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Dialogue authentique ou monologue aux mille voix ?

par Mourad Benachenhou

De toute apparence, les manifestations populaires actuelles ne sont pas un orage passager, qui secouerait maisons et arbres sur son passage, mais perdrait de sa force, puis s'éloignerait, laissant des dégâts facilement réparables.

Cependant, la tentation est encore certainement grande, dans certains milieux influents, de plaquer sur ces manifestations une grille d'analyse, ou des interprétations qui en minimiseraient l'importance et la persistance, tout comme la cohérence et la cohésion.

Les autorités continuent à traiter les manifestations populaires comme un phénomène exceptionnel, mais passager

Si on poursuit la comparaison « météorologique, » il ne s'agit pas d'un phénomène saisonnier, mais d'un « bouleversement climatique, » qui dicte des mesures de redressement à la fois exceptionnelles, radicales et novatrices, et rompant définitivement avec des pratiques de gouvernance périmées.

On constate, avec regret, que jusqu'à présent, les autorités publiques considèrent, ou feignent de considérer, qu'il s'agit là d'une agitation, certes massive, mais superficielle, qui ne révèlerait aucun changement social profond, et qui serait donc traitable avec les outils politiques usuels, les ruses maintes fois pratiquées avec succès dans le passé, un mélange de manœuvres d'esquive, de menaces voilées, et de semblant d'ouverture et d'écoute des contestataires.

Il apparait maintenant avec clarté que ces autorités sont décidées à recourir aux vieilles méthodes pour contourner la tempête sociétale actuelle, d'une ampleur jamais connue dans le passé. Ces autorités n'abandonnent pas la ligne politique qu'elles se sont fixées, à savoir le retour à une légalité constitutionnelle factice pour « reprendre la main.»

Dans le même temps, elles refusent de régler le problème de fonds de la légitimité populaire. Elles esquissent la politique du « boa, » et tentent de restreindre, peu à peu, la liberté de manifester, certes, sans usage de la violence, mais jusqu'a quand ? Elles tendent, en même temps, la main aux contestataires, -dont elles admettent verbalement la légitimité de leurs revendications- en proposant l'ouverture d'un dialogue, sans contenu convaincant, avec eux.

Un dialogue « encadré » et à l'ordre du jour restreint

Le cadre qu'elles proposent pour l'ouverture de ce dialogue est fixé par elles. Elles tiennent à maintenir « leur feuille de route, » qui est un simple retour au statuquo politique passé, en reportant à plus tard les réformes politiques profondes, réclamées par les manifestants. Ceux-ci demandent une rupture totale avec le mode de gouvernance passé. Les autorités publiques leur concèdent, certes, qu'effectivement le système politique a connu une dérive despotique prédatrice, qui a pris fin avec la chute de son animateur et les poursuites judiciaires de ses acteurs principaux. Selon elles, elles auraient finalement mis fin à cette dérive et auraient prouvé leur détermination à améliorer la gouvernance du pays.

Mais, ce qu'elles proposent contredit leurs propres déclarations favorables aux revendications populaires, car leur démarche se limite tout simplement au retour à la stricte application de la loi fondamentale, pour regagner la légitimité populaire dilapidée, et entamer une amélioration de la gouvernance correspondant aux vœux de la population.

Ce qui apparait comme une ouverture prometteuse est donc un dialogue aux contours limités à quelques questions de détails qui demanderaient à être clarifiées dans la mise en œuvre de cette feuille de route fixée unilatéralement pas ces autorités, et dont elles viennent d'affirmer qu'elle est inamendable et hors des questions qui seraient abordée dans ce dialogue à venir.

Le « dialogue » entre le taxieur et ses passagers

C'est un peu la forme de dialogue entre le taxieur et ses passagers qui est proposé : il est disposé à discuter de tout, sauf du prix des courses, de l'itinéraire, des étapes, et de la destination finale, c'est-à-dire qu'il refuse en fait toute discussion sur l'essentiel du voyage.

Donc, dans ce contexte, le terme de « dialogue » est inapproprié ; il s'agirait plutôt d'un monologue auxquels seraient invités quelques auditeurs, dont le seul rôle serait de faire écho à ce monologue, et d'en rehausser la crédibilité par leur présence passive, où leur contribution serait de poser des questions sur la feuille de route, non de proposer des alternatives plus conformes aux revendications des manifestants. Les autorités répéteraient point pas point l'argumentaire qu'elles utilisent pour défendre leur démarche, et les participants seraient appelés seulement à exprimer au plus leurs objections, sans possibilité de faire fléchir la détermination de ces autorités à aller jusqu'au bout de leur projet de retour à « l'avant 22 Février. »

Moins un dialogue qu'un blanc-seing pour une feuille de route unilatéralement établie

Ce qu'elles proposent, c'est donc moins un dialogue qu'une approbation de leur projet, et un soutien à leur démarche, si ce n'est une reconnaissance implicite de leur propre légitimité justifiant leur droit de gérer à leur gré cette période de transition.

Le fondement du processus de dialogue implique la reconnaissance par les interlocuteurs du droit de son hôte à prendre des initiatives dans le domaine objet du dialogue. Quand le malade discute avec son médecin de traitement qui lui est proposé, il reconnait qu'il a confié à ce médecin le droit de le traiter, et que ce dernier jouit des références justifiant son titre et son pouvoir de proposer et d'appliquer le traitement adéquat, mais en même temps le médecin lui reconnait le droit de décider en dernière instance.

Donc, toutes choses étant égales par ailleurs, ces autorités, au vu de leur refus de changer d'ordre du jour du dialogue qu'elles proposent, chercheraient beaucoup plus à renforcer la légitimité de leur démarche qu'à entamer une discussion profonde sur les réformes politiques rompant avec le système passé, largement contesté, pour ne pas dire honni.

Une occasion rêvée pour une classe politique dévalorisée de redorer son blason en acceptant de participer à un dialogue dont la conclusion est connue d'avance

La situation du pays est trop complexe et trop périlleuse pour qu'un processus d'échange de vues s'effectue sur la base d'un grand malentendu qui ne pourrait qu'approfondir la crise.

Donc, tout examen sérieux de cette offre de dialogue présentée par les autorités publiques, ne pourrait aboutir qu'à son rejet, quelle que soit le désir de tout un chacun de voir le pays retourner rapidement à la sérénité. Ce dialogue n'aboutirait qu'à confirmer et renforcer le statuquo, et enfoncerait encore plus le pays dans l'impasse politique actuelle, qui paralyse les institutions de l'Etat, et risque de déboucher sur l'anarchie.

Ceux qui acceptent la main tendue des autorités publiques, et quelles que soient les justifications qu'ils avanceraient, ne sauraient avoir donc aucun autre objectif que de profiter d'une opportunité de redorer leur blason politique terni par leur incapacité à prouver qu'ils représentent ne serait-ce qu'une minorité des manifestants, tout en s'auto-désignant comme interlocuteurs valables et valides de ces autorités.

Il s'agit moins pour eux de contribuer à la sortie de la crise qu'à profiter de cette offre pour rebondir politiquement, alors qu'ils ont perdu le peu d'audience dont ils jouissaient, au point où ils ne représentent plus qu'eux-mêmes.

Finalement, vouloir faire tourner le débat autour des personnages à éliminer du pouvoir – sauf, évidemment, s'ils sont convaincus de crimes commis au cours de leur mandat- est une approche infantile, dangereuse, déstabilisatrice, et même immorale: il ne s'agit ni de se venger, ni de reprendre sa revanche, mais de faire avancer le pays vers un système politique ouvert et transparent. Les règlements de compte, si justifiés puissent-ils paraitre face à la colère populaire, ne sont pas le meilleur chemin vers l'instauration d'un vrai Etat de Droit !

En conclusion

S'il y a dialogue, il doit s'effectuer suivant des règles assurant à la fois la flexibilité dans les positions des autorités publiques, et leur disposition à discuter de la mise en place d'une feuille de route propre à satisfaire les revendications populaires, et déterminant que leurs interlocuteurs aient une représentativité populaire incontestable, prouvée par l'influence qu'ils exerceraient sur les manifestants.

On ne peut pas affirmer que la classe politique, tous membres inclus, y compris les « électrons libres « autoproclamés, » mais ayant reçu le suffrage d'une partie des médias, ait une représentativité populaire quelconque.

Les autorités publiques vont-elles exploiter la faiblesse politique de certains des chefs de partis, et de « personnalités, » anciennes complices et comparses du système moribond, mais essayant, tout de même, de se donner un rôle dans cette situation de révolte populaire qui a mis à nu leur incompétence et leur obsolescence ?

En supposant même que les autorités publiques acceptent d'ouvrir le débat sur la feuille de route de la transition, comment donc valider un dialogue politique sérieux, -qui déboucherait sur la fin des manifestations populaires, et ouvrirait la voie à l'instauration d'un régime fondé sur la souveraineté populaire, - avec des personnalités qui ne représentent qu'elles-mêmes ou un groupe restreint de citoyens ?

Si elles ne résistent pas à la tentation d'en revenir aux vieilles ruses du passé, où des « personnalités » étaient appelées à « donner leur avis et faire des propositions, » juste pour assurer la validation de décisions déjà prises par elles, ces autorités publiques risqueraient, dans le contexte actuel, de perdre le peu de crédibilité dont elles pourraient encore se prévaloir.

Le bon vieux temps des pratiques habituelles des régimes despotiques est définitivement obsolète et dépassé. Le dialogue sous forme de monologue aux mille voix n'est plus de mise !