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Emploi : consensus ou conflit ?

par M. T. Hamiani*

Devant l'absence d'investissement générateur de richesses et créateur d'emplois, l'accroissement du chômage, et les différentes manœuvres pour le camoufler, c'est une question qui se pose. On ne se la pose jamais publiquement, pourtant c'est la question secrète qui taraude tous les citoyens devant le désengagement des entreprises, à trouver la ou les solutions.

Dualité sociale / dualité du pouvoir

Il y a quelque chose d'étrange dans la vision que nous avons aujourd'hui du « changement social ». Ce changement serait une sorte de « basculement » spontané d'une réalité dans une autre réalité.

Que ce soit les élections, chères au pouvoir ou la grève générale insurrectionnelle, chère aux anarchistes, le changement dans les deux cas est datable. Nous sommes confortés dans cette erreur par la manie de fêter des évènements : qui peut le nier ? Pourtant est- ce aussi simple ? Cette pratique, qui représente j'en conviens une certaine commodité, est parfaitement réductrice de la réalité historique et nous entraîne depuis des décennies dans des erreurs stratégiques regrettables. C'est aussi peut-être une conséquence de la manière dont on nous a enseigné l'Histoire ou peut- être dont nous l'enseignons : souvent une liste fastidieuse, mais aussi parfois, plus ou moins anecdotique de dates, d'évènements et de personnages plus ou moins (plutôt plus que moins) mythiques. Des évènements qui deviennent tellement importants qu'ils semblent suspendus dans le temps historique. La réalité historique est tout autre. La spontanéité des changements dans l'Histoire n'est que pure illusion. Un évènement important, voire déterminant, n'est jamais que l'aboutissement d'un processus qui lui a donné naissance et qui lui a donné son sens. L'importance que parfois il prend est trop souvent fabriquée par les historiens ou ceux qui se prétendent l'être ou ceux qui ont intérêt à présenter les choses de cette manière. On ne saurait entrer dans une période de l'Histoire en s'attachant simplement à quelques dates. Certes, certaines dates représentent des évènements importants et peuvent être des repères dans le fil complexe des évènements mais c'est l'ensemble du processus des faits sociaux, dont les dates ne sont que des jalons, qui donnent tout son sens à ce qui s'est passé. Le moment du basculement, de l'effondrement d'un système et son remplacement par un autre est, peut-être, moins important que tout ce qui l'a précédé. L'aspect spectaculaire du basculement prend le pas, dans l'imaginaire collectif, sur la mécanique intime du déroulement des évènements qui y ont conduit. Le danger, dans la lecture de l'Histoire est bien entendu que de ne retenir uniquement que la fin du processus, la partie la plus spectaculaire, celle « qui fait date »... et d'en tirer des conclusions Notre histoire « stratégies et tactiques » de prises du pouvoir.

Que ce soit de manière violente et théorisée, sous sa forme putschiste avec toutes ses variantes, que ce soit sur le mode électoral ou à l'occasion d'une insurrection. Toutes les formes ont abouti à un même résultat : l'échec. Si le système marchand a pu être, à un moment donné déstabilisé, mis en difficulté socialement, il s'en est toujours tiré et en est toujours sorti renforcé...Les soit disantes - victoires - ont toujours été relatives et conjoncturelles. Il suffit de voir où nous en sommes aujourd'hui. Acquis démocratiques et sociaux, rien n'est jamais acquis ! Donc, de deux choses l'une : ou bien le système marchand est indestructible et constitue la quintessence du développement des rapports sociaux... et il n'y a plus rien à faire. Ou bien le problème de son dépassement a été, et est, systématiquement mal posé et ne pouvait aboutir à aucun succès. Le drame c'est que le problème n'est jamais posé en ces termes et que l'histoire des luttes n'est qu'un immortel renouvellement des erreurs. La nature du pouvoir alternatif n'est pas de la même nature que celle du pouvoir en place. Poser la question de l'existence, de la nature du pouvoir alternatif n'a pas de sens en dehors de la structure sociale qui est censé le représenter. Or, ce à quoi nous assistons actuellement c'est précisément à une tentative de définition d'un pouvoir « en soi »,... dont on ne sait évidemment pas de quelle structure sociale, c'est-à-dire que tels rapports sociaux il est, ou sera, représentatif... on se base pour le définir sur de vieux schémas qui nous ont séduit. En bref, la situation se résumerait à : « on va prendre le pouvoir puis ensuite on verra ». Non seulement les choses ne se passent pas comme cela, mais quand elles se passent ainsi, c'est la catastrophe. C'est une fausse conception de la nature du pouvoir qui entraîne cette vision singulière de l'Histoire, source d'aberration stratégique en matière d'action politique. Le Pouvoir est toujours celui d'une structure sociale, aussi bien quand il le prend, le pouvoir, et à fortiori quand il l'a. La neutralité sociale du Pouvoir n'existe donc pas. Il est vrai que tous les systèmes ont combattu cette idée, faisant du Pouvoir une entité absolue, détachée des contingences sociales et qu'il est, bien entendu, impossible de remettre en question. Démarche tout à fait logique car tout Pouvoir installé, institutionnalisé, est conservateur, tout Pouvoir est totalitaire dans sa conception qu'il a de lui-même et dans la conception qu'il a des rapports sociaux dont il est le garant. Aucun Pouvoir ne peut imaginer la remise en question de la structure sociale, des rapports sociaux, dont il est le garant... ce serait se nier lui-même. Le système marchand ne fait évidemment pas exception, et fait que toutes les variantes de la forme du Pouvoir qu'il autorise, garantissent les rapports sociaux marchands et exclusivement eux... essentiellement le salariat sous toutes ses formes... aussi bien les plus « sociales » que les plus libérales. Les seuls changements autorisés ne se font que dans le respect et la garantie de la pérennité de ces rapports, le processus dit démocratique ne fonctionne d'ailleurs que dans le respect de ce principe... ce qui explique que les élections, aussi démocratiques soient-elles, ne changent et ne changeront fondamentalement rien. Le changement, l'alternative, ne se jouent donc pas dans la sphère du Pouvoir, mais ailleurs, dans l'évolution de la nature des rapports sociaux, c'est-à-dire dans ce qui fonde, justifie et donne un sens au Pouvoir. C'est essentiellement la structure sociale, les nouveaux rapports de production, qui font le pouvoir social et économique, qui fondent le Pouvoir,... pas l'inverse. L'Histoire du 20e siècle, avec toutes ses « révolutions » avortées en est le plus parfait exemple.

Repenser la nature du pouvoir

C'est donc dans la dualité du pouvoir social, économique, dans la pratique alternative ou plus exactement l'alternative pratique que se forge le monde nouveau... pas dans les déclarations et motions, aussi pertinentes et convaincantes soit-elles, élaborées à grand frais de réflexion, de concertation, de négociation entre petits ou grands groupes politiques restreints. L'alternative commence à apparaître quand, concrètement, l'organisation sociale et économique prend des formes alternatives, nouvelles, qui correspondent à un autre état d'esprit, une autre philosophie, d'autres valeurs, autrement dit lorsque le vieux système en place entre en déliquescence, est contourné, est nié dans son existence quotidienne. Lorsque la collectivité fait l'apprentissage concret d'une nouvelle relation sociale, lorsqu'elle se convainc que l'ancienne est obsolète et a fait son temps. Alors, mais alors seulement on peut parler d'alternance, la véritable, celle qui substitue des rapports sociaux nouveaux aux anciens. On peut parler de dynamique de changement. Alors oui, se posera la question du Pouvoir, celui de l'ancien monde déliquescent et celui du nouveau. Quelle forme prendra cette confrontation dans la phase finale de l'alternance ? Sous quelle forme apparaîtra le nouveau Pouvoir ? Personne ne peut évidemment le dire, mais l'issue du processus dépendra de la qualité des rapports sociaux nouveaux qui auront été créés. Le discours sur le changement ne sera alors plus du simple domaine de la spéculation intellectuelle ou des promesses électorales, il plongera ses racines dans une pratique sociale dans laquelle tout un chacun sera partie prenante.

Une plus grande précarité à plus bas salaire

Oui, il y a un fossé, en effet. Mais si plus de 80 % des contrats à l'embauche sont sous CDD pourquoi en inventer d'autres encore plus précaires : DAIP, DAIS.... ? En fait, parce que les contrats sous CDD, même d'un mois sont à terme fixe, l'employeur est obligé de garder le salarié jusqu'à ce terme sauf cas de force majeure ou de faute du salarié, mais alors il faut qu'il procède à la rupture du contrat de façon régulière et un recours reste possible de la part du salarié (qui peut demander d'être payé jusqu'au terme prévu). Donc, à tout moment, l'insécurité de l'emploi règne. La précarité est plus grande. Au lieu d'un contrat à durée fixe, c'est un contrat aléatoire. Au lieu d'un CDI, c'est un contrat dont la rupture est sans motif... Tandis qu'avec le CDD, s'il est de six mois, un contrat est de six mois, point c'est tout, au moins le salarié est sûr du « terme ». Le chômage est toujours synonyme de malheur, de honte, de marginalité ou de déchéance. Alors qu'il sévit depuis la révolution industrielle (et même avant), on refuse volontiers d'en parler : c'est bien pourquoi il reste un TABOU... Un de plus à briser ? «Mon boulot, c'est ma vie»... Qui ne connaît personne tenant ce genre de propos (...peut-être vous-même ?). Qui n'a pas côtoyé des individus qui ont parfois perdu leur vie à la gagner ? Certains, en dehors d'une vie professionnelle, s'ennuient et se sentent «inutiles». Si ce n'est parfois un excellent prétexte pour fuir des responsabilités familiales, un travail justifie et rythme l'existence de la majorité d'entre nous. Pourquoi ? Si on ne travaille pas, on n'a droit à rien (sinon se taire et chercher un emploi). Découvert ou grève, représentation sociale : sans justificatif de revenu salarié - comme si c'était encore fiable ! - ou de temps consacré à un travail, point de salut... Et il faut de bonnes excuses (maternité, maladie, invalidité, retraite) pour expliquer son «inactivité» sans être soupçonné de déviance. Vous êtes jeune et bien portant : vous devez bosser, sinon vous êtes suspect !

Comment, en plus, voulez-vous ne pas être persuadé que le travail est le symbole de la réussite quand, dès le plus jeune âge, on vous demande sans cesse quel métier vous voulez exercer plus tard (pompier ? maîtresse ? pilote ?) et qu'ensuite devant la télé, en regardant des séries essentiellement américaines, vous constatez que les héros triment 24h sur 24 et n'iraient même pas prendre un petit arrêt maladie après s'être fait tabasser ? Tel l'enfant qui ne supporte pas d'être différent des autres, l'adulte privé d'emploi a tendance à souffrir de sa non-conformité face au groupe. Cependant, s'il est normal que l'enfant se réfugie dans la masse, l'adulte, lui, est censé pouvoir vaincre ses peurs et apprécier l'anticonformisme, non ?

On dit que l'oisiveté est mère de tous les vices, mais le travail n'a pas que des vertus :

Le suggère son étymologie, qui signifie torturer, tourmenter avec le tripalium, supplice infligé aux esclaves désobéissants (pendus tête en bas à un trépied, on les rouait de coups de bâton) ! Je trouve que les rapports sado-maso que nous entretenons avec le boulot sont ici bien évoqués... Dans la Rome Antique, le travail était déshonorant : les esclaves étaient là pour éviter cette humiliation à leurs propriétaires. Nous sommes donc des esclaves modernes. Sujet d'actualité récurrent, n'oublions pas que la dépression fait rage dans le monde du travail. S'épanouir au boulot n'est pas donné à tout le monde ! Ajouté au stress galopant et aux conflits professionnels, souvent un problème personnel sera la goutte qui va faire déborder le vase car le travail est l'ultime bastion de résistance : pour lui, on supporte jusqu'à saturation tellement on a peur de le perdre...

Œuvrer chaque jour contre rémunération pour les intérêts d'un entrepreneur ou d'actionnaires qu'on ne connaît pas, à chacun de juger si c'est aussi valorisant qu'on le clame. Les mères au foyer qui élèvent leurs enfants ne perçoivent pas de salaire et sont plus utiles à l'humanité que des vendeurs de téléphones portables. Une activité non lucrative ou non reconnue peut s'avérer plus épanouissante et justifiée qu'un véritable emploi : question d'appréciation.

Pourquoi travailler ?

Et si chacun avait non pas plus d'argent mais plus de temps libre pour mieux prendre en charge sa propre vie ? Nous ferions moins de travail qui nous indiffère ou nous pèse et plus de travail qui nous mobilise, nous exprime, nous épanouit. Moins de travail anonyme qu'on exécute automatiquement pour gagner un salaire et plus de travail dans lequel on donne le meilleur de soi pour obtenir un résultat auquel on tient. Il ne s'agit pas de supprimer le premier au profit du second, mais seulement de le réduire à une fraction de notre temps. Il ne s'agit pas de «déshonorer» le travail, mais de distinguer le travail obligatoire auquel nous condamne la lutte pour la vie, et le travail volontaire, qui consiste à œuvrer à ce qui plaît. Economiquement, cela serait possible, mais la question est de savoir comment le possible peut devenir réalité. C'est la transition, non pas le but en lui-même, qui pose problème.

Il faudrait introduire l'égalisation des revenus ; la garantie à tout citoyen d'un minimum vital indépendamment de tout emploi ; la refonte complète du système éducatif, dans le sens non pas de diplômés-chômeurs mais d'individus autonomes capables d'un large éventail d'activités, et le développement d'un secteur d'autoproduction dans des ateliers communaux, des coopératives de quartier, des réseaux d'entraide...

Toutes ces questions, cependant, ne vont pas encore au cœur du problème : Pourquoi travailler ? Travailler, est-ce un besoin ? Ou un moyen seulement de gagner sa vie ? Ou une manière de s'insérer dans la société, d'échapper l'isolement et au sentiment d'inutilité ? Mais supposons que nous puissions vivre sans travailler : que choisirions-nous - de travailler tout de même, ou de gérer tout autrement nos occupations et notre temps ? Travail-sacrifice ; travail-drogue ; travail-justification ; travail-souffrance ; travail-ennui. Depuis des millénaires, il est écrit que «tu gagneras ton pain à la sueur de ton front». Serait-il impie de remettre en question cette nécessité ?

Le travail est malade du faux investissement - enrichissement

Une grande majorité de jeunes abordent la vie active en aspirant à un travail «intéressant» dans lequel ils puissent investir le plus clair de leur énergie. L'argent n'est pas l'essentiel. Mais progressivement, à force d'être déçue, cette aspiration s'éteint. Le travail tend à devenir un gagne-pain. L'idée même que le travail pourrait être gratifiante s'estompe. Ils commencent à penser que devoir travailler empêche de vivre. Ils se demandent s'il ne serait pas possible de réconcilier le travail et la vie. L'automatisation et la technologie n'en pourraient-elles être les moyens ? Au-delà de la société du chômage, ne permettent-elles pas d'imaginer une société différente où, le travail étant mieux partagé, tous auraient plus de temps libre ? Nous sommes les témoins d'un double phénomène, à première vue contradictoire : d'une part une inquiétude généralisée, chez les jeunes, de ne pas trouver d'emploi et de devenir chômeurs, et, d'autre part, dans la même classe d'âge, une désaffection croissante envers le travail et les valeurs qu'il est censé véhiculer. Voilà un système ébranlé par la crise qu'il connait, qui se révèle incapable d'alléger la charge, parfois insupportable, de ceux qui ont du travail, pour en donner un peu à ceux qui en manquent. Voilà une industrie qui, sous prétexte de transformer la nature, est en train de la détruire. Voilà même des syndicats, qui se sont donné pour tâche d'abolir la servitude du salariat, et qui se trouvent amenés à réclamer des emplois dont l'utilité sociale est pour le moins contestable. Le partage du travail est devenu un problème si obsédant qu'il empêche de s'attaquer à celui du partage de la richesse. En somme, le travail est malade. Il traverse une crise dont les aspects sont multiples : économique (le chômage), écologique (la destruction des ressources naturelles) et culturelle (la perte de sens). On ne trouvera plus le «plein emploi» par la fuite en avant dans le productivisme mais par la redéfinition du travail, incluant d'autres critères que ceux qu'utilisent le système et ses faux investisseurs.

L'emploi n'est plus l'objectif final des entreprises notamment le secteur privé

L'emploi n'est plus l'objectif final des entreprises comme cela se fait sentir. Le mécanisme qui voulait que la croissance d'aujourd'hui donne les emplois de demain ne fonctionne plus. Les gouvernements ont renoncé au plein emploi, qui servait d'objectif principal. La recherche maximale de profits à court terme, pour flatter les marchés financiers, est aussi devenue une fin en soi. Le contrat social qui prévalait entre entreprises et leurs employés est rompu, comme le trahit la rémunération scandaleuse des grands dirigeants, alors qu'on impose modération aux salariés ou recrutement par le CDD.

Les entreprises ont renoncé à leur responsabilité sociétale et sociale en matière d'emploi et de protection de l'environnement.

La création d'emplois productifs pour les jeunes est certes un immense défi, mais c'est aussi la clé de la prospérité future du pays. Le Pays connaît un nombre croissant de personnes sans emploi .Cette situation paraît d'autant plus inacceptable que l'Algérie dispose d'un potentiel impressionnant de jeunesse, de talents et de créativité. Cependant, les chiffres du chômage des jeunes devraient continuer d'augmenter à moins que le pays ne réagisse rapidement en faisant de l'emploi une priorité, afin de transformer son capital humain en opportunité économique. Une croissance élevée ne suffit pas à elle seule pour créer de l'emploi productif. Même si la plupart des jeunes travaillent, ils n'arrivent pas s'affranchir de la pauvreté car il s'agit d'emplois précaires, les pouvoirs publics sont appelés à élaborer et mettre en œuvre des stratégies mieux coordonnées de promotion de l'emploi. Encore faut-il que ces politiques soient centrées sur la création d'emplois dans le secteur privé, tout en garantissant aux entreprises de toutes tailles les conditions propices à leur développement.

Il est grand temps d'admettre que, s'il ne peut plus y avoir d'emploi pour chaque être humain, le travail ne doit plus être considéré comme la valeur suprême de nos sociétés, et l'unique source de revenu possible. A moins de rayer plus 200 millions de chômeurs de la planète, il devient vital d'élaborer un compromis offrant une place à chacun.

*Cadre du secteur de l'emploi