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Investir autrement pour préserver l'État social

par Arezki Derguini

Il faudra continuer d'investir pour redistribuer afin de ne pas subir un effondrement de l'État social, investir non plus comme nous l'avons fait dans le passé dans les hydrocarbures et à fonds perdu dans les autres secteurs, mais pour donner une nouvelle base industrielle et économique à la redistribution en faisant un autre usage de la rente. Un grand tournant. La rente est un revenu que nous prêtent les générations futures pour constituer notre capital et le revenu de son investissement devrait être partagé avec ceux qui n'ont pu en user, les inactifs[1]. La redistribution ne pourra pas céder sa place au marché dans les conditions de production et de compétition nationales et mondiales actuelles et futures [2]. La solution à la crise de l'État providence dont le monde et notre société ont l'habitude et le désir se cherche. Les institutions de la seconde révolution industrielle construites sur la base du lien vassalique, autour de l'institution militaire, ne sont plus adaptées à la nouvelle donne technologique. Ce n'est pas d' « armées » dont il faut disposer, mais de collectifs intelligents. Il y a là une opportunité pour la multitude africaine. De nouvelles ressources apparaissent, les coûts de transaction et d'information baissent de manière drastique sous le coup de la nouvelle révolution industrielle. Continuera-t-on à compter sur les mêmes ressources que par le passé, ou pourrons nous mobiliser et valoriser celles que libèrent la nouvelle donne technologique, là est la question. Dans le contexte de la nouvelle révolution technologique, le capital social et le capital humain sont les capitaux décisifs.

Dans son livre, "Se débarrasser du capitalisme est une question de survie", Paul Jorion (2017, pp. 12-16), fait ressortir sept ingrédients nécessaires à un programme authentiquement socialiste. Selon lui il faudrait :

1° Faire de l'État providence une institution irréversible et intangible, en tranchant la dépendance qui le lie aujourd'hui à la croissance ...

2° Casser la machine à concentrer la richesse ...

3° Promouvoir la gratuité pour tout ce qui fait partie de l'indispensable ...

4° Remettre en question la définition comptable traditionnelle et néanmoins arbitraire des salaires comme « coûts pour l'entreprise ». ...

5° Taxer le travail des machines, robots ou logiciels, en lui appliquant le même barème que celui qui vaut pour les êtres humains qu'ils remplacent. ...

6° Restaurer l'interdiction de la spéculation, au sens purement technique de « paris sur les mouvements à la baisse ou à la hausse des titres financiers » ...

7° Faire de l'euro l'embryon d'un nouveau système monétaire international ...

Je vais partir de ces « ingrédients » qui ont initié ma réflexion sur la redistribution et l'investissement.

Séparer l'État providence de la croissance, que puis-je entendre par là ? L' « État providence » dans les sociétés de classes signifie l'existence d'une distribution primaire inégale des ressources inadéquate pour assurer la paix sociale. Avec la croissance des inégalités et l'essoufflement de la croissance du produit marchand, la redistribution ne peut pas régresser sans menacer la cohésion et la paix sociale. Elle exige la correction de ces inégalités disruptives. Une part du produit social doit servir à une politique des services publics et une politique d'entretien de ce qui était une « armée industrielle de réserve ». Donner d'autres objectifs que la recherche de l'accroissement du produit marchand, du profit financier, se cherche aujourd'hui du côté d'une politique de redéfinition des indicateurs de richesse, la société ne se donnant plus comme objectif unique la progression du produit marchand, le PIB, mais aussi la qualité de vie, l'éducation, la santé, l'égalité, la sécurité, etc.[3].

Mais cela peut vouloir dire aussi : en séparant la redistribution de la croissance du produit net, assurer un plancher de droits pour tous. Cela voudrait dire faire en sorte qu'avec la fluctuation de la production, les « biens premiers » qui assurent une liberté de base égale pour tous ne soient pas refoulés par l'accumulation. L'accumulation ne doit pas être synonyme de dualisation de la société et de prolétarisation (dépossession des producteurs de leur savoir). Le plancher des biens premiers doit être au cœur de l'accumulation et non à sa périphérie, afin que le capital social (la confiance, la coopération et la cohésion sociales), ne soit pas sacrifié au capital financier, le capital humain au capital physique. Autrement dit, différenciation sociale et cohésion sociale ne doivent pas être séparées. La production des biens premiers, les biens pour tous, doit être assurée en même temps que sera encouragée la production des biens destinés à devenir de nouveaux biens premiers, qu'on appellera biens seconds destinés à améliorer l'égale liberté de base de tous. Ceux qui se diffuseront progressivement dans la société des plus hauts revenus aux plus bas. La dynamique d'accumulation doit porter une structure des revenus qui garantisse une égale liberté de base pour tous, la production des « biens premiers », en même temps que la production de biens seconds destinés à l'élargissement de ceux-ci. L'accumulation ne doit pas conduire à une dislocation de la société en produisant des « hommes augmentés » d'un côté et des populations inutiles de l'autre.

Pour qu'une liberté de base soit égale pour tous, il va falloir en vérité une redistribution qui soit une redistribution du capital. Si elle vise seulement, comme elle le fait traditionnellement, à corriger les effets d'une telle inégalité de distribution primaire, on pourra dire que la redistribution productrice de cohésion sociale n'aura pas la base sociale suffisante pour corriger et protéger la cohésion sociale étant donné la dynamique actuelle de croissance des inégalités et de concentration des revenus. Une redistribution qui ne viserait pas stratégiquement à une redistribution du capital ne peut que s'affaiblir dans les conditions de production et de compétition actuelles.

L'économie de puissance guerrière et la concentration du pouvoir économique

Quel est le plus grand obstacle à une telle politique de redistribution du capital ? Nous devons introduire ici un nouveau concept. Au concept de société guerrière, il faut associer le concept d'économie de puissance guerrière. L'économie est une économie de puissance et l'économie de puissance guerrière est une économie de guerre. Ce terme que je reprends à Belaïd Abdeslam n'est pas une économie en temps de guerre. Une économie de puissance guerrière ne vise pas à accroître une liberté de base égale pour tous, des capacités selon Amartya Sen, afin que chacun puisse choisir la vie qu'il souhaite. Elle vise à la domination militaire pour lui assurer une domination sur les ressources mondiales. Dans l'économie de puissance guerrière, l'objectif final ne peut pas être la croissance de l'égale liberté de base pour tous, car l'inégale liberté des gens est inscrite dans sa logique de domination. Deux cent mille esclaves déchargeaient trente mille Athéniens de tout travail matériel[4]. La guerre a toujours été associée à l'esclavage, à la différence d'hier, aujourd'hui on substitue davantage d'esclaves mécaniques aux esclaves humains, mais on produit en même temps des populations inutiles. L'économie de puissance guerrière a produit de la cohésion, car dans son développement elle a externalisé l'inégalité de son monde. Elle transporte son inégalité dans le monde qu'elle embrasse et relativise son inégalité interne. Après ses esclaves, elle a eu ses immigrés. Elle a pu se stratifier tout en conservant sa cohésion, en élargissant son monde en donnant à sa strate inférieure une position moyenne dans le monde. La guerre lui donnait un ennemi extérieur et les ressources du monde. La guerre a rendu possibles une stratification de classes et une cohésion sociale. Quand ces sociétés guerrières perdront leur pouvoir guerrier, quand elles cesseront d'intervenir militairement dans les affaires du monde, leur stratification fera exploser leur cohésion. Sous le coup de la nouvelle compétition mondiale (réémergence d'anciennes puissances) et de l'impuissance de la guerre (B. Badie), elles ne pourront pas retourner à leur matrice esclavagiste.

Les concepts de sociétés guerrières et d'économies de puissance guerrières sont les impensés des sociétés occidentales. La France ne peut pas s'empêcher d'intervenir militairement à l'extérieur pour entretenir la machine économique de guerre, le complexe militaro-industriel, qui est au cœur de son économie. Et en faisant la guerre à cette machine, on l'entretiendra, on ne la détruira pas. Il faut ajouter que ces impensés ne sont pas propres à l'occident, ils y sont plus cachés par la redistribution des droits dont ses sujets bénéficient.

La redistribution dans les sociétés guerrières ne pourra continuer de se faire, d'assurer la cohésion sociale, si la concentration du capital se poursuit, si une nouvelle distribution du capital ne voir pas le jour. Voilà comment on peut casser la machine à concentrer la richesse. Pour cela, il faudrait une nouvelle compétition internationale qui ne soit pas de puissance. C'est peut-être rêver. Il est toutefois possible de rendre la guerre de plus en plus impuissante et cela ne dépendra pas des économies de puissances guerrières, mais des sociétés non guerrières.

Dans notre société qui a été construite sur la base d'une distribution de la rente pour détruire le capital social et naturel, fabriquer des diplômés sans qualification et des fortunes privées, on ne pourra pas, sans cassures majeures dans l'intégration sociale, rentrer dans une économie de marché qui favorise les détenteurs de revenu sans un nouvel usage de la rente, une modification de la structure des capitaux et une nouvelle conception des marchés. Un tel diagnostic ne peut être produit au seul regard de notre société. Il l'est au regard du monde. Notre société est notre prison et non notre support, si nous ne voyons pas qu'elle ne se détermine pas seule. Nous pouvons nous déterminer, non pas in abstracto, mais étant donné des conditions. Ne pas les prendre en compte c'est échouer à se déterminer, car se déterminer c'est se donner un cap dans des conditions qui ne relèvent pas de notre volonté.

Un nouvel usage de la rente

Le nouvel usage de la rente consiste à prêter la rente à ceux qui peuvent la restituer et préserver le capital naturel. L'exemple de la Norvège nous interpelle. Notre urbanisation sauvage aussi, mais d'une autre manière. Le capital financier ne peut pas fabriquer du capital physique, social et humain. Il peut servir une économie de crédit. Il doit être converti par différentes entreprises, organisations et institutions. Un État banquier dont les banques feraient véritablement leur métier. Un État qui protègerait la propriété des absents, des inactifs.

Une modification de la structure des capitaux

La modification de la structure du capital consiste à donner au capital financier un nouveau rôle. La formation du capital financier ne doit plus se faire sur la base de la destruction du capital naturel, du capital social et du capital humain, c'est-à-dire sur la conversion à tout prix de ses formes de capital en capital financier. Le capital financier doit servir au développement global de la structure du capital. Il est le point de vue global sur l'économie qui lui donne la possibilité de la dominer. Le capital financier est la forme de capital dans laquelle toutes les autres formes peuvent être converties. Il constitue le sommet de la société marchande, il surplombe les marchés (F. Braudel). Il ne doit pas s'accumuler en réduisant sa base. Les riches consommateurs et les grands producteurs ne doivent donc pas viser à faire bande à part, à concentrer la richesse pour leur propre objectif.

Le capital physique ne doit pas chercher et pouvoir se substituer au capital humain systématiquement, le capital financier au capital social. Si le capital physique se substitue au capital social et humain chaque fois qu'il le peut, s'il objective les rapports sociaux, le capital financier perdra sa base et la classe dominante se désolidarisera du reste de la société. Le capital naturel, social et le capital humain sont la véritable richesse d'une société, ses productions matérielles marchandes en procèdent. Il est la base du capital, au cœur du lien social, au cœur de la compétition et de la coopération. Le travail mort ne doit pas détruire le travail vivant de la nature, de la société et de l'individu.

Il faut revoir la théorie de l'exploitation de Marx. L'exploitation n'est pas seulement celle du travail humain, elle est aussi celle du capital naturel, social et humain. Le capital naturel, social et naturel est le gisement de la plus-value. Le capital d'une société est un dans l'économie d'une société, il se démembre en différentes formes de capital. Le capital financier est une abstraction, celui physique une objectivation[5]. En détruisant les autres formes de capitaux, ils épuisent leur gisement. La production de marchandises par des marchandises ne peut pas reproduire la vie matérielle et sociale. Elle est son étage supérieur (F. Braudel). Le travail humain ne peut être abstrait du travail vivant de la nature et de la société que si l'on ne prend pas en compte la reproduction de ceux-ci, que si on les considère comme gratuits et inépuisables. Seulement extractif, le travail humain épuise la vie.

À l'appui de Fernand Braudel, il faut ajouter celui de Nicholas Georgescu Roegen. Le processus économique est de nature entropique. Tel qu'il est représenté par l'économie politique classique, néoclassique et marxiste tel un modèle mécanique qui se suffit à lui-même est une fausse représentation. Il date de la physique newtonienne. Il en est de même de la représentation selon laquelle il ne peut produire que des utilités. « Le fait pourtant évident qu'entre le processus économique et l'environnement matériel il y a une continuelle interaction génératrice d'histoire ne revêt aucun poids pour l'économie orthodoxe et pour les économistes marxistes qui jurent (...) que tout ce que la nature offre à l'homme n'est que don gratuit. (...) Le processus économique ne produit ni ne consomme de la matière-énergie non plus ; il se limite à absorber de la matière-énergie pour la rejeter continuellement. ... Ce qui entre dans le processus économique consiste en ressources naturelles de valeur et que ce qui en est rejeté consiste en déchets sans valeur. La matière-énergie absorbée par le processus économique l'est dans un état de basse entropie et elle en sort dans un état de haute entropie. » Il s'ensuit que « nous avons négligé de reconnaître la nature entropique du processus économique »[6] pour ne retenir que le processus de production de valeur économique.

Une nouvelle conception des marchés

Les marchés ne sont pas des réalités naturelles, ils sont le produit des comportements réguliers de ses acteurs. Ses acteurs ne sont pas indépendants du reste de la société. Et leur comportement est stratégique, il ne se résume pas à une simple règle de maximisation.

Ce n'est pas nous, Algériens, ayant subi une colonisation et des importations massives, qui soutiendrons que nos marchés sont naturels. Nos marchés naturels ont été détruits par le colonialisme qui nous a imposé les siens. L'État postcolonial a fabriqué les siens au travers d'un système de prix et d'un taux de change artificiel favorisant les importations en tous genres et les seules exportations d'hydrocarbures. Même quand ils sont « naturels », ils sont fabriqués, mais alors par le dynamisme propre de la société, par ses choix raisonnés et démocratiques.

C'est pourquoi les dictatures sont périlleuses en ce qu'elles ignorent ce caractère stratégique chez tout acteur. Les acteurs n'obéissent pas aux dictateurs, parce qu'ils sont souvent inconséquents, le plan global leur échappe, ils accompagnent la dictature vers sa perte. Ils épuisent sa force. La glorieuse guerre de libération qui a mis fin à la dictature coloniale n'a pas procédé autrement. On ne dira donc pas que les acteurs sont mieux informés que leurs dictateurs, cela a peu d'importance sous une dictature. Mais l'étant moins, on dira que les dictatures courent à leur perte avec l'aide de leurs sujets. La corruption qui les ronge de l'intérieur est un aspect, l'individualisme qui fait disparaître l'intérêt collectif de son horizon, en est un autre.

Dans une démocratie, les comportements et les intérêts individuels ne doivent pas être abstraits, séparés des comportements et intérêts collectifs. Les intérêts doivent s'ordonner. Lorsque les intérêts individuels et collectifs s'alignent, on dira que le marché est orienté. Lorsqu'ils ne le sont pas, on dira qu'il est désorienté. Pourquoi et comment ils s'alignent est donc une question cruciale.

Adam Smith rattachait l'intérêt personnel au développement de l'industrie nationale. Aujourd'hui l'intérêt personnel se réalisera en accomplissant l'intérêt national s'il est rattaché non plus à une industrie nationale qui ne peut plus exister, mais à une bonne insertion internationale de la société, une bonne insertion de son système social performant dans les chaînes de valeur internationales. Si une dictature militaire échoue à produire un complexe industriel et militaire, comme l'a fait la monarchie européenne puis la démocratie bourgeoise, la société ne pourra pas émerger, se différencier de manière cohérente. Dans une société postcoloniale, ce complexe ne peut pas être à l'image de celui des anciennes puissances coloniales. Elle n'en aura jamais les moyens. Ce ne sera donc pas le complexe militaro-industriel qui doit en être au cœur de sa dynamique, mais une structure de base de la société qui assure une liberté de base égale pour tous et la prémunit d'une domination extérieure.

Les nécessaires préférences collectives pertinentes et leurs outils

Les préférences temporelles (J. M. Keynes), préférence pour le passé (les nostalgiques), le présent (« fait moi vivre aujourd'hui et tues moi demain » qui domine les sociétés pauvres, le présentisme[7] qui domine les sociétés riches) ou le futur (consommation différée, stratégie d'ascension sociale, éducation des enfants), sont des préférences collectives qui peuvent être particulières ou générales. Elles peuvent être plus ou moins diverses, différentes d'un milieu à un autre. Dans une société postcoloniale, la préférence pour le présent de la majorité, le présentisme des couches sociales supérieures sont suicidaires. Très forte chez les bas revenus, la préférence pour le présent est la cause du cercle vicieux de la pauvreté.

Ce n'est pas le capital financier qui va transformer une telle préférence en une préférence pour le futur, ce n'est pas lui qui va créer de l'ardeur au travail, de l'espoir chez les démunis. La politique de soutien de la consommation est contre-productive. Elle emprunte une politique des pays riches qui ont une épargne excessive ou de faibles occasions d'investir, qu'elle applique au pays pauvres qui manquent d'épargne et ont des occasions d'investir importantes. Elle a pu exister chez nous grâce à la rente pétrolière.

La préférence pour le futur est la condition de l'épargne et de l'investissement, la condition de l'émergence économique. Ces préférences orientent le marché, valorisent des comportements. Les producteurs investiront dans ce que les consommateurs attendent, peuvent financer et acheter. Les offres globales et demandes globales ne sont donc pas de simples agrégations des offres et des demandes particulières. L'économiste pourra les prendre comme telles, mais il se sera désintéressé de leur processus de leur formation. Il n'aura pris que le résultat. Les préférences collectives qu'il ne veut pas prendre en compte n'en existeront pas moins et n'orienteront pas moins le marché [8]. Pour une économie émergente, une telle négligence est lourde de conséquences. La société fera du surplace, valorisera ce qui la dessert, se méprendra sur ce qui la dirige, son économie sera par conséquent stagnante et désorientée.

Les préférences orientent donc le marché, les équilibres de l'offre et de la demande, de l'épargne et de l'investissement. Elles le structurent aussi. On pourra ici associer aisément la notion de préférence à celle de valeur. La préférence pour l'égalité berbère ou l'inégalité de classes européenne en est une. La préférence pour la rétribution éternelle qui est une préférence pour le lien plutôt que pour le bien en est une autre (M. Weber[9]). La préférence pour la paix ou la guerre. La préférence internationale, nationale ou locale. Les préférences se cultivent et passent l'épreuve du temps, certaines périssent d'autres se renforcent. Tout projet porte, s'appuie sur un certain nombre de préférences. Il faut trouver les préférences pertinentes, celles qui permettront à l'économie d'émerger, à la société d'être souveraine, et les cultiver.

Il faut donner à ces préférences pertinentes les outils, les institutions, les moyens de leur réussite. La monnaie en est un. La monnaie n'est pas un voile, elle est une institution. En créant une monnaie, on rend possible un marché dans lequel elle circulera [10]. On a établi l'or, ce bien, cette valeur qui polarise le désir humain mimétique, comme monnaie [11]. Aussi s'est-on soucié de son accumulation (l'illusion mercantiliste). La monnaie métallique incarne donc une valeur en même temps qu'elle ouvre un « marché », le marché des métaux précieux autour desquels s'organisent les autres marchés. Depuis le marché des métaux précieux a perdu sa place parmi les autres marchés. La spéculation nous indique aujourd'hui les marchés autour desquels s'organisent les autres marchés et des guerres peuvent s'engager. Leur fluctuation a plus d'importance que celle des autres. De nouvelles valeurs, de nouvelles monnaies, structurent aujourd'hui de nouveaux marchés.

En instituant donc une monnaie, on institue un marché. En instituant la monnaie complémentaire, la monnaie WIR, la banque Wir, organisme sans but lucratif, les entreprises moyennes suisses se sont donné le moyen de se protéger du manque de liquidités en francs suisses[12]. En France, un projet de monnaie territoriale les SoNantes est en cours de développement. Les "SoNantes" pourront être utilisés, par les entreprises et les habitants de l'agglomération nantaise, comme moyen de paiement en sus de l'euro, une "SoNantes" valant un euro[13]. Le Libra, la monnaie que veut instituer Facebook, une monnaie et ses règles d'usage, sera une monnaie mondiale qui créera un marché mondial.

Les États-Unis société guerrière dominante ne casseront pas les machines monopolistes de données des GAFA. Ils ne démembreront pas Facebook, mais en profiteront. Facebook et sa monnaie Libra, constituent la nouvelle machine de guerre américaine pour reconquérir les marchés occidentaux perdus en faveur de la Chine. La Chine a riposté par le lancement d'une monnaie numérique qui protégera la Chine, mais pas le Tiers-monde dominé. Les citoyens du Tiers-monde n'ont pas suffisamment confiance en leur gouvernement pour accepter une telle révolution. La révolution numérique a besoin de voies plus démocratiques. La riposte du Tiers-monde peut-être celle des monnaies complémentaires qui lui donneront une certaine autonomie face aux plateformes globales.

Les formes de la monnaie sont désormais multiples [14]. Les monnaies sociales et complémentaires sont le moyen pour les usagers de partager des valeurs. Elles « s'inscrivent toutes dans une logique de transformation profonde des échanges entre les êtres humains et allient les logiques de résistance et de proposition : résistance contre l'exclusion sociale que provoque le manque de monnaie, mais aussi, très vite, proposition d'une autre logique qui permet à tous quel que soit l'âge, le statut, la possession ou non d'un emploi, de retrouver une capacité d'échange, la reconnaissance de sa place aux yeux d'autrui et la reconquête de l'estime de soi. Pour reprendre une expression souvent entendue dans nombre de ces réseaux, " le lien est supérieur au bien ". » [15]

Les monnaies sociales et complémentaires sont le moyen de réduire le chômage sans créer d'inflation[16]. Elles sont le moyen de se soustraire à la domination des marchés mondiaux exclusifs.

Pour qu'une telle redistribution productrice d'une liberté de base égale pour tous soit possible, nous avons besoin de marchés du travail qui n'exclut pas la majorité de la population et d'une économie qui puisse dégager un surplus adéquat. Il faudra renoncer à la règle du profit maximum, bien observée par les importateurs postcoloniaux, qui conduira au résultat contraire : un marché contracté et un surplus à la dynamique décroissante. Il faudra mobiliser, utiliser et valoriser autrement de nouvelles ressources. Il faudra élargir la base de la production, renoncer au profit maximum pour élargir la base fiscale, pour donner une meilleure base à la croissance et à la redistribution. Il ne pourra pas être question chez une économie émergente de séparer la redistribution de la croissance comme dans les sociétés au PIB élevé. Mais il faudra en relâcher la relation.

L'instrument d'une telle possibilité d'emploi local et de solidarité locale est une monnaie locale complémentaire à la monnaie nationale.

Soumettre la compétition au service d'objectifs collectifs

Casser la machine à concentrer la richesse signifie remettre en cause la dynamique actuelle de concentration des revenus et de production croissante d'inégalités pour une autre dynamique productrice d'une structure du capital moins inégalitaire. Elle signifie aussi limiter la compétition, autrement dit organiser la compétition non plus au seul service des grandes entreprises, mais la compétition de celles-ci au service de la solidarité de l'ensemble des entreprises, de l'ensemble de la société. Ce que confirme le sixième principe, interdire la spéculation. On sait que la spéculation a aujourd'hui pour principale raison, les bas taux d'intérêt et le manque d'occasions d'investissement. Il faut réorienter l'investissement et la compétition non plus seulement vers les hauts taux de profit, mais aussi vers la satisfaction des besoins sociaux, les services publics, si on se rappelle le premier principe en ajoutant le troisième principe, promouvoir la gratuité pour tout ce qui fait partie de l'indispensable, l'indispensable pour garantir une liberté de base égale pour tous. Une liberté qui permet à chacun de choisir une vie responsable.

Il ressort que le tout peut être ramené à deux principes. En ce qui concerne la production primaire des revenus, la société doit gérer la compétition de sorte à réaliser un ensemble d'objectifs qui ne se réduit pas à la seule croissance de la production marchande. Autrement dit, il faut « réencastrer » l'économie dans la société, faire de l'économie sociale de marché, ou plus simplement redonner le pouvoir à la société sur l'économie, combattre la formation d'une classe de propriétaires de capitaux qui se désolidariserait de la société et voudrait soumettre l'économie à ses propres fins, à la règle du profit maximum. Ce qui correspond à la définition d'une nouvelle structure du capital. En attendant qu'une distribution primaire des revenus soit plus équitable, l'État social doit être préservé pour qu'une large redistribution soit possible. La contribution des « riches » (riches en quoi ?) doit être forte ou plus exactement la mobilisation des différents capitaux doit être forte. Les détenteurs de capital physique doivent investir pour améliorer la condition matérielle des moins riches et non pour les déposséder de leur savoir, les transformer en « populations inutiles » ; les détenteurs d'autres formes de capital doivent investir dans la solidarité (capital social) et l'éducation (capital humain).

Les conditions de possibilité d'une nouvelle structure du capital

On peut cependant soutenir que les conditions de production actuelles et futures ne permettront pas au marché de rééquilibrer rapidement la distribution primaire du pouvoir d'achat. Qu'il faudra probablement se résoudre à une distribution primaire inégale du revenu. La polarisation du marché de travail en étant la raison. En effet, l'emploi non qualifié est destiné à décroître au contraire de l'emploi hautement qualifié. La seule solution pour permettre une redistribution de sorte à améliorer le bien-être de toute la population réside dans une réduction de la hiérarchie des salaires et des revenus, une forte solidarité sociale et un fort investissement dans le capital humain. Le principe de redistribution devra donc continuer à occuper une grande place, sinon une place plus importante. Comment cela est-il possible ? Comment pourra-t-on « investir pour redistribuer », pour assurer des services publics de qualité, une qualité de vie indispensable à la bonne marche de la société ?

Des collectifs pertinents et intelligents

Cela n'est plus possible dans une société d'individus anonymes où domine la compétition de tous contre tous et où l'intelligence artificielle dominée par les entreprises globales se substitue à la mémoire sociale. Cela est possible dans de réels collectifs où les individus se connaissent, sont bien informés et où la fortune privée n'est pas seul but des hommes. Cela est possible dans des collectifs intelligents dont la mémoire s'incorpore l'intelligence artificielle et non l'inverse. Avec la nouvelle donne technologique, les big data, ils peuvent se construire dans la multitude. Cela est possible ensuite, si la validation de la réussite personnelle n'est pas seulement le seul fait de l'argent, si le crédit social ne consiste pas tout simplement en crédit monétaire, si l'autorité ne revient pas au seul pouvoir de l'argent. Il faut noter ici la proximité des notions de capital, de crédit social et d'autorité au sens d'A. Harendt. Dans des collectifs réels où le mérite de chacun peut être apprécié autrement que par ce qu'il possède, si l'argent et les possessions ne sont qu'une manière de recevoir la reconnaissance sociale et non pas toute la reconnaissance, si les riches, comme dans le village berbère ou la cité mozabite, peuvent être ostracisés parce qu'ils ne veulent faire qu'à leur tête, une autre distribution des capitaux et une redistribution adéquate sont possibles. Il n'y a pas d'autre solution, il faut choisir entre l'individu possessif et l'individu contributif, entre la concentration de l'autorité aux mains de l'argent ou sa répartition entre différentes autorités. L'individu déconnecté d'un intérêt collectif, à la recherche de son intérêt personnel est un individu isolé, dépassé, soumis à l'argent et esclave des entreprises globales qui le vendent et l'achètent comme elles entendent.

Dans une société dont le principe serait une liberté de base égale pour tous[17], comme dans les anciennes et certaines sociétés berbères actuelles, le principe d'investir pour redistribuer peut prendre corps. Car l'individu n'y est pas le principe premier, l'individu possessif n'y est pas la figure idoine. L'unité de la société n'y serait pas construite sur le pouvoir d'acheter, mais sur le pouvoir de faire corps autour de plusieurs autorités, mais sur la performance du collectif, dans le collectif et pour le collectif. La reconnaissance sociale n'aurait pas pour indicateur premier le patrimoine et la richesse matériels. La société ne distribuerait pas l'autorité selon le capital argent dont elle priverait les uns et gratifierait les autres. Elle reconnaîtrait le mérite de chacun selon sa capacité à améliorer l'état de bien-être collectif autrement, avec les manières dont elle peut disposer. Elle n'obéirait pas d'abord à l'argent. Le pouvoir de commander aux hommes n'appartient pas qu'à l'argent, il ne se réduit pas au pouvoir de commander au travail, à un travail servile qui n'aurait pas d'autre choix que celui de se vendre aux conditions qui lui sont dictées. La destruction des autorités non marchandes a fait le lit du pouvoir d'acheter, de la prolétarisation qui sépare l'individu de ses conditions d'existence, de l'asymétrie de pouvoir radicale entre l'employeur (le choix d'employer) et l'employé (l'obligation de travailler).

C'est ce rapport de l'individu au collectif qui est absent dans les sociétés guerrières qui ont perdu leur esprit de corps et se sont transformées en sociétés de mercenaires. C'est la guerre qui faisait leur esprit de corps, ne pouvant plus les gagner (B. Badie), l'État ne peut plus garantir l'unité de la société, il ne peut plus s'assurer comme « État providence ». Il ne peut plus se substituer au capital social. Le messie, le monarque au service de sa nation n'est plus incarné par l'État. La République de tradition monarchique se meurt, le secours de ses grandes entreprises ne peut plus la sauver, pour survivre elle doit repartir à la guerre qu'elle ne peut plus gagner. La guerre a pris des formes, dont beaucoup de guerres sociales et civiles, qu'elle ne peut plus maîtriser.

C'est pour cela qu'il faut instaurer des collectifs puissants de par leur efficience et leur intelligence. Ce que les sociétés de tradition non guerrières peuvent établir avec la nouvelle donne technologique. La société africaine se révèle plus innovatrice que les anciennes sociétés industrielles[18]. Elles n'ont pas à gérer un capital obsolète qui les handicape. Il ne faut plus construire nos entreprises à l'aide de contrats, de liens, sur la base de la vassalité. Il ne faut pas systématiquement substituer aux liens sociaux des liens aux choses, du capital physique au capital social et humain. Il ne faut pas transférer tout le savoir aux machines, ces esclaves mécaniques dont rêvait Aristote. Aristote disait que tant qu'il n'y aurait pas de machines pour faire le travail des esclaves, ceux-là resteraient indispensables. Le modèle de base gréco-romain de nature esclavagiste qui faisait la supériorité de la Cité sur le village (M. Mameri), est périmé. Sa logique est la soumission de la société aux esclaves mécaniques et à leurs maîtres. Ce modèle a contaminé nos élites et laminé la société.

Il faut que les membres du collectif soient partie prenante de leur entreprise. Le principe de la vassalité, principe structurant de la société féodale et du modèle gréco-romain, est à l'origine de la concentration du pouvoir. Il démarre toujours d'un centre qui veut être toujours plus puissant. La compétition libre et illimitée le met en œuvre et le fait passer dans la société bourgeoise. Une telle concentration a été à l'origine des puissances occidentales, maintenant qu'une telle concentration ne plus être soutenue par le monde, elle n'est plus la solution, mais le problème. Il faut repenser la dynamique d'accumulation.

La société algérienne continue de refuser le principe de vassalité. Même quand elle cède au clientélisme, elle ne se l'incorpore pas. C'est ainsi qu'il faut expliquer les échecs passés et à venir des collectifs construits sur la base de la vassalité. C'est ainsi qu'il faut expliquer notre préférence pour l'entreprise publique : nous préférons une entreprise auberge espagnole plutôt qu'une entreprise efficace soumise au principe de vassalité. Nous avons fui l'entreprise collective privée au lieu d'y courir, les institutions néo-monarchiques coloniales ont constitué un épouvantail, à la différence des institutions anglo-américaines. L'entreprise coloniale néo-monarchique a squatté nos esprits. Les détenteurs d'autorité veulent s'y conformer, les travailleurs veulent s'en soustraire. Elle ne s'identifie pas à la liberté d'initiative collective, mais à l'esclavagisme.

Nous n'avons donc pas encore trouvé notre modèle d'entreprise, nous avons importé cette institution et la plupart des « entrepreneurs » sont soumis à une mentalité quasi féodale. À commencer par l' « entreprise » centrale : l'entreprise militaire. Elle a diffusé le modèle. La tâche d'entrepreneur est difficile, éprouvante et souvent non efficace. Nous ne connaissons pas l'entrepreneur de Schumpeter. Les travailleurs ont fui l'entreprise privée, le travail collectif, parce qu'ils les confrontaient à ce rapport de vassalité, de subordination. L'entreprise occidentale, propriété privée de quelques propriétaires, que les conditions de production et la compétition internationale actuelles remettent en cause, constitue le dernier territoire féodal de la société moderne. La bourgeoisie s'est incorporé ce principe ancien du modèle gréco-romain. Les sociétés guerrières qui n'ont pas cédé à la rupture de classes ont conservé leur esprit de corps, elles dominent aujourd'hui la compétition. Les sociétés non guerrières continuent de s'atomiser en attendant de trouver leurs véritables collectifs et leur esprit de corps. La nouvelle technologique permettra une nouvelle distribution du pouvoir et de nouveaux rapports de pouvoir si les nouveaux collectifs arrivent à constituer une alternative aux entreprises globales qui visent à concentrer davantage le pouvoir dans leur lutte pour la domination du monde.

Une compétition inclusive et un individu contributif

Il faut réorganiser la compétition comme compétition et coordination de collectifs. Comme dans un championnat de football non mercantile, il faut l'organiser sur la base la plus large possible dans l'objectif d'élever le niveau de jeu de tous. Il faut rendre l'entreprise à tous les collectifs à laquelle elle appartient. L'entreprise « appartient » aussi bien au milieu de ses clients, de ses fournisseurs auxquels elle doit son existence, qu'à celui de ses actionnaires. L'entreprise est un nœud de relations sociales, de contrats écrits et non écrits. Un carrefour de stratégies collectives. L'entreprise doit avoir une finalité sociale qui aligne ces différentes stratégies. Le nouveau contexte technologique rend un tel alignement aisé. Le collectif de l'entreprise vise à demeurer une entreprise viable, elle réalise ses objectifs en accomplissant ceux des autres. L'individuation individuelle procède de l'individuation collective : l'entreprise se réalise au sein et par les autres. Les clients, les fournisseurs, les actionnaires, les travailleurs et leur milieu, tous sont intéressés par les objectifs de l'entreprise. Leurs intérêts doivent être alignés. La pérennité de l'entreprise dépendra de sa capacité à se les incorporer et à les aligner dans sa stratégie.

Un tel travail inimaginable hier est très simple aujourd'hui avec les big data. C'est le milieu institutionnel "néo-monarchique" qui date de la seconde révolution industrielle (Gilles Babinet), qui n'est plus adapté.

Les marchés mondiaux et nationaux valideront le résultat global et final. Ils ne s'intéressent qu'au résultat, pas au processus. Le marché n'est que le deuxième étage de la vie matérielle (F. Braudel), il écrème la vie matérielle et sociale.

L'État redistributeur sera donc stratège et non pas propriétaire. Il sera l'instrument stratégique de l'alignement des intérêts. L'Etat ne pourra plus commander à la cohésion sociale et à la contribution, il s'est servi de son pouvoir d'acheter et a détruit les autres pouvoirs de commander. Il a fait le lit du pouvoir de l'argent qui ne vise qu'à convertir en détruisant les autres formes de capital, les autres formes d'autorité. Les différents collectifs s'emboîteront, s'articuleront de façon à s'accorder sur leurs objectifs par des choix conscients, sur lesquels pourront se construire des entreprises et des organisations. Des choix collectifs démocratiques et raisonnés (A. SEN) sont possibles et peuvent être réalisés aujourd'hui mieux qu'hier. La performance économique sera celle de l'ensemble de la société. Car je le répète, la compétition internationale est une compétition des systèmes sociaux. À l'individu possessif il faut résolument opposer l'individu contributif[19], à la classe sociale, il faut opposer le collectif intelligent.

Établir l'unité démocratique des préférences collectives et individuelles

C'est par les choix des producteurs et des consommateurs, la maîtrise de leurs préférences, que se construit le marché qui n'est pas naturellement aveugle et automate. Il est une machine sociale qui obéit à ses concepteurs. Ces mécanismes sont des habitudes et des automatismes collectifs. Il est aveugle pour des consommateurs séparés soumis aux offres des grandes entreprises. Il automatise la soumission des consommateurs et des petites entreprises au service des grandes. Il sépare les préférences individuelles des préférences collectives qu'il abandonne aux entreprises globales. Il faut rendre à la société sa machine marchande, il faut aider la société à construire des automatismes qui améliorent sa vie sociale et matérielle. Voilà ce que signifie « réencastrer » l'économie dans la société (K. Polanyi). Il n'y a pas de société disait Margaret Thatcher, elle aurait eu raison si elle avait pensé aux grandes entreprises et non aux choix collectifs démocratiques et raisonnés qui peuvent avoir lieu, mais sont empêchés.

Dans la société qui incarne le principe de liberté de base égale pour tous, le village berbère ou la cité mozabite que nous connaissons, les préférences individuelles ne sont pas séparables des préférences collectives. Elles se construisent mutuellement. C'est le colonialisme en monopolisant les ressources et en déstructurant la société qui a cassé l'interaction sociale des préférences collectives et des préférences individuelles.

Dans la société de l'individu possessif, l'individu est séparé, enfermé dans ses préférences individuelles. Les préférences collectives sont définies par la classe dominante, sa consommation et celle qu'elle accepte de la classe dominée. La classe dominante accumule de la puissance, la classe dominée subsiste dans la dépendance [20]. L'interaction est réduite à un mimétisme des classes inférieures aux classes supérieures. Aujourd'hui, les consommateurs et les producteurs ne se chargent pas de fabriquer leurs préférences collectives, collectivement et individuellement, c'est l'affaire des classes supérieures et des spécialistes des entreprises globales qui produisent les offres. La séparation des préférences collectives et individuelles suit l'asymétrie de pouvoir entre l'employeur et l'employé dans la société construite sur la base du lien vassalique de subordination ; elle est une conséquence de la détermination de la demande par l'offre et la domination de l'offre par les entreprises globales qui sont aujourd'hui ouvertement monopolistes parce qu'elles sont les instruments de puissance de leurs États dans la compétition internationale. Les États-Unis ne redoutent pas Google et Facebook, mais les entreprises concurrentes chinoises. Dans leur compétition avec la Chine pour maintenir leur suprématie mondiale, Facebook est un instrument de puissance, de souveraineté. Elle fait partie du complexe militaro-industriel et culturel au cœur de l'économie de puissance guerrière. La Libra, la monnaie globale de Facebook, est une réaction de la puissance américaine pour récupérer les marchés émergents que peut gagner la Chine.

Il y a donc bien une unité des préférences collectives et des préférences individuelles, il reste que cette unité est produite différemment selon que nous sommes dans une société de classes ou pas. Dans la société de classes guerrière, elle est produite par le modèle que propose la société dominante à la société dominée mimétique. Dans la société non guerrière, c'est l'interaction des préférences individuelles qui doit produire les préférences collectives.

Après la colonisation, la société non guerrière a perdu les cadres qui permettaient de transformer ses interactions individuelles en préférences collectives. Elle a été interdite de fabriquer ses préférences au cours de la colonisation et après. Car le marché (la machine économique) a besoin de ces interactions qui se régularisent en habitudes et automatismes sociaux, et la société a besoin de cette machine qu'elle soit de classes ou non. Elle a besoin de régulariser son activité pour se projeter, rendant ainsi possible une certaine prévisibilité des comportements et de l'activité nécessaire à l'investissement. C'est ainsi que la société et le marché ajustent l'offre et la demande, l'épargne et l'investissement. Dans les sociétés non guerrières l'automatisation signifiera économie d'énergie, mais non pas prolétarisation et dévitalisation de la vie sociale et matérielle. Le capital financier ne vampirisera pas les autres formes de capital s'il n'est pas au service d'une économie de puissance guerrière.

Dans notre cas, où la différenciation sociale est incapable de s'achever en différenciation de classes stable, le désajustement des préférences ne pourra pas être ordonné par la classe dominante, un autoritarisme d'État. Il faut rendre à la société la fabrication de ses habitudes et automatismes. Car il n'y a pas de lois économiques, mais des régularités empiriques. La science économique doit être une science expérimentale. Elle contribuera à régulariser les comportements collectifs pour qu'ils puissent se projeter dans un futur désirable : nous sommes ceci et nous voulons être cela. Pour ce faire, il faut définir les échelles qui permettent la formation de collectifs pertinents qui rendent possible une telle formation de régularités, une telle transformation sociale.

Par ailleurs la différenciation de classes quand elle portait une armée industrielle du travail qui pouvait s'organiser en contrepouvoir de la classe dominante, la société capitaliste pouvait équilibrer ses rapports de forces. Les partis politiques de gauche et de droite pouvaient représenter les deux classes et équilibrer leurs rapports. Avec la bipolarisation du marché du travail, l'atomisation de l'armé industrielle et la prolétarisation qui s'étend au travail intellectuel, la dynamique d'accumulation portée par la différenciation de classes s'essouffle, entame sa propre base. La nouvelle révolution technologique détruit les bases de la seconde révolution industrielle. L'endettement public et privé, la prolétarisation de la société s'accroissent. Pour faire contrepoids aux entreprises globales, pour pouvoir s'organiser les masses populaires ne peuvent plus compter sur un esprit de classe, sur une opposition de classes. La cohésion nationale des sociétés de classes ne peut plus être construite sur la base de leurs conquêtes extérieures, la rupture de classes ne peut plus être conjurée, ne pouvant plus être supportée, elle sera refusée. La cohésion sociale se fera donc sur d'autres bases, sur la base de nouveaux collectifs. Dans le cas contraire, la globalisation des sociétés guerrières qui détruit l'État providence exacerbera le tribalisme, le nationalisme autoritaire pour se poursuivre.

En guise de conclusion. Investir hors des hydrocarbures pour redistribuer le surplus exige une autre préférence temporelle : une préférence pour le futur plutôt que pour le présent. Ce qui signifie une réduction de la consommation, résultat d'une préférence collective pour le présent et d'une politique consumériste. Cela exige aussi une définition démocratique et raisonnée des autres préférences pour que la vie matérielle et sociale ne soit pas au service du marché, mais l'inverse. Pour que la société accepte d'investir autrement psychologiquement, socialement et économiquement, pour qu'elle veuille changer de préférences, il faut qu'elle ait le sentiment d'être dans la voie de son progrès. Il faut investir dans un autre capital social d'abord, rétablir la confiance et la coopération collectives, puis dans un autre capital humain qui enrichit la mémoire sociale plutôt qu'il ne l'appauvrit. Elle doit produire les autorités sociales en mesure de la projeter dans une structure du capital distributive d'une liberté de base égale pour tous. Autrement elle poursuivra sa dispersion et ne pourra pas trouver de structure sociale stable. Il s'agit de choisir aujourd'hui entre une décentralisation qui remette la société dans ses chaussures, lui donne ses collectifs intelligents, et une plus grande déstructuration, autrement dit un nationalisme dictatorial et un tribalisme sauvage.

Notes

[1] En matière d'usage de la rente, l'expérience norvégienne est à prendre en considération.

[2] Dans son ouvrage, "La société automatique", le philosophe Bernard Stiegler soutient que l'automatisation algorithmique conduit au dépérissement du salariat et de l'emploi, et donc à la disparition prochaine du modèle keynésien de redistribution des gains de productivité qui était jusqu'alors et qui est encore la condition de solvabilité du système macro-économique. https://www.cairn.info/revue-multitudes-2015-3-page-137.htm#

[3] Voir Wikipedia les indicateurs de revenus et de richesses.

[4] M. Mammeri, la société berbère in "Culture savante et culture vécue", éditions Tala-Alger 1991)..

[5] Bernard Stiegler parle de processus d'exosomatisation. L'homme produit des organes artificiels de production. Le capital physique peut être considéré comme l'appareillage physique qui complète l'appareillage biologique de l'homme. Le prolongement physique de sa réalité biologique dans le monde. Cela paraît évident pour les outils, mais aussi pour les mémoires artificielles, l'écrit, le numérique, etc.

[6] La loi de l'entropie et le problème économique in Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994). La décroissance. Entropie - Écologie - Économie. Paris : Éditions Sang de la terre, 1995, 254 pp.

http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html

[7] F. Hartog. Régimes d'historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Le Seuil, 2003.

[8] Amartya Sen dans "Rationalité et liberté en économie" Odile Jacob 2005, a argumenté en faveur de la possibilité d'un choix collectif démocratique et raisonné, mais une sociologie des préférences qui n'existe pas encore à notre connaissance, nous paraît nécessaire.

[9] L'éthique protestante et le capitalisme (1905).

[10] « La monnaie précède l'économie marchande et la fonde et non l'inverse ». Michel Aglietta et André Orléan, in « la violence de la monnaie ». M. Aglietta et A. Orléan appuient leur théorie sur les concepts de désir et de violence mimétiques de R. Girard auteur de la violence et le sacré.

[11] « Cette liquidité ultime à laquelle tous adhèrent par la grâce de la polarisation mimétique est ce qu'on nomme une monnaie. » André Orléan, l'empire de la valeur, p. 161.

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Banque_WIR

[13] Les professionnels de la banque et de la finance marquent un intérêt pour ces nouvelles formes de monnaie que sont les "monnaies complémentaires". Longtemps considérées comme utopiques, elles sont le signe d'un basculement. Source : https://www.usinenouvelle.com/article/les-monnaies-complementaires-entrent-dans-le-mainstream-au-benefice-des-entreprises.N273458

[14] Bernard Lietaer, "The future of money", London Random House, 2001.

[15] Patrick VIVERET. Des monnaies plurielles pour une économie plurielle. http://www.globenet.org/transversales/generique/58/edito.html

[16] “If we want to reduce joblessness without inflation we will see that well over a thousand communities -- particularly in Australia, New Zealand, Canada, Brazil, and Northern Europe -- have already started using their own complementary currency with significant results.” Bernard Lietaer, "The future of Money", chapters 5: Work-Enabling Currencies.

[17] Que des auteurs d'une théorie de la justice comme John Rawls et Amartya Sen essayent de théoriser chacun à sa façon.

[18] « L'Afrique, futur royaume de l'innovation ? » https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/10/20/l-afrique-futur-royaume-de-l-innovation_5203821_3212.html

[19] Pour utiliser un terme de Bernard Stiegler dont il qualifie l'économie tout entière. L'économie de marché peut être une économie contributive avec un tel individu.

[20] Voir la théorie du salaire de subsistance chez Ricardo et les classiques.