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Soyons les acteurs non les fossoyeurs de la confiance sociale

par Arezki Derguini

Si l'armée et la société se retrouvent du même côté aujourd'hui, c'est qu'il en est ainsi de leur intérêt : la rente ne les oppose plus, la faillite de l'État les expose aux mêmes conséquences. La faillite programmée de l'État algérien [1] mettra le secteur de la sécurité en première ligne d'une double manière. Il devra s'administrer et administrer à la société une politique d'austérité.

Il n'est pas de l'intérêt de la nouvelle hiérarchie militaire d'assumer une telle politique [2]. S'il lui faut affronter la masse du secteur et le reste de la société, ce sera pour préserver son monopole et la pérennité de l'État. Les réformes doivent donc être acceptées par tous les secteurs de la société non pour permettre à l'ancienne société dominante d'achever le processus de privatisation des biens publics, mais dans le but de refonder l'existence de la société et de l'État sur des ressources durables. C'est cela que signifie « changer de système » : rétablir la société dans sa souveraineté, dans sa propriété sans laquelle la souveraineté est vidée de sens. « Changer de système » c'est enrayer le processus de privatisation qui s'est nourri de la corruption de la société, de l'expropriation des générations futures pour refonder la propriété sur le travail, l'appropriation productive. Sans une confiance de la société en elle-même, pour entamer un processus de « redressement » au travers d'une réforme globale, une dictature libérale va imposer des réformes structurelles au coût social insupportable [3].

Il fallait que la société entre en politique pour que les réformes structurelles puissent être envisagées autrement que contre le peuple et en son nom. Non pas pour que l'austérité puisse être tempérée par la liberté : moins riches, mais plus libres, afin que la société puisse être dupée comme elle le fut à la fin des années quatre-vingt. Mais pour que les réformes puissent trouver le chemin du succès, de la reconquête de la souveraineté sociale et non de son aliénation définitive. Pour éviter une nouvelle tragédie, on ne pouvait envisager les réformes structurelles, longtemps retardées, qu'avec le consentement et la mobilisation de la société. La conjoncture extérieure ne nous laisse pas le choix, les tensions internes ne peuvent pas être exacerbées, une dictature ne peut pas dresser le peuple contre elle. Pour une véritable réussite des réformes structurelles, et non le simple achèvement du projet de dépossession de la société de ses biens collectifs, la société devra gagner confiance en elle-même, réhabiliter certaines valeurs, autrement son intrusion dans le champ politique ne servira qu'à achever le processus de son expropriation et qu'à nous faire entrer dans une tragédie que nous aurons plus de mal à contenir. À la différence du passé, la hiérarchie politico-militaire ne peut être surprise par les évènements ni ne pourra surprendre tout le secteur de la sécurité et l'engager dans une confrontation avec la société comme dans les années quatre-vingt-dix. La seule voie claire qui nous reste est de nous reconstruire sur de nouvelles bases en réinvestissant les institutions de la confiance sociale et de nouvelles valeurs.

Maintenir la mobilisation sociale, identifier les intérêts collectifs

L'erreur qu'il faut donc éviter c'est de renvoyer la société chez elle, à sa tranquillité, à ses affaires privées comme on avait coutume de le faire. Maintenant qu'elle s'est réveillée et que l'indignation va passer, afin qu'à la liesse ne succède pas la désillusion, elle doit se rendre compte de ses intérêts et en prendre la défense. Il faut qu'elle se donne les moyens de fixer ses intérêts collectifs qu'elle n'avait pas le droit jusqu'ici de formuler, plutôt que de retourner à ses anciens intérêts atomisés. Il faut mettre en place les cadres qui vont lui permettre de définir et de défendre ses intérêts collectifs, de poser les problèmes qu'ils rencontrent et de leur apporter une solution. L'État paternaliste s'en va avec le président Bouteflika. Un citoyen de Tamanrasset, au cours d'une manifestation du vendredi à Alger, réclamait un hôpital. La société algérienne, si elle existe, lui donnera un hôpital. Les ressources publiques faisant défaut, ce sera aux ressources privées de le lui donner. On peut envisager un service civil pour les wilayas du sud. Mais cela, ce sera au secteur de la santé d'en décider : comment envisage-t-il de prendre en charge la santé de la société dans son ensemble et que pourra-t-il escompter en retour de la société ? Par cet exemple je veux dire que c'est à de véritables négociations régionales et intersectorielles qu'il va falloir se livrer pour que la rigueur des réformes puisse être acceptée par chacun. Cela sera en apparence très difficile pour une société qui n'en a aucune habitude ou presque et n'a pas le temps. Nous n'avons pas appris à travailler ensemble et ce n'est pas le temps d'apprendre. Pourtant, l'unicité de l'État et le monopole de la violence ne suffiront plus à faire l'unité de la société. Nous ne pourrons pas dire cependant que nous n'avons pas les ressources de la réforme. La jeunesse de notre société est notre principal atout, la volonté de refaire le monde n'est pas toujours une mauvaise affaire, de nouvelles et de bonnes habitudes peuvent être facilement adoptées. La question devient alors : notre encadrement politique peut-il faire vite et bien, épargner à la société ses difficultés ?

Il faut comme donner à chaque région son drapeau, favoriser la formation de régions en mesure de se donner une identité collective pour qu'elle puisse entrer en compétition pour le meilleur et non pour le pire. Que chacune apporte ses preuves, que l'on puisse en débattre et reconnaître les mérites ou les défauts. Que les alliances et leur objectif soient explicites. Au lieu de les laisser être minées par des compétitions qui peuvent menacer leur existence. Nous n'avons pas à craindre la compétition, elle nous rendra plus forts ; ni la suprématie d'une région sur les autres, l'ensemble des régions sauront lui faire face. Il nous faut admettre que la mobilisation sociale ne peut s'effectuer que sur nos propres divisions. Ce sont les exigences de la compétition qui les transformeront, pas le contraire. On ne peut envisager d'autre mobilisation nationale que sur cette base. La division de classes des sociétés européennes ne fait pas partie de nos bases et n'en fera pas partie, la révolution industrielle qui l'a instaurée étant déjà passée. Il faut revoir jusqu'à la formation de nos associations politiques. Continuerons-nous dans le déni de réalité ? Sur qui se porte la voix des électeurs, si on excepte le parti issu de la révolution nationale ? En rendant le parti du FLN à la révolution, c'est une nouvelle histoire politique que nous entamerons. Une mobilisation sociale sur une base régionale où les intérêts pourraient être clairement identifiés n'aurait plus besoin de telles oppositions idéologiques surfaites.

L'Etat-DRS antérieur a combattu la mobilisation sociale lorsqu'il s'agissait de gérer la distribution de la rente, comment la société aurait-elle pu s'émanciper de ses habitudes prédatrices, s'engager dans la voie de l'indépendance économique ? L'Etat-DRS d'aujourd'hui doit au contraire encourager une telle mobilisation pour assurer la pérennité de l'Etat, permettre l'émergence des nouvelles ressources. Il doit achever sa « civilisation » [4], sa légalisation, encadrer une telle compétition afin qu'émerge une société civile en mesure d'assurer des ressources pérennes. L'Etat-DRS est aujourd'hui au milieu du gué : achever sa « civilisation », sa transformation en État de droit en même temps que l'autonomisation d'une société civile qui lui en fournit les ressources, ou rester dans l'informalité et s'enfoncer dans la crise en se mettant au service d'une hypothétique dictature libérale.

Discours de vérité et mobilisation

Ce n'est donc pas d'un simple discours de vérité dont la société et ses différents corps ont besoin. Ce n'est pas d'une nouvelle équipe, propre et compétente, dont la société aurait besoin pour lui confier son destin. Il faut que la société se donne les cadres grâce auxquels elle composera ses intérêts, les assumera et les fera prévaloir. Rendre à la société sa souveraineté confisquée cela signifie lui rendre le sentiment de pouvoir décider de la promotion et de la défense de ses intérêts. On aura donc compris qu'il ne s'agit pas de poser, d'opposer ou de composer, des intérêts dans les cadres actuels d'organisation de la société. Il faut revoir le découpage de nos intérêts de sorte à promouvoir notre santé, notre éducation et notre productivité. Les intérêts actuels ont été construits pour ne pas pouvoir s'associer, pour être atomisés en intérêts individuels concurrentiels dont la compétition serait soumise aux objectifs d'une oligarchie. Pour qu'un intérêt puisse être défendu, il doit être suffisamment puissant. Il faut que la société adopte des formes d'organisation qui permettent l'expression d'intérêts collectifs représentatifs. Une organisation de la société traduit toujours une certaine organisation des intérêts. Une société juste se souciera de la dynamique et de l'équilibre des intérêts que son organisation favorise.

Le discours de vérité ne devra donc pas être moral ou dogmatique, ne porter que sur des principes. Il devra être pratique. Il ne s'agira pas d'éluder les intérêts particuliers, mais de les former et de les articuler. Leur permettre de se poser tous, de se confronter, de s'associer, de décider de leur priorité, en faveur de quelle dynamique ? L'intérêt général doit être construit, chaque intérêt particulier s'y inscrivant. Il ne peut pas y avoir d'intérêt général sans une société consciente d'elle-même et de ses buts, sans une dynamique sociale inclusive. Les fonctionnaires ne peuvent plus vivre de ressources publiques indépendantes, ils dépendront désormais des ressources de la société. Leur intérêt est désormais solidaire de ceux de la société. Le prix de l'énergie ne peut plus être soutenu, les entreprises de production doivent-elles être liquidées ? La consommation réduite ? Toutes les régions ont-elles les mêmes possibilités ? Le secteur de l'énergie et les régions doivent pouvoir exposer les problèmes et les solutions possibles. Un tel débat sur ce que nous, en tant que nation et régions, pouvons faire et accepter en matière d'énergie a plus d'importance pour notre cohésion et avenir que n'importe quel autre débat théorique sur ce que nous croyons et voulons être. Nous n'avons pas à douter de ce que nous sommes, nous devons être sûrs de ce que nous voulons faire. Il y a des tâches auxquelles nous ne pouvons plus nous soustraire et d'autres auxquelles nous ne sommes pas préparés. Il importe que nous puissions les distinguer.

Il nous faudrait aujourd'hui prendre le temps de débattre, mais nous ne nous sommes pas laissé le temps. Nous n'avons donc pas le temps. Il ne nous faut donc pas trop embrasser, car comme dit le proverbe qui trop embrasse mal étreint. La libéralisation rampante dans laquelle nous nous sommes engagés a programmé une faillite de l'État pour nous contraindre à privatiser davantage nos biens publics. Un tel programme a voulu forcer nos choix. La Chine nous construit un port à qui l'on concèdera la gestion dans l'intérêt de quelques-uns d'entre nous. Elle en a certainement plus besoin que nous, on ne peut lui reprocher d'être proche de ses intérêts. Si nous voulons empêcher un tel programme qui suppose notre corruption et l'expropriation des générations futures, le temps nous est compté. Les expériences tunisienne et égyptienne doivent nous profiter. La priorité est dans la mise en échec d'un tel programme d'expropriation. Il sera dangereux d'élire des constituants pour dire ce que nous voulons, mais ne pourrons pas avoir, pour débattre et nous déchirer sur des droits dont nous ne disposerons pas. C'est d'une transformation de la société qui peut aller de mal en pis qu'il s'agit et de l'adoption de nouvelles habitudes. Alors plutôt que de se mettre au-dessus d'elle pour lui dire quelles sont les bonnes règles d'une société idéale, aidons-la à se réfléchir, à se réformer, à se réapproprier le destin qui lui échappe. Ne la quittons pas pour élaborer des règles abstraites, procédons de ce qui est éprouvé, des bonnes règles qu'elle est prête à adopter. Les réformes ne viendront pas alors de l'extérieur de la société, la loi n'aura pas de difficulté à s'appliquer, les réformes auront obtenu le consentement de la société avant leur déclenchement, le gage de la réussite sera là, l'honneur de l'Algérie aussi. Les sociétés les plus justes sont celles qui ont pris le temps de débattre, ne l'oublions pas.

On reproche aux sociétés d'Extrême-Orient de trop travailler, compétition internationale oblige, mais on oublie que le travail y a une dimension plus proche de la vie que le loisir (ah ! indéracinables aristocrates), comparativement à certaines sociétés salariales occidentales. On a aussi l'exemple des sociétés européennes du nord, qui débattent plusieurs années avant d'engager des réformes sérieuses. La bataille est déjà gagnée quand elle est engagée, dit un autre proverbe. Prenons garde à ce que ce propos ne s'applique pas contre nous. Nous allons prendre un grand virage et nous devons aller vite, pour ne pas sortir de la route, à défaut de pouvoir marcher en ordre serré faute de ne pas nous y être préparés, il nous faudra ralentir le processus, prendre les choses par le bon bout et ne pas prendre de raccourcis illusoires. Aller à une Constituante c'est prendre le processus de transformation par la fin, aller aux conditions de vie c'est prendre la justice par le bon bout. La question de l'énergie, voilà une vraie question qui mobilisera tout le monde et dont la solution constituera un bon point de départ pour la réforme. Une belle foire d'empoigne en perspective qui ne laissera personne indifférent, dont on ressortira plus fort et qui remontera le baromètre de la confiance comme on ne peut pas l'imaginer ! La mobilisation sociale permet de prendre le taureau par les cornes, aurons-nous les leaders en mesure d'élever notre jeunesse au besoin de la tâche ?

Une justice indépendante = des citoyens égaux

Pousses-toi que je m'y mette. Il faut maintenant rappeler un épisode de notre expérience sociale et politique. Pour que justice indépendante il puisse y avoir, il faut que pour la société tous les individus soient égaux, que tous bénéficient de la présomption d'innocence. À la fin de la guerre d'indépendance, certains étaient plus égaux que d'autres. Nos comptes avec le passé n'ont pas été épurés, nous avons ainsi finalement travaillé avec une société à deux collèges. Personne n'entrait au tribunal le cœur en paix, les dominants y accouraient pour recruter la force publique, les dominés espéraient n'avoir jamais à y mettre les pieds. Au lieu que la société solde les comptes de tout un chacun au départ de l'indépendance, pour que le juge puisse être indépendant, puisse juger clairement et en toute conscience, la « famille révolutionnaire » s'est emparée du pouvoir et a géré son opposition avec la « famille contre-révolutionnaire ». Il en est résulté pour la société une administration dirigée par des incompétents. Car la compétence était du côté de ceux qui avaient travaillé ... avec la colonisation. On ne distinguera pas ceux qui ont bien travaillé, bien appris sans trahir ; on ne distinguera pas les meilleurs d'entre nous. On glorifiera les morts, cela suffira. Nous persistons dans un tel comportement, dans tous les secteurs. Nous n'avons pas cherché à faire un bon usage de nos meilleures ressources. Elles étaient déjà qualifiées, le tri était déjà fait, peu importe le secteur. Pour construire l'armée nationale, il a fallu faire appel de manière hypocrite aux anciens de l'armée française. Les moudjahidine ont fini par s'entourer par la grâce de Boumediene de nombreux faux moudjahidine. Plus besoin de conscience nationale. Pour développer l'agriculture, l'État a remis les meilleures terres du pays à ceux qui les occupaient, mais n'étaient pas en mesure de les travailler. Au lieu de les remettre à leur collectivité qui les aurait confiées à ceux qui pouvaient en rendre le meilleur usage. En fait on a appliqué le principe la terre à ceux qui l'occupent plutôt qu'à ceux qui la travaillent. Finalement cela aura servi un dessein obscur : mieux séparer la société de ses biens pour les rendre disponibles à l'occupation privée.

Bref, je veux dire que l'Etat-DRS plonge ses racines dans ce contentieux qui a remis la justice aux mains du groupe vainqueur pour gérer la société. On ne pouvait pas confier les rênes du pays aux compétences réelles. Il fallait les tenir sous les ordres. Les idées de justice indépendante, de société souveraine encore en germe, furent vite recouvertes. Le groupe vainqueur s'est servi de l'opposition révolutionnaire-collaborateur pour dominer la société et non pour la protéger. Ceux qui ont libéré politiquement et militairement le pays n'avaient pas les ressources pour soustraire le pays à la domination économique et culturelle étrangère. Ils se sont servis de ceux qui avaient l'expérience des institutions coloniales pour construire les institutions nationales, et ont fini pour beaucoup par s'associer avec eux. Des intérêts ont convergé avec la perspective libérale. Il ne s'agit pas d'annihiler la mémoire révolutionnaire, il s'agit de ne pas la laisser se corrompre et de corrompre toute la mémoire sociale. Il ne s'agit pas de nier le mérite des moudjahidine au cours de la guerre de libération, il faut reconnaître leur démérite au cours de la période postcoloniale, démérite qu'ils partagent en partie avec le reste de la société. Qui pouvait alors s'instaurer en arbitre de la compétition sociale ? De tels arbitres qui pouvaient incarner une justice indépendante avaient été corrompus, avaient disparu. On ne sort pas indemnes de cent trente-deux ans de colonisation. Cela ne doit donc pas servir à nous défausser sur eux. Nous n'étions pas prémunis contre de tels comportements, mais nous sommes instruits aujourd'hui. Nous ne devons pas reproduire les erreurs de l'indépendance, nous disposons d'autres ressources. Nous devons veiller à en faire un meilleur usage, à ne pas les marginaliser. Sans justice indépendante on n'y parviendra pas. Peut-être devrions-nous faire confiance à notre justice aujourd'hui.

Il faut aujourd'hui comprendre que le bilan de la période postcoloniale doit être fait et qu'un nouveau départ doit être accordé à tous. En éliminant ceux qui ont travaillé avec le pouvoir, comme on l'a fait à l'indépendance avec ceux qui ont travaillé avec la France, nous remettons une nouvelle fois l'incompétence et l'injustice, parce que la justice d'un groupe, au pouvoir. Nous ne devons pas remettre la justice entre les mains d'un groupe et ne devons pas écarter ceux dont l'expérience peut nous instruire. Chacun doit être jugé d'après ses actes. La justice ne peut juger et condamner un individu, une famille, une fois pour toutes. Les enfants ne doivent pas hériter des fautes de leurs parents, ils doivent être jugés selon leurs actes. On ne condamne pas un individu toute sa vie pour un acte qu'il a commis au départ de celle-ci. La condamnation doit être à la mesure de la faute. La faute doit pouvoir être rachetée. La société autrement se condamnerait à accumuler les fautes. La confiance accordée à un honnête homme ne doit pas le soustraire à la justice. Cela l'exposerait à des tentations et des déviations. Tout comme on ne peut juger de la vie d'une personne avant que celle-ci ne soit achevée. Il ne suffit pas qu'il ait été un jeune et brillant révolutionnaire. Les chances qui lui auront été offertes et la bienveillance qui l'aura accompagné pourront lui permettre bien des écarts. Seule l'existence d'une justice indépendante peut protéger la société de telles sorties de route.

Pour qu'il y ait justice indépendante, il faut que la justice militaire, particulière, remette ses dossiers à une justice civile, générale, pour qui tous les individus sont égaux. Bouteflika est resté accroché au pouvoir, a voulu mourir au pouvoir espérant se soustraire au pouvoir de l'Etat profond. Il a échoué. Vingt ans de privatisation rampante ne lui ont pas permis de construire une société civile en mesure de prendre en charge les coûts d'un État de droit et d'une justice indépendante. Il faut méditer l'expérience bouteflikienne : on ne peut pas vaincre ou transformer le système ni la société, s'ils ne consentent pas à la reddition, au changement. La société fainéante peut rêver de faire table rase du système, si elle y croit, elle ne réussira qu'à le régénérer avec des coûts considérables.

Le nouveau ne peut sortir que de l'ancien, autrement le système social ne pourrait que s'effondrer [5]. La justice militaire doit consentir à remettre les dossiers à une justice civile et à se mettre à son service. La société militaire y consentira sans résistance dès lors qu'elle envisagera de tenir ses ressources de la société civile. Cela pourrait être le cas aujourd'hui. Elle protégera son autonomie dans le cas où elle ne pourrait compter sur une telle société. C'était le cas dans le passé et pourrait l'être encore. On ne peut lui retirer son administration de la justice sans son consentement, elle ne pourra y consentir que si elle peut se reposer sur une autre plus sûre. L'État profond loge donc dans notre incapacité à établir une société civile autonome, une justice indépendante, bref, à établir la société au-dessus des groupes. Il correspond à notre embryon d'État, qu'il s'agit de civiliser. Car il est l'embryon du futur État civil. Passer d'une administration militaire à une administration civile de la société correspond à une transformation de ses mécanismes d'administration. L'administration militaire n'a plus l'excuse d'être un corps étranger, elle est une adoption de la société et une imposition d'une partie de celle-ci. L'objectif étant clair : passer d'une administration militaire à une administration civile, la transition doit être pensée, expérimentée, contrôlée. Il faut civiliser les mécanismes d'administration, donc partir des mécanismes de l'administration militaire et envisager leur réforme. Pas de table rase ici, mais transformation de la société, de ses mécanismes et de nouvelles ressources, la confiance étant l'ingrédient indispensable à une telle transformation de l'administration et au bon usage des ressources.

Il faut prendre garde à ignorer cette réalité sociale de l'État profond – une capacité embryonnaire de la société à s'administrer – si nous ne voulons pas qu'apparaissent chez nous un Mohamed Morsi derrière de nouveaux élus triomphants et un Sissi derrière un Gaïd Salah débordé. La société doit faire confiance à son travail, à son expérience et non rêver à quelques hommes providentiels ou quelques illusoires raccourcis. Elle doit fabriquer des institutions qui instaureraient des relations de confiance pour régler ses différends et protéger ses valeurs.

Instituer des relations de confiance

Car il nous faut refaire confiance aux institutions pour ne pas sombrer dans le désordre. La société ne peut pas être en mobilisation politique permanente. Pour refaire confiance aux institutions, il faut d'abord rendre à la société la confiance en elle-même et que puissent s'instituer des relations de confiance, se recharger les institutions de la confiance sociale. Les institutions pourront alors faire bon usage de leurs ressources. Il ne suffit donc pas de remplacer des responsables pour rendre aux citoyens la confiance dans leurs institutions et les institutions à leur bon fonctionnement. La confiance dans les institutions et leur bon fonctionnement est donc davantage une tâche de la société que de l'État : l'État ne peut dire aux enseignants d'apprendre, de suivre l'exemple des meilleurs d'entre eux. C'est aux enseignants d'adopter cette disposition, ses valeurs, et à la société de les soutenir, pour que l'enseignement ait une autre qualité. On peut faire le même raisonnement pour d'autres institutions, la justice par exemple. La société que représente l'Etat pourra les aider de ses incitations, comme disent les économistes.

Le refus de la hiérarchie de la part de notre société doit être pris en compte. Les raisons culturelles et historiques d'un tel refus doivent être explicitées. À mon avis, il faut débarrasser la notion de hiérarchie des connotations étrangères que nous n'acceptons pas et lui donner la charge positive que nous devons lui reconnaître. Il n'y a pas besoin de confiance là où il n'y a pas de hiérarchie et il y a besoin de confiance là où il y a hiérarchie. Il faut se tenir pour dit que nous n'avons pas notre propre expérience de la notion de hiérarchie, nous devons expérimenter pour qu'elle puisse prendre corps dans nos expériences réussies. Nos chefs ont trop emprunté aux colons, nos militaires aux féodaux. La collégialité que nous avons héritée de nos traditions n'exclut pas une hiérarchie des valeurs. Il y a des exemples dont on peut méditer. Les valeurs japonaises conjuguent un fort sentiment de hiérarchie et un faible écart des salaires. Dans cette opposition loge certainement la confiance japonaise.

Pour conclure, je voudrais dire qu'il nous faut cesser d'être les fossoyeurs de la confiance sociale. La confiance sociale est le plus précieux capital de la société. Je ne referai pas ici ma théorie du capital. On ne peut songer à remonter la mauvaise pente que nous avons prise sans une grande confiance de la société en elle-même, en la capacité de sa jeunesse à redresser la barre. Nous allons voir si notre descente dans les abysses est achevée ; qui, de la pente ou de nos bonnes ressources, aura le dernier mot.

Notes

[1] Qui prévoit un endettement de l'Algérie et une privatisation contrainte (que dicteront les nouveaux créditeurs au travers du FMI). Voir l'article « la faillite programmée de l'État algérien ».

[2] Dans l'article « Dictature libérale ou démocratie sociale », j'ai distingué la nouvelle hiérarchie militaire de l'ancienne qui avait profité de la rente. Cette dernière aux commandes n'a plus les opportunités de la première, elle ne voudra pas affronter la masse des travailleurs de son secteur dont il va falloir réduire la voilure ni l'ensemble de la société à laquelle une politique de l'austérité devra être appliquée.

[3] Car ne pouvant disposer des moyens de la dictature égyptienne soutenue par Israël et l'Arabie saoudite. Voir notre article précité.

[4] J'emploie depuis longtemps ce terme d'abord au sens littéral : transformation civile de l'administration et de la justice militaires, ensuite en ce qu'une telle transformation porte de valeurs. Il renvoie à la problématique du procès de civilisation de Norbert Elias.

[5] J'ai soutenu très tôt la thèse du changement social comme mutation du système. Le système social doit muter, comme mute un corps biologique autrement dit conserver son unité, pour changer. La volonté politique ne peut y contribuer que si elle comprend cela : aider le système à muter. Je peux mieux soutenir cette thèse aujourd'hui en m'appuyant sur Norbert Elias : c'est l'autonomisation de la société civile qui permet à l'État de droit d'être instauré, au monopole de la violence de ne plus être contesté. C'était probablement l'objectif de Bouteflika. Reste à savoir s'il sera celui de l'Etat-DRS qui va prendre la relève.