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Ahmed Taleb El Ibrahimi : La souveraineté comme discipline

par Laala Bechetoula

Ce que le silence d’un homme d’État dit de notre époque

À l’heure où la parole politique s’épuise dans le bruit, l’instantané et la surenchère, la trajectoire d’Ahmed Taleb El Ibrahimi résonne comme une dissonance salutaire. Homme d’État, intellectuel et mémorialiste, il a incarné une conception exigeante de la souveraineté, fondée sur la retenue, la cohérence et le sens du temps long. Retour sur un parcours qui éclaire, par contraste, les fragilités de notre présent politique.

À contre-courant de l’époque, Ahmed Taleb El Ibrahimi a incarné une figure aujourd’hui presque disparue de la vie politique algérienne : celle de l’homme d’État pour qui la parole engage, le silence protège, et la souveraineté se discipline. Sa disparition invite moins à l’éloge qu’à une réflexion exigeante sur ce que l’Algérie a su produire — et sur ce qu’elle peine désormais à préserver.

Il existait des figures politiques qui traversent l’histoire comme des éclats : bruyantes, rapides, spectaculaires. Et il en est d’autres, plus rares, qui la traversent comme des lignes de fond. Ahmed Taleb El Ibrahimi appartenait à cette seconde catégorie. Sa disparition n’a pas seulement clos un parcours individuel ; elle a révélé, par contraste, l’effacement progressif d’un type d’homme d’État devenu presque étranger à notre présent politique.

Taleb El Ibrahimi n’était pas un homme du vacarme. Il ne cherchait ni la foule ni l’ovation. Sa force tenait ailleurs : dans une rigueur intellectuelle peu commune, une retenue verbale assumée et une conception exigeante de la souveraineté. À une époque où la parole politique se confond de plus en plus avec la communication permanente, son style apparaît aujourd’hui comme une anomalie — et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être relu, interrogé et transmis.

Né en 1932 à Sétif, dans une Algérie encore sous domination coloniale, Ahmed Taleb El Ibrahimi grandit dans une filiation lourde de sens. Fils de Cheikh Bachir El Ibrahimi, figure majeure du réformisme musulman algérien et pilier de l’Association des Oulémas, il hérite très tôt d’un rapport particulier à la langue, au savoir et à la responsabilité morale.

Chez lui, l’arabe n’est pas un marqueur identitaire figé, mais un instrument de dignité et de reconquête culturelle. La religion n’est pas un outil de pouvoir, mais une éthique. Et la réforme n’est jamais un slogan : elle est un effort patient, parfois douloureux.

Très jeune, il comprend que la colonisation n’est pas seulement une occupation des territoires, mais une désorganisation des esprits. Elle hiérarchise les langues, disqualifie les savoirs locaux et impose une lecture univoque du monde. Cette conscience structure son engagement étudiant au sein de l’UGEMA dans les années 1950, où se forme une génération pour qui l’indépendance n’est pas seulement une revendication politique, mais un impératif intellectuel. L’UGEMA n’est pas un simple syndicat : elle est un laboratoire où s’élaborent des cadres, des méthodes et une discipline de la parole.

L’arrestation et l’emprisonnement par les autorités coloniales françaises entre 1957 et 1961 constituent une première épreuve fondatrice. Comme pour beaucoup de cadres de sa génération, la prison devient une école du temps long. On y apprend la patience, la mesure, et surtout la différence entre la force brute et l’autorité durable. Mais l’épreuve la plus silencieuse, et peut-être la plus déterminante, survient après l’indépendance : sa détention dans l’Algérie des années 1960. Être emprisonné par l’État pour lequel on a combattu est une fracture intime. Chez Taleb El Ibrahimi, elle ne produit ni revanche ni ressentiment public. Elle engendre une méfiance durable à l’égard de toute absolutisation du pouvoir, même lorsqu’il se réclame de la légitimité révolutionnaire.

Lorsqu’il devient ministre de l’Éducation nationale après 1965, il hérite d’un chantier explosif : bâtir une école algérienne encore structurée par l’héritage colonial, dans une société en quête de repères. L’arabisation qu’il porte politiquement ne peut être comprise sans ce contexte. Elle est pensée comme un acte de souveraineté culturelle, non comme un rejet de la modernité ou du savoir universel. Les difficultés seront réelles : manque de cadres formés, improvisations administratives, fractures sociales durables. Taleb El Ibrahimi ne les ignorera jamais. Mais il refusera toujours les procès réducteurs. L’histoire, à ses yeux, juge moins les intentions que la cohérence des trajectoires.

C’est toutefois au ministère des Affaires étrangères, entre 1982 et 1988, que se cristallise ce que l’on peut appeler le « style Taleb ». Dans un environnement régional et international saturé de crises - Sahara occidental, Palestine, Liban, guerre Iran-Irak, construction maghrébine - il incarne une diplomatie algérienne lisible, juridique et constante. Peu d’effets de tribune. Peu d’emportements. Une fidélité stricte au droit international, à la décolonisation et à la non-ingérence.

Sa singularité tient à un refus clair : confondre solidarité morale et efficacité politique. Sur la Palestine, il soutient sans ambiguïté la cause, mais insiste sur la nécessité de transformer la lutte en projet étatique crédible. Sur le Sahara occidental, il s’en tient au droit, sans surenchère émotionnelle. Sur le Maghreb, il privilégie la construction patiente à l’unanimisme de façade. Cette rigueur lui vaut le respect de ses pairs, parfois aussi leur incompréhension. Mais elle donne à la parole algérienne une stabilité rare, aujourd’hui largement perdue.

L’année 1988 marque une rupture. Les événements d’octobre, la crise économique et l’effritement du consensus post-indépendance mettent fin à un cycle. Taleb El Ibrahimi quitte le gouvernement. Ce départ coïncide avec une perte progressive de lisibilité de la parole étatique algérienne. Non que la doctrine change brutalement, mais la cohérence du langage se fissure. L’homme n’était pas seulement un exécutant ; il était un point d’équilibre entre le principe et la pratique.

En 1999, puis en 2019, il réapparaît brièvement sur la scène publique. Toujours de la même manière : sans chercher à occuper l’espace. En 1999, son retrait collectif de l’élection présidentielle est un geste éthique, non une stratégie de repli personnel. En 2019, sa prise de parole appelle au dialogue et à l’évitement de la violence, dans un pays traversé par une profonde crise de confiance. Il parle alors comme quelqu’un qui n’a plus rien à gagner - et donc rien à travestir.

C’est peut-être là que se situe le cœur de son héritage. Ahmed Taleb El Ibrahimi nous rappelle que la souveraineté n’est pas une posture, mais une discipline. Qu’elle suppose la maîtrise de la parole autant que celle de la décision. Que le silence, parfois, est une forme supérieure de responsabilité. Et que l’État perd sa crédibilité non seulement lorsqu’il abuse de la force, mais lorsqu’il dilue son langage.

Dans un temps dominé par l’immédiateté, la performance et la surenchère verbale, son parcours agit comme un contre-modèle. Non un modèle à copier mécaniquement, mais une ligne de rappel. Une invitation à réapprendre la retenue, la cohérence et la lenteur réfléchie dans un monde politique devenu nerveux, fragmenté et souvent amnésique.

Taleb El Ibrahimi n’a laissé ni parti, ni école organisée, ni doctrine figée. Il a laissé quelque chose de plus difficile à manier : une manière d’être au pouvoir sans s’y confondre. Une manière de servir l’État sans le confisquer. Une manière de se retirer sans renier.

Et c’est peut-être pour cela que, dans une Algérie saturée de paroles, le silence d’Ahmed Taleb El Ibrahimi demeure l’une des leçons politiques les plus actuelles.