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Alger - Riyad - Le Caire: L'émergence d'un centre de gravité afro-arabe dans le monde multipolaire
par Salah Lakoues Le XXII siècle
n'ouvre pas une ère de stabilité multipolaire ; il consacre le retour brutal dela puissance, des sphères d'influence et des guerres indirectes.
Dans ce grand désordre, l'Afrique est trop souvent sommée de choisir un camp,
quand son véritable enjeu est d'enconstruire un. Face
à la fragmentation du monde et à l'épuisement des modèles importés, une
question centrale s'impose : qui produira la doctrine stratégique du Sud global
?
La réponse ne viendra ni de Washington, ni de Moscou, ni de Pékin, mais des États capables d'assumer leur souveraineté, de stabiliser leur environnement et de refuser l'alignement comme horizon politique. C'est dans cet esprit que le triangle Alger-Riyad- Le Caire émerge non comme une alliance classique, mais comme l'embryon d'un centre de gravité afro-arabe, structuré autour d'une doctrine algérienne de non-alignement actif. Le monde contemporain ne se structure plus selon la seule opposition Est-Ouest héritée de la guerre froide. Les doctrines stratégiques dominantes - de la pensée eurasiste russe portée par Sergueï Karaganov à la vision hémisphérique et transactionnelle américaine, notamment sous l'ère Trump - dessinent désormais une cartographie tripartite : une Eurasie dominée par Moscou et Pékin, un bloc américain continental, et un Indo-Pacifique disputé. Dans cette recomposition, l'Afrique et le monde arabe continuent d'être perçus comme des périphéries : zones d'influence, espaces de projection militaire ou réservoirs de ressources. Cette lecture est non seulement obsolète, mais stratégiquement erronée. Le continent africain, par sa démographie, ses ressources, ses routes maritimes et son positionnement géographique, est appelé à devenir l'un des cœurs de la multipolarité Ce basculement exige l'émergence de pôles régionaux africains et afro-arabes autonomes, capables de sécuriser leur environnement, de maîtriser leurs flux et de parler d'égal à égal avec les grandes puissances. Dans ce contexte, l'Algérie, l'Arabie Saoudite et l'Égypte disposent des attributs nécessaires pour former le premier noyau structurant de ce nouvel équilibre. La complémentarité comme fondement : trois pivots, un seul arc afro-arabe de stabilité Cette convergence ne relève ni d'un alignement idéologique, ni d'un projet hégémonique. Elle repose sur une complémentarité stratégique objective, au service de la stabilité africaine et moyen-orientale. L'Algérie est aujourd'hui l'un des rares États africains à incarner pleinement le principe d'État-souveraineté. Sa doctrine de non-alignement, son armée modernisée, ses ressources énergétiques et son rôle central dans la stabilisation du Sahel en font un pilier de la sécurité continentale. Acteur clé de l'Union africaine, l'Algérie défend une approche africaine des crises africaines, fondée sur la médiation politique et le refus des ingérences militaires étrangers. L'Égypte constitue le trait d'union stratégique entre l'Afrique et le monde arabe. Puissance militaire majeure, acteur central de l'Union africaine et gardienne du canal de Suez - artère vitale reliant l'Afrique, l'Europe et l'Asie - elle joue un rôle décisif dans les équilibres de la vallée du Nil, de la Corne de l'Afrique et de la Méditerranée orientale. Le Caire demeure l'un des rares États africains capables de peser simultanément sur les dossiers africains, arabes et méditerranéens. L'Arabie Saoudite, bien que non africaine, est devenue un acteur structurant du continent. Sa présence croissante en Afrique de l'Est, au Sahel, dans la mer Rouge et au sein des BRICS élargis, sa puissance financière et son leadership énergétique lui confèrent une capacité unique d'investissement dans la stabilité africaine. Sa Vision 2030 ouvre la voie à un partenariat économique Sud-Sud fondé sur l'industrialisation, les infrastructures et la sécurité alimentaire. Ensemble, ces trois pôles dessinent un arc afro-arabe continu, reliant l'Atlantique africain, la Méditerranée, la mer Rouge et le Golfe. Cet arc concentre les routes commerciales mondiales, les principales réserves énergétiques et une profondeur géostratégique décisive pour le Sud global. La méthode : Un pragmatisme africain contre les alliances importées L'histoire récente du continent africain est riche d'alliances proclamées mais rapidement dissoutes, faute de mécanismes concrets et d'intérêts partagés. La leçon est claire : les modèles d'intégration importés ne fonctionnent pas en Afrique. La convergence Alger-Riyad-Le Caire doit donc s'inscrire dans une logique de pragmatisme séquencé, inspirée des réalités africaines. Une Charte de Coopération Stratégique Afro-Arabe pourrait en fixer le cadre, en articulation avec l'Union africaine, sans se substituer aux organisations existantes. Un premier Plan d'Action Opérationnel 2026-2027 Devrait prioritairement viser : La sécurité africaine, par un partage ciblé de renseignements sur le terrorisme sahélien, la piraterie maritime en mer Rouge et dans le Golfe de Guinée, ainsi que des opérations conjointes à vocation humanitaire et de stabilisation civile. Le développement structurant, avec la création d'un Fonds d'Investissement Trilatéral Afro-Arabe, dédié aux infrastructures énergétiques africaines, à la sécurité alimentaire, au dessalement, au numérique et aux corridors logistiques continentaux. La souveraineté intellectuelle, par la mise en place d'un Réseau de think tanks africains et arabes, et la création d'une Université Stratégique Trilatérale, destinée à former une élite africaine et afro-arabe affranchie des paradigmes occidentaux. La vision : un pilier africain du Sud global À l'horizon 2035, cette coopération pourrait donner naissance à un pôle afro-arabe structurant, sans fusion institutionnelle mais avec une intégration fonctionnelle avancée. Ce pôle deviendrait un interlocuteur central sur les questions de sécurité énergétique, alimentaire et maritime, tout en défendant une voix africaine forte dans les enceintes internationales. Il offrirait surtout un modèle africain de coopération Sud-Sud, compatible avec l'esprit des BRICS, du Mouvement des non-alignés et de l'Agenda 2063 de l'Union africaine. L'enjeu dépasse les intérêts nationaux des trois États. Il s'agit de démontrer que l'Afrique peut produire ses propres centres de gravité, sans tutelle ni alignement automatique. En stabilisant le Maghreb, le Sahel, la vallée du Nil et la mer Rouge, l'Algérie, l'Arabie Saoudite et l'Égypte contribueraient à refonder l'ordre régional africain. Dans le monde multipolaire qui s'annonce, la souveraineté africaine ne se proclame plus : elle se construit, collectivement, avec ses partenaires naturels. |
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