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Algérie : et si la solution climatique reposait sur une infrastructure vivante ?
par El Habib Ben Amara* Le
débat climatique en Algérie, comme ailleurs, reste souvent prisonnier d'un
cadrage étroit : émissions de CO, transition énergétique, technologies vertes.
Le carbone serait l'ennemi. La technologie serait le salut. Ceux qui
questionnent cette vision seraient des sceptiques rétrogrades.
Ces dimensions sont importantes. Mais elles ne suffisent pas. Elles occultent une réalité bien plus fondamentale - et, pour l'Algérie, bien plus stratégique : le climat n'est pas seulement une affaire de molécules dans l'atmosphère. Il est d'abord une affaire d'écosystèmes fonctionnels. Il est produit, modulé et stabilisé par le vivant. Et surtout : il dépend d'une infrastructure naturelle que nous avons sous-estimée. Le climat est créé par la vie Le climat n'est pas uniquement un système atmosphérique gouverné par des équations. Il est le résultat d'interactions permanentes entre l'énergie solaire, l'eau, les sols et la biosphère. Les plantes capturent le carbone par photosynthèse. Les sols vivants stockent l'eau et la matière organique. Les micro-organismes structurent l'éponge souterraine. La transpiration végétale transforme la chaleur sensible en chaleur latente, refroidissant l'air. Quand ces systèmes fonctionnent, les paysages sont résilients. Quand ils se dégradent, la chaleur augmente, les sécheresses s'intensifient, les crues deviennent violentes. Le changement climatique n'est pas seulement une cause. Il est aussi un symptôme d'écosystèmes affaiblis. L'eau : le grand oublié du débat climatique Dans les zones arides et semi-arides comme l'Algérie - qui couvrent plus de 80 % de notre territoire - la variable déterminante n'est pas uniquement le carbone. C'est l'eau. L'énergie solaire qui frappe le sol peut produire deux effets : Soit elle chauffe la surface et amplifie les températures. Soit elle sert à évaporer l'eau, absorbant ainsi de la chaleur (refroidissement évaporatif). Tout dépend de la présence d'eau dans le sol.Un sol nu et compacté agit comme du béton : l'eau ruisselle, provoque des crues, puis disparaît. La surface surchauffe. La désertification progresse.Un sol vivant agit comme une éponge : il absorbe l'eau, la stocke et la restitue progressivement, soutenant la végétation et la régulation thermique. La destruction de cette éponge explique à la fois les inondations et les sécheresses. Ce sont deux expressions d'un même déséquilibre hydrologique. Ce que révèle la recherche récente : l'infrastructure naturelle des oueds Des travaux scientifiques récents sur les infrastructures naturelles des cours d'eau en zones arides montrent qu'il est possible d'inverser ces dynamiques. Ces recherches démontrent qu'en restaurant les structures naturelles des lits d'oueds - végétation riveraine, micro-barrages naturels, ralentissement des écoulements - on peut : Relever le niveau des nappes phréatiques. Réactiver des zones humides permanentes. Séquestrer du carbone dans les sols. Stabiliser les températures locales. Inverser des processus de désertification. Autrement dit : de simples interventions écologiques, inspirées du fonctionnement naturel des systèmes fluviaux, peuvent transformer des paysages dégradés en puits régénératifs. Dans ces systèmes restaurés, l'eau ne file plus brutalement vers l'aval. Elle s'infiltre. Elle recharge. Elle soutient la végétation. Elle recrée un microclimat. Ce ne sont pas des mégaprojets technologiques. Ce sont des ajustements intelligents du fonctionnement naturel. Pour un pays comme l'Algérie, traversé par des milliers d'oueds temporaires et de bassins versants dégradés, le potentiel est immense. Régénérer plutôt que pallier Notre approche climatique reste trop souvent sectorielle : barrages, plantations, subventions, équipements. Il ne s'agit pas d'abandonner ces outils.Il s'agit de les inscrire dans une vision plus large : celle de la régénération fonctionnelle des paysages.Nous ne pouvons pas reconstruire artificiellement l'éponge des sols.Seul le vivant le peut.Mais nous pouvons créer les conditions favorables à son travail : Réduire les perturbations chimiques et mécaniques des sols. Maintenir une couverture végétale permanente. Restaurer les corridors hydrologiques naturels. Soutenir l'agro écologie et l'agroforesterie adaptées aux milieux arides. Réhabiliter les parcours steppiques par une gestion pastorale régénérative. Restaurer les oueds comme infrastructures hydrologiques naturelles. Les oasis traditionnelles algériennes nous montrent depuis des siècles comment collaborer avec l'eau au lieu de la combattre. Les recherches contemporaines confirment scientifiquement ce que les savoirs ancestraux avaient compris empiriquement : ralentir l'eau, infiltrer l'eau, végétaliser l'eau. Une stratégie climatique adaptée à l'Algérie Pour l'Algérie, la résilience climatique ne se jouera pas uniquement dans la réduction des émissions industrielles. Elle se jouera : Dans la santé de nos sols.Dans la gestion de nos bassins versants.Dans la régénération de nos oueds.Dans la restauration de la capacité de stockage hydrique des paysages. C'est une stratégie souveraine.Elle ne dépend pas de marchés carbone internationaux. Elle ne nécessite pas de technologies importées massivement.Elle repose sur nos territoires, nos agriculteurs, nos éleveurs, nos communautés rurales.Elle transforme le climat d'un problème global abstrait en chantier national concret. Une vision rassembleuse Le discours climatique dominant est souvent culpabilisant et polarisant. L'approche régénérative est différente. Elle rassemble : Agriculteurs et écologistes.Scientifiques et praticiens.Savoirs traditionnels et recherche contemporaine.Territoires ruraux et décideurs nationaux.Elle ne demande pas d'attendre des accords internationaux.Elle propose d'agir ici et maintenant. Chaque sol régénéré est un climat stabilisé à petite échelle.Chaque oued restauré est une infrastructure climatique.Chaque hectare vivant est un climatiseur naturel. Changer de regard Nous ne sommes pas seuls face au changement climatique. Nous sommes entourés d'une armée silencieuse de travailleurs invisibles : Plantes, racines, champignons, bactéries, insectes, cours d'eau, sols vivants. Ils savent faire le travail.Ils le font depuis des millions d'années.Notre rôle n'est pas de les remplacer.Il est de cesser de les entraver et de recréer les conditions de leur efficacité. Pour l'Algérie, pays aride mais riche de savoirs et de paysages, la solution climatique pourrait bien résider là : dans la restauration d'une infrastructure vivante capable de recréer fraîcheur, fertilité et résilience. Le climat n'est pas seulement une affaire d'émissions.Il est une affaire de vie. Et il est temps d'en tirer toutes les conséquences. *Chercheur d'eau dans en milieux arides |
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