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Afrique du Sud : le test multipolaire face à l'unilatéralisme trumpien
par Salah Lakoues
En poursuivant Israël devant la Cour internationale
de justice pour crimes de guerre à Gaza, l'Afrique du Sud s'est imposée en
quelques mois comme le symbole d'un ordre mondial en mutation - un ordre où les
puissances émergentes ne se contentent plus d'exister, mais contestent
ouvertement les mécanismes du pouvoir global. Cette prise de position, saluée
par une grande partie du Sud global, a irrité Washington et rendu Pretoria l'un
des centres nerveux du débat mondial sur la justice internationale, le
multilatéralisme et l'avenir du système G20.
C'est dans ce contexte que l'annonce spectaculaire de Donald Trump, le 26 novembre 2025, a fait l'effet d'un séisme diplomatique : l'exclusion unilatérale de l'Afrique du Sud du prochain sommet du G20 à Miami. Motif invoqué : un prétendu «génocide anti-blancs» contre les fermiers afrikaners - un narratif très actif dans les sphères conservatrices américaines, mais largement démenti par les rapports internationaux, Pretoria et les ONG spécialisées. Pour Trump, cette décision n'était pas avant tout diplomatique : elle était électorale. Elle parlait directement à une base conservatrice convaincue que l'Occident blanc serait en danger, victime d'un « renversement civilisationnel ». Sur Truth Social, l'ancien président a résumé sa posture : «L'Afrique du Sud ne mérite pas de siéger avec nous.» Ainsi s'affrontent deux visions du monde : Un multilatéralisme assumé, issu des BRICS+, où Pretoria joue un rôle moteur ; Un unilatéralisme populiste, fondé sur l'émotion, la polarisation et la disruption. Et pourtant - face à ce choc frontal, l'Europe, la Chine, l'Inde et le Brésil ont choisi une arme inattendue : le silence stratégique. Le G20 de Johannesburg : un signal politique lourd Lors du sommet du G20 tenu à Johannesburg (2223 novembre 2025), que les États-Unis avaient choisi de boycotter, la majorité des membres ont participé au plus haut niveau. La déclaration finale n'a pas contesté la légitimité de Pretoria - un message discret mais puissant. Ce sommet a démontré deux choses : Que les États-Unis ne dictent plus automatiquement le rythme du multilatéralisme ; Que les grandes économies du Sud global prennent désormais l'espace laissé libre. Trump et la stratégie de l'imprévisibilité Pour comprendre l'exclusion soudaine de Pretoria, il faut revenir à l'ADN politique du trumpisme : la « Madman Theory », cette diplomatie calculée de l'irrationalité attribuée historiquement à Nixon. Trump avait déjà recouru à cette approche avec : La Chine (guerre commerciale), L'Iran (sortie du JCPOA), Le Mexique (chantage migratoire), L'OTAN (pressions financières). L'objectif n'est pas l'ordre, mais le déséquilibre, pour forcer concessions et visibilité politique. Le choix de l'Afrique du Sud répond à une logique précise : Elle symbolise un Sud global émancipé. Elle défie Israël sur le terrain judiciaire international. Elle incarne les BRICS+ - la seule organisation rivalisant structurellement avec Washington. Elle ne peut pas répondre militairement - seulement diplomatiquement. Pour l'électorat conservateur américain - attaché au récit d'une civilisation occidentale assiégée par le multiculturalisme - l'attaque contre Pretoria est un message : Trump est revenu pour « protéger les Blancs abandonnés ». La réaction du monde : ni colère, ni soumission - mais calcul Aucun membre du G20 n'a immédiatement réagi - mais ce silence n'est pas un vide, c'est une stratégie. Les soutiens implicites de Pretoria - Union européenne, Chine, Inde, Brésil - ont choisi trois lignes d'action : Ne pas légitimer le choc Réagir immédiatement aurait offert à Trump exactement ce qu'il cherche : Une escalade émotionnelle lui permettant de se poser en victime du « système mondialiste ». Ce n'est pas une absence de soutien - c'est un refus de jouer sur son terrain. Organiser la réponse dans des forums parallèles Derrière ce silence, une coordination existe déjà via : Les canaux BRICS+, Les mécanismes UEG20, Les groupes diplomatiques de suivi (G20 Sherpas Circle). Les discussions portent sur deux issues possibles : Soit ignorer la décision et venir à Miami sans accepter l'exclusion ; Soit déplacer symboliquement le centre de gravité vers un G20 « élargi BRICS+ », contournant Washington. Laisser Trump s'isoler lui-même Le calcul est simple : L'imprévisibilité attire l'attention - mais elle perd sa force si personne ne la traite comme un choc. Plus Trump parle seul, plus son geste ressemble : A un geste domestique, A un caprice politique, Plutôt qu'à une position internationale structurée. Une bataille pour l'avenir de l'ordre mondial Ce qui se joue n'est pas une place à une table. Ce qui se joue, c'est une légitimité. L'Afrique du Sud représente désormais : La diplomatie fondée sur la justice internationale, Un multilatéralisme post-occidental, Un monde où la puissance n'autorise plus l'impunité. Trump, au contraire, cherche à restaurer : Le privilège décisionnel américain, La hiérarchie Westphalo-occidentale, Une vision civilisationnelle excluante. Un pays, un symbole, une fracture géopolitique L'avenir dira si l'exclusion de Pretoria sera : Un incident diplomatique isolé, Ou le premier acte du démantèlement du G20 tel qu'on le connaît. Mais une chose est déjà certaine : L'Afrique du Sud ne sort pas affaiblie de cette confrontation - elle sort clarifiée. Elle est devenue : Le porte-voix juridico-politique du Sud global, Un centre de gravité multipolaire, Un test historique de l'équilibre entre droit et puissance. Et désormais, une question plane : En 2026, le monde suivra-t-il l'Amérique - ou l'ordre international ? |
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