Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

L'AGE DE LA POLITIQUE

par K. Selim

Les Maghrébins – oui, oui, ils existent ; n'en déplaise aux frontières fermées ou surveillées – suivent avec intensité et, disons-le, un émerveillement certain l'évolution de la situation en Tunisie. Une révolution démocratique sérieuse qui semble avoir réussi à se passer d'un passage par une phase de violence, cela fait rêver.

 Les Tunisiens – et on partage leur peine – sont en deuil pour la centaine de morts que leur a coûté ce majestueux et irrépressible mouvement de la société vers la liberté, la dignité. Le respect de la vie humaine fait que toute mort est de trop. Pourtant, à l'échelle de l'histoire de la région, les Tunisiens auront réussi à éviter que l'affaissement du régime n'entraîne un basculement dans le sang. L'histoire a, semble-t-il, hésité quand la garde rapprochée de Ben Ali a tenté de noyer la révolution dans les pillages et la violence. L'attitude de l'armée, combinée à une auto-organisation de la population au niveau des quartiers, aura empêché ce saut vers l'insécurité générale.

 Aujourd'hui, le bras de fer entre la société et ce qui reste du régime de Ben Ali se déroule sur le terrain politique et on peut raisonnablement penser que les risques de désordres violents ont été considérablement réduits. C'est cela qui rend cette révolution admirable. Plus sans doute pour nous en Algérie où, depuis 1988, les élans brimés de la société vers le changement s'opèrent à un coût exorbitant. Les Tunisiens, grâce à l'entêtement des militants politiques, à une tradition syndicale qui s'est préservée malgré la caporalisation, ont trouvé les ressorts pour préserver leur révolution d'un chaos sécuritaire qui aurait servi d'argument à la contre-révolution. Le déroulement des évènements montre qu'il y a bien eu une tentative en ce sens, mais qu'elle a échoué face à une société qui a pu, à un moment essentiel, disposer des capacités minimales d'encadrement politique.

 On a découvert, incidemment, à la faveur des péripéties footballistiques de l'équipe algérienne, que le sentiment maghrébin persiste fortement dans les opinions malgré l'extraordinaire effort des pouvoirs à le rendre inopérant et à le réduire à la coquille bureaucratique vide qu'est l'UMA. On le redécouvre au sentiment indicible d'admiration et de fierté que les Tunisiens suscitent dans l'ensemble de la région. On le constate aussi à la manière négative tout à fait franche chez le colonel Mouammar Kadhafi - dont les pouvoirs observent le nouveau cours en Tunisie.

 L'enthousiasme des opinions tient au fait que les Tunisiens viennent d'entrer dans l'âge de la politique et qu'ils ont cessé d'être des sujets pour devenir des citoyens. C'est ce passage, pourtant inéluctable, à l'âge de la politique qui déplaît aux régimes en place et les rend distants, voire hostiles à la Révolution du jasmin. Pourtant, même si la contagion politique ne peut se faire comme une épidémie de grippe, elle est déjà là, comme une incubation silencieuse. La Tunisie, en se démocratisant, fait un pas de géant pour elle-même et pour le reste du Maghreb. Les chemins vers la citoyenneté qui se forgent en Tunisie ne peuvent, en cas de succès que nous souhaitons, qu'ouvrir, enfin, une vraie perspective au Maghreb.

 Cette brèche dans le glacis nord-africain annonce la promesse d'un Maghreb des citoyens.