son « pesant de vertu », car elle signale que les socialités traditionnelles et les règles d'affinité sont en porte-à-faux avec le cadre juridique de l'Etat-nation. (On pourra évoquer, au passage, la colonie algérienne de la Qissaria de Taza, provenant de l'exode massif de familles tlemceniennes ayant fait partie de la Smala d'Abdelkader). Les stigmates culturels et matrimoniaux de l'ordre médiéval sont encore là pour rappeler, non seulement concernant deux cités aujourd'hui légalement étrangères l'une à l'autre, mais l'ensemble des Médinas du Maghreb, que les antiques codes de proxénie ont la vie longue. La réalité marchande et les solidarités inter-urbaines du passé pré-colonial contrastent - quelles que soient leurs distances respectives - avec la distance culturelle et linguistique qui existe entre chacune de ces cités et l'environnement rural immédiat. La vraie discontinuité dans le Maghreb profond a toujours existé entre la ville et la campagne, comme l'a superbement analysé Ibn-Kaldoun, tandis que les villes, au gré des circonstances et des possibilités réelles d'échange, ont tissé, entre elles, des affinités confinant à l'intimité langagière, et ce indépendamment des contingences politico- institutionnelles, sauf quand des frontières sont fermées à tout jamais, ou en cas de siège (rappelons les deux sièges successifs de Tlemcen, prise entre l'étau des Mérinides trente-sept années durant...). [6] Nous pouvons évoquer, en dehors du domaine urbain, des réalités d'écosystème qui rendent caduc le paradigme de l'Etat-nation : dans une oasis du Touat, le vieux Cadhi de Tamentit, Cheikh Abdeslam, aveugle et quasi centenaire à l'époque où je l'interviewais, [7] me confia alors que, très jeune, il accompagnait son père quelquefois pour participer à des « foires importantes de « l'autre côté de l'erg chergui ». Il énumérait les Ksours où la caravane faisait escale, la dernière oasis s'appelait « Zarzis ». Dans le récit de mon témoin, « Zarzis » était plus connue comme « terminus » à un chapelet d'oasis que comme figurant dans un territoire s'appelant « Tunisie ». La référence étatique était pour lui secondaire. A cela s'ajoute, - mais ceci expliquant cela- la charge émotive de l'évocation. Car son père a pu, étant jeune lui aussi, aller vers des oasis plus au nord et pour d'autres motifs que le troc. Son père était un Khiouan actif de la secte de la « Reggania» (branche de la Taybiya ?) et même vicaire de la zawia quand il partit avec d'autres Khiouan combattre aux côtés d'Ali Ben Ghdahoum, à Kérouan et même aux portes de Tunis. Tout Tunisien lettré connaît la saga de ce révolutionnaire de l'époque pré-coloniale, qui a combattu les mamelouks - manipulés par la France (1870-72). Sans aller jusqu'à dire qu'une telle prise de position allait dans le sens national ou pour le moins anti¬colonial, mesurons l'ampleur et la portée du geste. La grande leçon d'humilité, devant ce témoin du siècle, c'est de savoir que par-delà l'impression de solitude qui se dégage de ces ksours enlisés dans les sables, par-delà l'indigence du décor, et par-delà le silence, Tamentit a pu être - comme d'autres Ksour de la région - le lieu géométrique où la vie quotidienne et locale jouxte l'épopée des grands rendez-vous avec l'histoire du Maghreb.

La jonction entre le local et le régional, - supra-national dirions-nous aujourd'hui — était pleinement assumée dans la culture de base, tout comme le sens des responsabilités qui tour à tour, pouvaient interpeller ces hommes pour la touisa quand l'eau n'arrivait pas dans le jardin du voisin, ou quand un Ali Ben-Ghedahoum, appartenant à une « confrérie-sœur », a besoin d'aide. Sans état d'âme, sans élitisme, sans imprégnation des élaborations volontaristes d'un Maghreb dont la classe politique semble découvrir aujourd'hui la nouveauté, le vieux Abdeslam m'a fait la démonstration que la maghrébinité fait partie de sa culture, de sa mémoire. On peut aussi identifier d'autres spatialités et d'autres socialités correspondantes en vertu desquelles la maghrébinité vécue au quotidien défie l'histoire des institutions : c'est le cas des pêcheurs par exemple qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont su cultiver une tradition de coopération et de solidarité au point où il est possible, dans le cadre de la Méditerranée occidentale, d'y déceler un langage commun, mettant d'ailleurs en synergie pêcheurs algériens, marocains et espagnols.

En définitive, la faillite du Maghreb comme projet, c'est d'avoir méprisé ses fondements populaires et d'avoir inventé, en réalité, un Maghreb mythique qui ne peut exister dans les conditions objectives de ce nouveau siècle. A l'instar de l'Europe des techno-bureaucrates qui est stigmatisée d'ailleurs par les « petites gens », craignant que ne se fabrique parallèlement une Europe des laissés-pour-compte, le Maghreb dont l'UMA nous donne l'esquisse est un Maghreb de techno-bureaucrates sans technologie et sans capitaux.

La logique de ce Maghreb volontaire suppose que soient réalisées les conditions du national d'abord, de l'étatique ensuite. Or, rien n'est moins sûr, quand on constate aujourd'hui que les revendications identitaires, sub-nationales, ou transnationales, à vocation ethnographique ou religieuse, sont le produit d'un projet étatique qui a avorté. L'Etat-nation a capitulé devant sa promesse fondamentale, devant son projet intégrateur. L'intégration nationale s'est faite, là aussi, de façon volontariste, c'est-à-dire répressive et coercitive, et non point par le moyen de la recomposition sociale dont avait été porteur l'entrepreneur européen qui a fabriqué, en son temps, les personnages de Zola. Le Maghreb prolétarien n'a pas plus été fabriqué par les Etats-nations qu'il ne l'avait été durant l'époque coloniale. Si le repli identitaire s'annonce, en Occident sous le signe de l'omniprésence étatique, c'est, en revanche la déficience structurelle de celui-ci, c'est-à-dire économique, mais aussi sociétale (incapacité à produire un consensus autour d'un projet cohérent et crédible de société, en dehors des consensus clientélistes et factices) qui est source de désaffection et de segmentation du corps social. La logique officielle d'un Maghreb-uni procède de la même utopie de départ qui a caractérisé l'Etat-nation. L'incongruité d'une telle logique vient de ce qu'elle ne ferait qu'accentuer les dysfonctionnements prégnants au sein des espaces « nationalitaires » (au sens où l'entend Maxime Robinson). Ce Maghreb-là est une fuite en avant. Il ne peut se réaliser - dans la logique qui lui a été tracée par les décideurs - que dans une dynamique de croissance accélérée et dans le contexte actuel, cette baraka ne peut venir que d'un formidable coup de pouce international.

En « attendant Godot », que faire ? Mon message consiste à affirmer que face au Maghreb des idéologies velléitaires, celui-ci a un contenu de réalité qui consiste à dire également que s'il est légitime de se poser la question : « faire plus grand pour quoi faire ? », le Maghreb ne se justifie pas seulement par un instinct de grandeur ou de puissance. En plus des contraintes de notre siècle, qui imposent chaque jour aux nations de regrouper leurs potentialités et répondre ainsi aux économies d'échelle, le Maghreb est une réalité culturelle, sociologique, dont le renforcement peut s'avérer le meilleur garde-fou contre les dérives politiciennes et corporatistes, en même temps que la ressource la plus féconde pour rendre possible et donner sens aux grands desseins. Sinon ceux-ci ne seraient que stratégie en chambre, même quand la bonne foi des dirigeants n'est pas en cause. Il faut signaler, d'abord et avant tout, l'urgence et l'impérative nécessité de générer une culture maghrébine, une conscience maghrébine qui ne soit plus le privilège d'une élite. En attendant que se fasse le « Maghreb par le Haut », il faut bâtir le «Maghreb par le bas», non pas en reproduisant les socialités nomades, non pas en allant à la recherche nostalgique de la supra-nationalité confrérique, des réseaux marchands ou corporatifs - car cela n'est ni souhaitable ni possible aujourd'hui - mais en militant, chacun en ce qui le concerne (et les intellectuels sont ici au centre de cette interprétation) pour insuffler une nouvelle vitalité à cette mémoire collective d'un Maghreb vécu, mémoire qui reste aujourd'hui, hélas, résiduelle. Il faut espérer que, sur les traces de ce Maghreb - que les ancêtres ont pensé pour nous - se greffe une pédagogie conviviale à tous les niveaux, scolaire, scientifique, artistique, touristique, et dont les initiatives devraient pouvoir venir, essentiellement, du mouvement associatif, à charge pour les gouvernements respectifs d'y apporter leur soutien logistique et matériel.

Notes :

[1] Il y avait Mohamed Harbi et Bachir Boumaza parmi les invités algériens.

[2] Paul Balta, « Le grand Maghreb, des indépendances à l'an 2000 », éditions Laphomic, Alger, 1990.

[3] La tentative de restitution du Maghreb dans sa totalité historique a pu être menée par Abdallah LARAOUI dans son « Histoire du Maghreb ». Saluons la tentative, mais reconnaissons que le projet reste limité car il s'agissait, en fait, d'un réordonnancement interprétatif de faits historiques dont la mise en évidence avait fait l'objet, avant lui, de travaux de première main, et dont il s'est servi à juste titre, mais sans les confronter à ses propres sources. Ce n'est pas une critique historique des sources, c'est une critique de l'historiographie coloniale dont on peut discuter certains aspects. Concernant le peu d'intérêt que la coopération franco- marocaine accorde aux questions fondamentales du Maghreb en tant que tel, j'en ai la conviction quand le poste de directeur du Centre Jacques Berque de Rabat était ouvert à candidaure ( renouvelable tous les 4 ans). En 2004, j'avais candidaté à ce poste en tant que professeur titulaire d'anthropologie dans une université française. La commission, réunie au Quai d'Orsay et formée pour moitié de fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et pour moitié de chercheurs du CNRS, n'a pas retenu ma candidature, pour avoir préconisé de continuer l'oeuvre de Berque, qui fut mon ancien patron, pourtant considérée comme un chantier ouvert pour les nouvelles générations de chercheurs. Le candidat qui fut pris était spécialisé dans les réseaux de drogue trans-méditerranéens. Je compris alors que le Centre Jacques Berque n'avait de l'héritage «berquien» que le nom éponyme.

[4] Sur ce thème, je renvoie à quelques travaux essentiels mais non limitatifs :

-Pierre de LAPRADELLE : « la frontière ». Thèse, Editions Internationales, Paris, 1978.

-Claude BATAILLON : « Etat, pouvoir et espace dans le Tiers Monde », Paris, PUF, 1977.

-Pol TROUSSET : « L'idée de frontière au Sahara et les données archéologiques », in : « Enjeux sahariens », Editions du CNRS, Paris, 1984.

-Mohamed Elbaki HERMASS1 : « Etat et société civile au Maghreb », Ed. Anthropos, Paris, 1975.

[5] Voyons ce qui se passe plus près de nous : la construction de la Nation algérienne s'est faite sur fond de socialisation idéologique : il s'agissait de recomposer la société civile autour d'objectifs redistributifs (objectif de justice sociale) et de modernisation de la société (développement, scolarisation). Le consensus national est loin d'être atteint aujourd'hui, comparé à celui du peuple marocain, qui a connu des déconvenues autrement plus graves, et dont la paupérisation a été, sans doute, plus forte et qui, en dépit de tout cela, reste globalement amarré à cette identité dynastique dont le pouvoir marocain hérite comme d'une rente venue du ciel...

[6] Cf. Sid Ahmed Bouali : « Les deux sièges de Tlemcen », essai sous forme de roman historique, mais didactiquement fort intéressant sur cette période (Ed. Enal).

[7] C'était en avril 1974 : l'existence de ce personnage m'a été révélée par Gilbert Grandguillaume qui l'avait contacté une année auparavant, à l'occasion d'une mission commune dans le Touat (G. Grandguillaume travaillait alors sur un Zman détenu par Cheikh Abdeslam, sorte de « fiacre », restituant sur plusieurs siècles des informations hypothécaires mêlées à des informations sur la vie quotidienne locale...).