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Quand le silence devient doctrine: L'Occident face à ses propres contradictions
par Laala Bechetoula Parler
de droit international n'a de sens que si l'on accepte d'en mesurer la
cohérence. Or, depuis plusieurs années, un phénomène s'impose dans le débat
stratégique occidental : une indignation méthodique et répétée à propos de
certaines menaces régionales - notamment iraniennes - et, en parallèle, une
étonnante retenue face à des déclarations publiques qui, ailleurs, auraient
déclenché une tempête diplomatique.
En février 2026, un ambassadeur américain en poste en Israël a déclaré lors d'une interview qu'il serait « acceptable » qu'Israël prenne « tout » l'espace évoqué dans la promesse biblique faite à Abraham. L'expression, reprise par plusieurs médias occidentaux, a suscité des protestations immédiates dans les capitales arabes. L'Associated Press a relevé que ces propos avaient « provoqué l'indignation de plusieurs gouvernements arabes ». Le Financial Times a parlé d'une « déviation inhabituelle par rapport au langage diplomatique américain traditionnel ». The Guardian a cité des diplomates européens jugeant ces déclarations « juridiquement indéfendables ». Ces réactions ont existé. Mais elles sont restées brèves. Elles n'ont pas structuré le débat stratégique occidental. Elles n'ont pas déclenché de réflexion profonde sur ce que signifie, pour la crédibilité du droit international, qu'un représentant officiel évoque publiquement une expansion territoriale fondée sur une référence religieuse. Cette asymétrie frappe d'autant plus que, dans le même temps, la question iranienne occupe une place centrale dans les discours politiques et médiatiques occidentaux. Depuis des années, les analyses sécuritaires décrivent l'Iran comme une menace structurelle pour Israël et pour l'ordre régional. Les programmes balistiques, les alliances régionales et la question nucléaire sont présentés comme des dangers majeurs - parfois existentiels. La France, les États-Unis et plusieurs partenaires européens ont multiplié les déclarations mettant en garde contre l'influence iranienne au Levant et dans le Golfe. Cette inquiétude peut être discutée, débattue, nuancée. Mais elle existe et elle est traitée comme telle : de manière constante, insistante, structurée. Elle est intégrée à la narration stratégique occidentale. Ce qui frappe, en revanche, c'est le contraste avec la retenue observée lorsque des propos évoquant une expansion territoriale fondée sur des références bibliques émergent dans le discours d'un représentant officiel. Dans ce cas, le débat s'apaise rapidement. Les réactions se font prudentes. Le sujet disparaît des unes. Or, le principe juridique en jeu n'est pas ambigu. L'article 2(4) de la Charte des Nations unies interdit le recours à la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État. Le Conseil de sécurité a réaffirmé ce principe à plusieurs reprises dans le contexte du Moyen-Orient. La résolution 242 de 1967 évoque « l'inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la guerre ». La résolution 2334 de 2016 souligne que les colonies dans les territoires occupés « n'ont aucune validité juridique ». Ces textes ne sont pas des déclarations symboliques ; ils constituent l'architecture normative du système international contemporain. Leur légitimité repose sur l'idée qu'ils s'appliquent à tous. Lorsque cette application paraît variable, la crédibilité de l'ensemble du système s'en trouve affectée. Le problème n'est pas d'exprimer une inquiétude face aux ambitions régionales de l'Iran. Le problème est de constater que certaines déclarations expansionnistes - même formulées sur un mode hypothétique ou religieux - ne suscitent pas la même vigilance. Cette différence de traitement nourrit l'impression d'un ordre juridique modulable, ajusté aux alliances et aux équilibres politiques du moment. En France, où le discours officiel insiste régulièrement sur la défense du droit international et de la stabilité régionale, cette asymétrie est particulièrement visible. Paris souligne fréquemment les risques liés aux activités iraniennes pour la sécurité d'Israël et pour l'équilibre du Moyen-Orient. Mais la réaction face à des propos évoquant une expansion territoriale biblique a été plus discrète, plus prudente, presque technique. Pour beaucoup d'observateurs au Moyen-Orient, cette prudence n'est pas perçue comme de la diplomatie mesurée. Elle est interprétée comme une incohérence. Elle renforce l'idée que le droit international est invoqué avec vigueur lorsqu'il s'agit de certains acteurs et traité avec précaution lorsqu'il concerne d'autres partenaires stratégiques. Ce décalage a des effets concrets. Il alimente la méfiance envers les médiations occidentales. Il fragilise la capacité de l'Europe et des États-Unis à se présenter comme des arbitres neutres. Il nourrit, dans de nombreuses sociétés arabes, l'idée que la norme juridique internationale n'est pas un cadre universel mais un instrument variable. L'histoire récente montre pourtant que la crédibilité stratégique dépend de la cohérence. Les États qui défendent des principes juridiques de manière constante renforcent leur influence. Ceux qui paraissent les appliquer de manière sélective voient leur parole contestée. L'Occident a construit une grande partie de son pouvoir d'influence sur la promesse d'un ordre fondé sur des règles. Cette promesse ne repose pas seulement sur la puissance militaire ou économique, mais sur la conviction que les normes s'appliquent de manière relativement uniforme. Lorsque cette uniformité est perçue comme illusoire, l'autorité morale s'érode. Le débat ne porte donc pas uniquement sur une déclaration isolée. Il concerne la cohérence globale du discours occidental sur le droit international. Peut-on condamner avec force certaines ambitions régionales tout en minimisant des propos évoquant une expansion territoriale ailleurs ? Peut-on invoquer la stabilité régionale tout en tolérant un langage qui, dans d'autres contextes, serait considéré comme déstabilisant ? Ces questions ne relèvent pas de l'hostilité idéologique. Elles relèvent de l'analyse stratégique. Elles posent la question de la crédibilité, non de la légitimité d'un État particulier. Elles interrogent la capacité de l'Occident à maintenir un discours juridique cohérent dans un monde de plus en plus multipolaire. Car le monde observe. Les capitales du Sud global, les puissances émergentes, les sociétés civiles arabes et africaines scrutent la manière dont les normes sont appliquées. Elles comparent les réactions, mesurent les silences, analysent les priorités. Dans cet environnement, le silence peut devenir une doctrine. Non pas une doctrine officiellement formulée, mais une pratique perceptible : celle qui consiste à réagir fortement à certaines menaces tout en traitant d'autres signaux avec une prudence extrême. Cette pratique a un coût. Elle fragilise la confiance. Elle nourrit le scepticisme. Elle alimente l'idée que l'ordre international fondé sur des règles n'est plus qu'un langage diplomatique parmi d'autres. La question n'est pas de savoir si l'Occident doit défendre ses alliés. Toutes les puissances le font. La question est de savoir si la défense des alliances peut s'accompagner d'une cohérence minimale dans l'usage des principes juridiques. Car, à long terme, la force d'un système international ne repose pas uniquement sur la puissance. Elle repose sur la perception que ses règles s'appliquent de manière prévisible. Lorsque cette perception s'effrite, l'influence se transforme en simple rapport de force. Et lorsque le rapport de force remplace la règle,ce n'est pas seulement l'ordre international qui change. C'est la confiance dans la parole de ceux qui prétendent le défendre qui disparaît. |
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