Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Nous n'avons pas peur de vous !

par Cherif Ali

Décliné comme un slogan, ce « Nous n'avons pas peur de vous » inscrit sur un panneau de fortune était porté à bout de bras par une étudiante qui le brandissait, avec beaucoup de courage. Et de détermination aussi !

De la même veine du tract réalisé dans les ateliers du FLN, la veille du déclenchement de la grève de 1956 «Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleur cadavre», significativement suivi, particulièrement dans les lycées et collèges. Les slogans inscrits sur les banderoles montrent bien que les jeunes manifestants ont décidé de s'installer dans la durée jusqu'au départ de tout le système. Ils ont décliné, pour la circonstance, le slogan populaire « Yetnahaw gaa » dans plusieurs langues, qu'une députée FLN aurait, semble-t-il, récusé.

Elle a affirmé que le slogan reflète distinctement le « puérilisme » et la quête d'assistanat de la jeunesse algérienne dans la résolution du problème politique que traverse le pays. Les jeunes algériens, toujours selon elle, n'ont aucune vision ni même de conscience quant à la dangerosité de la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui.

L'analyse de cette députée a suscité la curiosité d'un intellectuel ( Maiza Nazim) que l'on peut s'approprier, dès lors que ce « yetnahaw gaa » constitue un condensé de la longue liste des figures politiques qui voulaient faire passer la pilule du 5eme mandat sans se soucier, un tant soit peu, des répercutions que cela pouvait avoir comme répercussions dans le pays .

Ce même slogan a pris plus d'ampleur à la suite de l'apparition au grand jour des différents scandales financiers occultés jusque-là.

Depuis, la revendication « ils doivent tous partir » est devenue la condition « sine qua non » des manifestants, d'où le blocage politique actuel.

Il n'y avait peut-être pas grand monde pour imaginer que c'est des campus que pouvait surgir l'étincelle ou même un ralliement susceptible de devenir la force de frappe d'un mouvement encore incertain quant à ses motivations et peu rassuré quant à son potentiel de mobilisation, affirmait un journaliste*

Pour l'histoire, rappelons-nous du 13 mai 1968 ou des centaines de milliers de personnes à Paris, et plus d'un million dans les grandes villes de France, sont descendues dans les rues, suite à l'appel de la CGT et de la CFDT qui ont enjoint les travailleurs à défiler aux côtés des étudiants, fer de lance de la contestation !

Pour dénoncer la société de consommation et l'apparition du chômage, inhérent, selon eux, au capitalisme. Ils défilent aussi aux cris de «10 ans, ça suffit!», référence au 10e anniversaire du retour au pouvoir du général de Gaulle.

Déstabilisé par des contestataires – la fameuse «chienlit» – le général de Gaulle dissout l'Assemblée nationale, le 30 mai 1968. Pendant ce temps, un haut fonctionnaire, Jacques Chirac, discute avec les syndicats. Les négociations aboutissent, le 27 mai, à la signature des accords de Grenelle.

Augmentation du salaire minimum de 35 % (passant alors à 600 francs par mois), hausse générale des salaires de 10 %, création de la section syndicale d'entreprise et d'une quatrième semaine de congés payés sont quelques-unes des avancées sociales conclues à cette occasion.

La France n'était pas le seul pays à être en ébullition !

De l'Allemagne aux Etats-Unis, de la Tchécoslovaquie au Japon ou au Mexique, 1968 fut marquée par de nombreux mouvements de contestation, souvent initiés par la jeunesse.

Mots d'ordre communs : la liberté d'expression, l'égalité, la paix, mais aussi des aspirations plus idéalistes à un monde sans contraintes où l'individu pourrait «réinventer la vie» !

Par l'épaisseur, le volume de leur apport en troupes, la persistance de leur régularité, la force de leur détermination et surtout par leur niveau d'organisation, les étudiants algériens sont en train de tirer vers le haut une mobilisation populaire qui manque à des endroits de cohérence et de lisibilité. En donnant un jour d'appoint au vendredi, en reprenant les mots d'ordre les plus lucides et surtout en révélant des embryons d'organisations les plus prometteurs, ils s'inscrivent déjà dans la durée. Ils sont l'esquisse d'une société qui se structure déjà dans la perspective de l'aboutissement*

Il faut dire, cependant, que le mouvement estudiantin manque, à ce jour, d'organisation et de structuration, et ne semble pas parvenir encore à dégager des représentants au niveau national, ni même régional.

Il en est de même du Hirak qui tarde à s'organiser au moment ou le vice-ministre de la Défense et chef d'Etat-major de l'ANP insiste pour l'ouverture d'un dialogue, seule issue de sortie de crise, selon lui.

Pour l'heure, les étudiants persistent et signent : Yetnahaw gaa !

*Les étudiants sont de retour ( Slimane Laouari)