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Pouvoir cherche peuple à sa mesure

par Benabid Tahar *

La rupture entre le peuple et le système semble irréfragable. Le divorce et bel et bien consommé. L'antagonisme est à son paroxysme. Les perceptions et approches politiques sont aux antipodes les unes des autres. On ne parle pas le même langage. On communique, chacun à sa manière, sans s'écouter. Pourtant la voix de la raison dit : pour bien comprendre ton prochain accorde toi à son rythme.

Soliloque la plus part du temps, réfractaire à toute forme d'existence démocratique, le pouvoir est dans une logique antinomique aux aspirations du peuple. Il entend, indubitablement, les stridents cris de colère de ce dernier mais s'obstine à botter en touche, à faire la sourde oreille. Pour sa part, le peuple tend attentivement l'oreille aux discours et propositions des représentants du pouvoir mais, au regard de leur indisposant asynchronisme, de leur dissonance, il les rejette catégoriquement. C'est à peine s'il ne les classe pas dans le domaine de la jactance. Loin d'être à la même longueur d'onde, les deux parties entretiennent un vrai dialogue de sourds. Caricaturalement parlant, nous sommes en situation, inédite, de belligérants irréconciliables. L'un, sans le nommer, se complait à monologuer, à hue et dia, du haut de sa tour d'ivoire pour témoigner à l'autre tout le bien qu'il lui veut, toute l'affection qu'il lui voue, tout en lui signifiant un avis de non recevoir pour l'essentiel de ses revendications : doléances rejetées pour non conformité à l'ordre établi. Attitude on ne peut plus équivoque.

En résumé, le pouvoir, faisant une lecture de la constitution adaptée à ses desseins, prolonge le mandat du président par intérim, reporte les élections présidentielles et invite au dialogue pour leur organisation dans les plus brefs délais. En claire, il propose une voie de sortie de crise en demandant au peuple de formuler ses revendications en conséquence. Autrement dit, adapter la question à la réponse. C'est comme si quelqu'un vient vous suggérer une solution et vous demande de poser, ou de trouver, le problème qu'elle peut résoudre. Vu sous un autre aspect, cela revient à chercher des solutions à une problématique, au demeurant clairement posée, là où elles ne peuvent résider. Inconséquence qui rappelle l'histoire de l'ivrogne et le lampadaire. Je me fais plaisir de la raconter, histoire de détendre l'atmosphère. Un homme, bien enivré, titubant, semble chercher quelque chose sur un trottoir éclairé par un lampadaire. Remarquant le manège, un passant s'approcha de lui et lui demande : vous avez un problème monsieur ? Non, mais je cherche la clé de chez moi, répond ce dernier. Le gentilhomme se mit alors à chercher avec lui. Ils fouillèrent tous les coins et recoins du trottoir sans résultat. Désespéré, l'homme demanda à l'ivrogne s'il était sûr d'avoir perdu sa clé à cet endroit. Pas du tout monsieur, je l'ai perdue sur l'autre trottoir, répliqua l'éméché. Interloqué, l'aimable sieur lui dit : mais alors, pourquoi vous ne la cherchez pas là où vous l'avez égarée ? Et l'autre qui répond : parce qu'il n'y'a pas de lumière en face, pardi ! Question rhétorique : est-ce la faute de l'ivrogne ou des autorités publiques qui ont laissé un trottoir, de surcroit le bon, sans éclairage ?????

Le pouvoir ayant cultivé, depuis des lustres, la culture de ‘' la soumission naturelle'' du peuple au souverain, au Zaim, il ne lui vient même pas à l'esprit d'intégrer dans ses mœurs l'idée de souveraineté populaire. Encore moins la notion de pratique démocratique. Les démocrates ne sont pas en odeur de sainteté, sentent forcément mauvais, pour les systèmes totalitaires. Hormis quelques concessions, consenties sous la pression de la mobilisation citoyenne, le régime, en état de fébrilité, répond par une hallucinante fuite en avant. Il s'est sciemment enfermé dans une sorte de ‘'circumambulation'' autour d'une constitution triturée à volonté, dénaturée par ses propres promoteurs, devenue obsolète. Dans ce cadre, il invite au dialogue, sous ses auspices bien entendu. Sur le principe, on ne peut qu'applaudir toute prédisposition à la concertation. Honni soit qui mal y pense ! Foncièrement, nul n'est opposé au dialogue en tant que moyen civilisé à même de régler les différends et de résorber les crises. Cependant, on juge du sérieux d'une démarche à l'aune de sa pertinence, de son réalisme, de son objectivité ainsi que du sérieux et de l'efficacité des outils et mécanismes mis, ou à mettre, en branle pour son aboutissement. Au premier chef, il s'agit de savoir avec qui dialoguer, autour de quels sujets, sous quels préalables et qui sera de la partie. Tant que des réponses claires et convaincantes ne sont pas apportées à ces questions, la table des négociations demeurera déserte. L'idée même de dialogue restera utopique. Est-t-il besoin de rappeler qu'une politique non éclairée par la raison et le bon sens conduit de facto au désastre. Son inadaptation aux exigences de la circonstance est généralement patente. En substance, les combats à retardement pour maintenir, ou imposer, une situation contestée, voire exécrée, par la grande majorité sont sans espoir, sans issue. A l'évidence, toute proposition de sortie de crise ne répondant pas aux revendications du Hirak est vouée à l'échec. Si tant est que l'on doit insister, nous répèterons que tous les efforts déployés par les tenants du pouvoir sont vains dès lors qu'ils ne sont pas de nature à gagner le consentement des citoyens.

Complus dans les cénacles clos du sérail, les caciques du pouvoir et leurs appendices sont dans une logique de déni des réalités du quotidien des citoyens. Leur égoïsme, voire égocentrisme, et leur appétence pour les préséances et privilèges ont fait d'eux des dénégateurs de la misère du peuple, chargés d'arrondir les angles saillants du désastreux bilan du pouvoir, de le rendre positivement lisse et de l'enjoliver pour les besoins de la pérennité du système. Prosaïquement parlant, ce dernier peut être résumé à cette triste trilogie : décadence morale, décadence politique et incompétence. Quoi de mieux pour engendrer la foultitude de maux qui gangrènent la société. Détricoter un tel système, dont l'écheveau est si complexe, conçu dans l'intrigue des cabinets noirs et autres coteries, est une tâche laborieuse. De toute évidence, la plupart des privilégiés du régime, sinon tous, ont des choses graves à se reprocher. Raison, entre autres, pour laquelle ils ne veulent pas lâcher prise, céder le pouvoir, rendre au peuple sa souveraineté. Ils ne sauraient survivre au système. Ils sont en fait pris dans les serres de l'ogre dont ils ont accouché, dans l'insouciance, sans douleur. Pour beaucoup moins grave, l'ancien président Français Charles de Gaulle, très critique envers le régime de la IVème république (1946-1958), dans un courrier adressé à Georges Bidault, homme d'Etat Français, disait à propos des responsables politiques : ‘' Je les considère, dans le système, comme des prisonniers volontaires, à la façon de ces oiseaux captifs qui refusent de s'envoler quand on leur ouvre la cage''. Le hic avec nos gugusses de responsables, c'est qu'ils ne veulent même pas sortir la cage.

Les tenants du pouvoir semblent avoir pris définitivement fait et cause pour l'organisation des élections présidentielles dans les meilleurs délais, en faisant fi des exigences du peuple. Est-ce raisonnable ? Outre le ressentiment et la défiance des Algériens envers le système et ses symboles, une élection libre et transparente exige avant tout un climat apaisé et serein. Ce qui n'est pas aisé de garantir sans prendre le temps qu'il faut. L'ampleur et la qualité du soulèvement populaire, l'énorme énergie qu'il a libérée, l'enthousiasme et les espoirs qu'il a suscités, le niveau élevé des revendications qu'il a inspirées, auxquels s'ajoute la complexité sociopolitique, plaident raisonnablement pour une période de transition d'au moins une année. Période durant laquelle un dispositif complet, murement réfléchi, devrait être installé en amont des présidentielles pour en assurer le succès escompté. Les mécanismes y afférant doivent garantir, entre autres, l'accès libre et équitable aux médias et moyens de communication, la neutralité de l'administration, la mise en place d'une instance d'organisation des élections et de proclamation des résultats, indépendante et souveraine, la révision de certaines lois, en particulier la loi électorale, etc. Pour toutes ces raisons, à mon humble avis, vouloir organiser des élections présidentielles dans six mois ou moins n'est point sage, est loin d'être constructif. Il est fort à parier qu'une telle précipitation ne peut que mener au bâclage d'une opération sur laquelle tout un peuple a édifié ses espoirs. Nous déchanterons alors dans la douleur extrême. A ce propos, méditons la citation du philosophe chinois Confucius : ‘' une petite impatience peut ruiner un grand projet''.

Le peuple Algérien oppose chaque vendredi son paraphe au bas d'un symbolique parchemin, procès verbal d'assemblée à ciel ouvert, préparé durant les autres jours de la semaine par les étudiants, les syndicats, les associations, les avocats... Le verdict, sans appel, est prononcé, dans une parfaite communion, par plus de quarante millions de citoyens : pas de dialogue avec les résidus du système Bouteflika ! De fait et de jure, le peuple impose petit à petit, mais assurément, sa souveraineté. Il compte bien s'affranchir définitivement, à jamais, d'un système dont il a enduré les affres des décennies durant. Il veut une guérison de cette terrible tumeur, sans rémission possible. Les manœuvres dilatoires des décideurs du moment, et autres fidèles du Bouteflikisme nauséabond, visant à saborder le Hirak, font bien blême figure face à la détermination, inébranlable, du peuple. Elles servent plutôt, à coup sûr, à exacerber la colère des citoyens, à susciter d'avantage de dégoût à l'égard de tout ce qui évoque le système et ceux qui le représentent, à radicaliser les revendications, etc. A ce train, lorsque la crise aura atteint son acmé, son niveau critique, la rupture risque d'être brutale. Les résidus du pouvoir, en déliquescence avancée, n'auront même plus la possibilité de négocier leur départ. Aller à l'encontre de la volonté des citoyens, exprimée par référendums populaires, organisés hebdomadairement depuis plus de trois mois, constitue, incontestablement, un déni de réalité et une violation de la légitimité citoyenne. Face à l'entêtement du pouvoir à vouloir contourner les revendications du vaillant peuple, celui-ci campe sur ses positions et les durcit de semaine en semaine. Il est résolu à parachever son œuvre révolutionnaire et à l'inscrire, en lettres d'or, au registre des fantastiques épopées des nations à travers l'histoire. Quoi qu'il puisse advenir, il est décidé à réorganiser sa vie comme il l'entend et avec qui lui plait. Il en fait un leitmotiv cardinal, une nécessité impérieuse, vitale. Quant au pouvoir, il lui appartient de se plier à la volonté populaire ou de se trouver une populace à sa mesure, ou sur mesure....A bon entendeur salut !

* Professeur. Ecole Nationale Supérieure de Technologie.