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Développement local en Algérie : le blocage invisible

par Boudina Rachid*

Pourquoi des projets locaux attendus, financés et parfois urgents peinent-ils à voir le jour ? Le blocage ne vient pas seulement des textes ou des procédures. Il tient souvent à l'absence d'accord clair sur ce qui doit primer dans l'action publique locale. Clarifier ces priorités pourrait transformer en profondeur la manière dont nos collectivités décident et agissent. Cet article s'inspire de la chronique d'Arezki Derguini, intitulée « La société, l'État et les marchés », publiée dans Le Quotidien d'Oran le 19 février 2026. L'auteur, connu pour son acuité d'analyse et sa grande lucidité, bien qu'il pâtisse d'un excès de conceptualisme qui reste la posture la mieux partagée par les intellectuels algériens, y propose une réflexion institutionnaliste critique du libéralisme pur, rappelant que ni le marché ni l'État ne fonctionnent dans un vide normatif. D'après lui, ils ont tendance à s'inscrire dans un réseau de conventions implicites et de règles sociales tacites qui permettent la coordination des actions. Sa chronique expose avec rigueur le concept d'économie des conventions qu'il définit comme étant des décisions collectives qui ne reposent pas exclusivement sur des calculs rationnels ou sur l'application stricte du droit. Il explique avec clarté quelles mobilisent des principes de légitimité et des accords tacites entre acteurs.

Cependant, l'auteur refuse de s'aventurer sur le terrain du concret. Aussi, nous avons décidé de le faire à sa place pour explorer le casdes collectivités locales qui offrent un laboratoire privilégié pour observer ces conventions à l'œuvre et tester leur pertinence dans le pilotage territorial.

Développement local en Algérie: le vrai blocage n'est peut-être pas celui que l'on croit

Pourquoi des projets utiles, financés et attendus par les citoyens mettent-ils des mois, parfois des années, à se concrétiser ?

Pourquoi l'élu local hésite-t-il à innover ?

Pourquoi l'investisseur préfère-t-il attendre plutôt que s'engager ?

On incrimine souvent les textes. On évoque la lourdeur administrative. On parle de centralisation excessive. Mais ces explications restent partielles. Le problème est plus discret. Il tient moins aux règles qu'à la manière dont nous les interprétons. Il tient à ce que les économistes appellent les « conventions ».

L'économie des conventions : une idée simple

Malgré son nom savant, l'économie des conventions repose sur une intuition très accessible : dans toute organisation, les décisions ne sont pas guidées uniquement par des lois écrites. Elles dépendent aussi d'accords implicites sur ce qui est jugé prioritaire.

Une convention, ce n'est pas un contrat comme on l'entend généralement.

C'est plutôt une réponse partagée à une question essentielle : qu'est-ce qui compte le plus dans cette situation ?

La conformité parfaite ?

La rapidité d'exécution ?

L'impact économique ?

La sécurité juridique ?

La stabilité institutionnelle ?

Tant que les acteurs partagent la même priorité, l'action avance.Lorsqu'ils ne la partagent pas, même sans conflit, tout ralentit.C'est ce phénomène silencieux que l'on observe dans la gestion des collectivités locales.

Un exemple, ou plutôt une scène ordinaire... et révélatrice

Dans une commune, un projet de réhabilitation d'un marché est prêt. Les commerçants attendent. Les financements sont inscrits. L'ingénieur communal veut démarrer avant la hausse des prix des matériaux. Le président de l'APC pense à l'emploi et à la pression sociale. Le service financier exige une revalidation complète après un ajustement budgétaire. Le contrôleur financier examine minutieusement la conformité réglementaire. Chacun agit légitimement. Chacun défend une valeur importante.Pourtant, le chantier est suspendu !!!

Le blocage ne vient ni d'une mauvaise volonté ni d'un vide juridique. Il naît du fait que les priorités ne sont pas hiérarchisées de manière explicite. L'efficacité se heurte à la prudence. L'initiative rencontre la sécurité.

Sans accord clair sur ce qui prime en cas de tension, la décision devient risquée. Et dans le doute, on préfère attendre.

Une culture administrative fondée sur la protection

Il faut le reconnaître : l'administration algérienne s'est construite autour d'un impératif majeur : protéger l'État, préserver l'unité nationale, éviter les dérives. Cette culture de prudence a joué un rôle stabilisateur incontestable. Toutefois, toute culture produit des effets secondaires. Dans un contexte où les territoires doivent attirer l'investissement, créer de l'emploi et répondre rapidement aux besoins sociaux, la prudence systématique peut se transformer en inertie. Aussi, Un dossier imparfait est suspendu, une initiative atypique est renvoyée pour examen ou une interprétation ambiguë est différée.

Peu à peu, l'acteur local apprend que l'inaction est moins risquée que l'audace.

Le contrôle : protection ou incertitude ?

Le contrôle exercé par le wali est une composante essentielle de l'architecture institutionnelle. Il garantit la légalité et l'équilibre national.La question n'est donc pas de le remettre en cause, mais de clarifier son cadre.

Lorsque les critères d'évaluation sont stables, publics et prévisibles, le contrôle sécurise. L'élu anticipe. Il ajuste son projet en amont. La relation devient constructive.

En revanche, lorsque les priorités restent implicites ou évoluent sans référence explicite, l'incertitude s'installe. Le contrôle est alors perçu non comme un filet de sécurité, mais comme une variable imprévisible.La différence est décisive.

Autonomie locale : responsabilité assumée

On évoque régulièrement la nécessité d'élargir l'autonomie financière des collectivités. Mais l'autonomie ne peut être purement formelle. Disposer de ressources propres implique d'assumer des arbitrages. Faut-il investir dans une zone d'activité ou dans des équipements sociaux ? Faut-il privilégier l'entretien ou l'expansion ?

Là encore, tout dépend de la convention dominante : privilégie-t-on la sécurité budgétaire maximale ou l'impact économique local ?

Sans clarification des priorités, l'autonomie risque de demeurer un principe sans effet réel.

Autre terrain révélateur : les recrutements publics

Les concours de la fonction publique illustrent parfaitement cette logique. Les textes encadrent les procédures. Les critères sont définis. Pourtant, au moment de la sélection finale, un jury ne procède pas à une simple addition de notes. Sauf le concours sur épreuves où son champ de manœuvre est limité, Il cherche une adéquation au service. Il évalue la cohérence du parcours, la capacité d'intégration, la stabilité probable du candidat.

Cette part d'appréciation ne traduit pas un dysfonctionnement. Elle révèle qu'aucune règle n'est auto-suffisante. Toute décision suppose une interprétation guidée par des priorités implicites.

L'enjeu n'est donc pas de supprimer la marge d'appréciation. Il est de l'inscrire dans un cadre explicite, cohérent et transparent.Ce qui manque : un accord clair sur ce qui prime

Le développement local ne sera pas relancé par la seule multiplication des textes.

Il suppose un choix collectif clair en arbitrant entre les préférences des uns et celles des autres : En cas de tension, que privilégie-t-on ?

La sécurité maximale ou la rapidité maîtrisée ?

L'uniformité stricte ou l'adaptation territoriale ?

La conformité formelle ou l'impact mesurable ?

Ces arbitrages existent déjà dans les faits. Mais tant qu'ils demeurent implicites, ils produisent hésitation et lenteur. Les rendre explicites, c'est réduire l'incertitude. C'est redonner de la lisibilité à l'action publique.

Conclusion : clarifier pour agir

Le développement local ne dépend pas uniquement des budgets, des lois ou des mécanismes de contrôle. Il dépend d'abord de la manière dont les acteurs locaux s'accordent sur leurs priorités. Dans chaque commune, dans chaque wilaya, des arbitrages sont faits quotidiennement : entre prudence et initiative, entre conformité formelle et impact économique, entre sécurité immédiate et projection stratégique. Ces choix sont inévitables. Ce qui fait défaut, ce n'est pas leur existence, mais leur explicitation.

Les collectivités locales disposent déjà d'espaces d'action significatifs. Mais ces marges ne produisent pleinement leurs effets que lorsqu'elles s'accompagnent d'une vision claire et partagée. L'autonomie n'est pas seulement une revendication institutionnelle ; elle est d'abord une capacité à définir collectivement ce qui compte le plus pour le territoire.

Autrement dit, le véritable levier du développement local réside dans la qualité de la coordination interne : entre élus, cadres administratifs, services techniques et acteurs économiques. Lorsque les priorités sont claires, l'action gagne en cohérence. Lorsque les critères sont assumés, la décision devient plus rapide et plus lisible.

Le défi n'est donc pas uniquement structurel. Il est organisationnel et culturel.Il consiste à passer d'une logique d'ajustements prudents à une logique d'orientation assumée. Le développement local commence là : dans la capacité des collectivités à se mettre d'accord sur ce qui compte vraiment et à agir en conséquence.

*ex chef de division de wilaya (DRAL/MG) et ex inspecteur en chef de la fonction publique