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Syndicalistes de tout le pays, relisez-vous !

par Belkacem Ahcene-Djaballah

LES SYNDICALISTES ALGERIENS. Leur combat, de l'éveil à la libération, 1936-1962. Essai historique et mémoriel de Boualem Bourouiba (Préface de Mostefa Lacheraf). Editions Dahlab/Editions Enag, 450 pages, 550 dinars, Alger 2009.

Il en est l'auteur certes, mais soixante et un compagnons de lutte ont «participé» à l'écriture de ces pages de l'histoire du syndicalisme algérien. Ils ont, chacun à sa manière, ressorti de précieux souvenirs de leur combat, souvenirs alors «jalousement gardés».

Résultat final : l'œuvre d'un militant actif, d'un responsable réfléchi et discret «à cheval sur le nationalisme anticolonial et le syndicalisme libérateur d'énergies» (Mostefa Lacheraf). On y apprend énormément de choses sur la vie syndicale, mêlée à la vie politique. D'abord, tout au long des parties introductives : sur «La décennie qui compte : 1936-1945», «L'Après-guerre», «Dans le creux de la vague» et «La Révolution de Novembre». Ensuite, et enfin, la naissance de l'Ugta (Abane Ramdane a joué un grand rôle dans la prise de conscience), le 24 février 1956, en pleine tourmente et sous le toit même des Bourouiba (à noter que le père Bourouiba a été un des premiers syndicalistes algériens)... l'interdiction onze mois plus tard… et l'arrestation de ses responsables et militants (dont Aissat Idir)… .La reconstitution à Tunis, les épisodes saillants comme la Bataille d'Alger et, plus tard, les grandes manifestations urbaines de décembre 1960. Les militants de l'Ugta y étaient !

Avis : Un grand livre avec le langage tant prisé par l'auteur, dans le style tant défendu par l'auteur : fort, franc, direct (engagé !), débarrassé de démagogie et de clientélisme.

Extraits : «Lorsque le crépuscule de la vie est là, tout proche, la tentation est grande de se retourner et de tenter de reconstituer les étapes de sa vie, celles de la société à laquelle on appartient et, plus passionnantes encore, celles de sa patrie» (p 35), « La peur et la lâcheté sont sans doute contagieuses. Mais, n'en est-il pas de même du courage et de l'héroïsme ? Telle est la nature humaine» (p 312), «A partir de 1962, les hommes politiques de notre pays, quelquefois par générosité plus souvent, ont eu recours au souvenir de cette époque noire de notre histoire (période coloniale), pour faire oublier qu'ils s'étaient emparés du pouvoir par effraction. Le résultat de cette pratique c'est que, progressivement, dans le subconscient de beaucoup d'Algériens, le travail est devenu synonyme d'exploitation. Il est rarement fait une relation entre le salaire payé et le travail fourni. Rendement, amortissement, bénéfice, endettement, tout cela est fâcheusement abstrait pour nombre de travailleurs» (p 446), «Une des causes importantes de notre retard est liée au gaspillage, découlant lui-même de la mauvaise gestion. Il se situe, en premier lieu, au sommet, «soulta», et concerne tous ceux qui gravitent autour, vivant dans un monde totalement étranger à la majorité des Algériens. Nombre d'entre-eux sont sortis du néant pour être hissés trop vite et trop haut, jusqu'en avoir le vertige. Enfants gâtés du système, ils ne se refusent rien, éternellement à la recherche du plus beau, parce que plus cher» (p 448).

KAIDI LAKHDAR. UNE HISTOIRE DU SYNDICALISME ALGERIEN. Entretiens. Livre-entretien de Nasser Djabi Chihab Editions, 334 pages, 500 dinars, Alger 2005

La démarche est assez originale et pourtant assez payante. Mis à part la courte préface, l'ouvrage est fait d'une suite d'entretiens avec un des plus fameux syndicalistes algériens (décédé en 2004 à l'âge de 81 ans). Question-réponse, question-réponse, question-réponse… Et, quelle franchise, quel rythme ! Avec, des précisions, des rectifications,... et, par ci-par là, des noms (surtout ceux dont on devine qu'il ne les porte pas trop dans son cœur, car ils l'ont surtout déçu).

Toute une vie de militant et de journaliste aussi y est racontée, dans ses moindres détails… de la naissance à Mila, les premiers pas dans le monde «syndical» (au départ de la simple mais très délicate contestation ouvrière), l'engagement avec la CGT et au sein du Pca,... jusqu'à l'après-65 à Alger, avec ( encore !) une nouvelle arrestation (peut-être la plus douloureuse et surtout la plus traumatisante, car venant d'Algériens… en Algérie… indépendante), l'emprisonnement - sans raison - durant trois mois (il a «participé» à la création de l'Orp, un mouvement politique progressiste opposé au coup d'Etat du 19 juin 65)… et des amis... torturés

Avis : Se lit comme un roman d'aventures, l'auteur étant un très grand «interviewer», comme tout bon et vrai sociologue maîtrisant son sujet comme il se doit, et le «héros» un homme très direct et franc. Un livre où on y apprend bien plus que dans un livre d'histoire classique. Peut-être un certain dogmatisme. Un militant pur et dur ?

Extraits : Comme homme, Lakhdar Kaidi a personnifié à travers son long itinéraire de lutte, avant et après l'Indépendance, le lien réussi entre le militantisme politique et le militantisme syndical, entre l'enracinement national et la dimension internationaliste humaniste et engagée. Expérience individuelle qui, hélas, n'a pas connu le succès qui lui aurait permis de se transformer en une règle de conduite générale…» (Nasser Djabi, p 11), «Aujourd'hui, le mouvement syndical algérien, dans ses différentes composantes organiques, les anciennes et les nouvelles, vit une crise profonde dans sa relation avec la société et avec les forces sociales qu'il est censé représenter et défendre. Le syndicat et le syndicalistes ont perdu une grande part de l'image positive qui était liée à eux et à leurs combats» ( Nasser Djabi, p 11), «Le révolutionnaire, c'est celui qui ne néglige aucune possibilité de faire avancer le mouvement, qui ne néglige aucune voie qui de toute évidence ne peut que renforcer la lutte générale» ( Kaidi Lakhdar, p 211), «L'Ugta se trouve sous la pesanteur de son passé, se trouve une organisation au service non pas du Fln, parti unique, mais au service du pouvoir et pour paraphraser la célèbre phrase à propos de la Palestine, aujourd'hui, chez nous, l'Ugta est pour le pouvoir, que ce dernier ait raison ou tort» (Kaidi Lakhdar, p 230), «Ben Bella, à l'époque, dirigeait l'Etat comme on dirige son épicerie» (Kaidi Lakhdar, p 310)

AISSAT IDIR. DOCUMENTS ET TEMOIGNAGES SUR LE SYNDICALISME ALGERIEN. Etude de Mohamed Tayeb Farès (préface de Mahfoud Kadache). Enag Editions, 196 pages, 880 dinars, Alger 2012.

L'auteur, décédé en 2006, à l'âge de 96 ans, enseigna longtemps dans le primaire puis, juste après 62, à l'Université où il fut un de mes (inoubliables) enseignants à l'Ecole nationale supérieure de Journalisme de l'époque. On savait déjà qu'il était un «mordu» de la recherche scientifique et il avait, pour objectif principal, l'écriture de l'histoire du syndicalisme national et, surtout, la mise en valeur les efforts et le sacrifice des grands militants de la cause nationale,… dont, assurément, Aissat Idir, le 1er secrétaire général, un héros qu'il avait bien connu, ayant été lui-même un syndicaliste actif.

Ici, comme le dit si bien Mahfoud Kaddache, le préfacier, l'auteur est allé encore plus loin que la simple biographie. «C'est en fait l'histoire du syndicalisme nationaliste algérien d'avant 1962 et celle d'un aspect de la participation des travailleurs algériens à la guerre de libération qui sont évoquées».

A travers les documents et les témoignages (il avait constituées et exploitées 240 biographies), il fait revivre le cadre familial et social du héros mais,en même temps, il décrit l'Algérie profonde, celle d'abord en attente de la libération, celle des combattants qu'étaient les syndicalistes, et les conditions de la création, avec douze syndicats nationaux, de l'Ugta (le 24 février 1956), puis l'extraordinaire consécration internationale avec l'adhésion à la Cisl en juillet 56, malgré tous les obstacles créés par l'Usta («Messaliste», proche de la CGT-Force ouvrière, membre de la Cisl) et l'Ugsa (Cgt, adhérente à la Fsm) . Que de noms (pour beaucoup oubliés), que de sacrifices, que de combats, que d'interdictions et d'arrestations, que d'emprisonnements et de tortures… et le meurtre, par les forces d'occupation, du leader, «kidnappé» le 13 janvier 1959 et torturé sauvagement par ses bourreaux. Il est déclaré décédé le 26 juillet 1959. Il parait que le président Ben Bella avait demandé (à Djermane Rabah), en 1963 ( !!!), «quelles sont les ressources de la famille ?» alors aidée par des amis... et par la Cisl et l'Union Syndicale suisse. Rien n'a effectivement suivi. Il a même fallu, pour obtenir une pension, «prouver» la participation du père (Aissat Idir) à la lutte de libération nationale… grâce au témoignage de Youcef Benkhedda. Aujourd'hui, que d'oublis, hélas !

Avis : Une monographie du syndicalisme et une biographie de son promoteur-animateur de type académique, donc très utile pour tous: syndicalistes, chercheurs, journalistes (Aissat Idir a été un très grand journaliste, un vrai de vrai). Une démarche assez académique (problématique, questionnements, etc…) et pédagogique. Ouvrage complet avec ses annexes, ses sources et références, sa riche bibliographie ainsi qu'un index des noms cités. Mais, personnellement, je n'ai pas apprécié le format qui ne correspond pas à la valeur scientifique de l'ouvrage.

Extraits : «On l'appelait, à juste titre d'ailleurs, Idir le sage… un «bûcheur» hors catégorie» (selon un de ses camarades de classe, p 19), «Aissat était un militant de grande classe : sérieux, secret, modeste, très prudent, compétent dans le domaine de la presse et de la propagande… Aissat se situe dans la catégorie des militants qui devaient garder l'anonymat et assurer la continuité du mouvement national. Il était peu connu du public. Il était apprécié par la direction centrale du parti.» (p 24), «Le lancement du journal «L'Ouvrier Algérien» le 6 avril 1956 occupe des dizaines de collaborateurs dès le 1er mois et tire déjà à 30 000 exemplaires» (p 94)

Note : Lire aussi, pour compléter votre culture syndicale, en tout cas pour vous faire une idée sur le syndicalisme post- 62, et surtout pour connaître certains «dessous» des relations subies ou/et recherchées Ugta- centres de pouvoir- parti du Fln «Le Mouvement syndical algérien à l'épreuve de l'Indépendance», de Abdelmadjid Azzi, avec une lettre-préface de Tahar Gaïd, membre fondateur de l'Ugta. Alger-Livres Editions, 437 pages, 850 dinars, Alger 2012. Conclusion – bien sombre et non forcément objective - de l'auteur (extrait) : «L'image peu reluisante que présente, aujourd'hui, l'Ugta, cette organisation prestigieuse pour laquelle tant d'hommes se sont vaillamment battus, ne réjouit guère» (p 399)