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L'Iran traverse
la crise la plus grave depuis la révolution de 1979. Depuis le 28 décembre
2025, des manifestations embrasent les 31 provinces du pays dans un soulèvement
que certains qualifient déjà de « plus vaste depuis l'avènement de la
République islamique ». La répression, d'une brutalité inédite, aurait fait des
milliers de morts. Mais ce qui se joue dans les rues de Téhéran, d'Ispahan et
de Machhad dépasse largement les frontières iraniennes. Tandis que Washington
menace d'intervention, que Moscou consolide un partenariat stratégique signé il
y a un an, que Pékin observe avec calcul, et que les grandes puissances
ajustent leurs positions, l'instabilité iranienne révèle la mécanique d'un
nouvel ordre mondial où les crises nationales deviennent des théâtres
géopolitiques et où le prélude l'emporte désormais sur la déclaration ouverte
de la guerre.
Une société iranienne en rupture profonde Les témoignages qui parviennent de Téhéran, d'Ispahan ou de Machhad se ressemblent. Des jeunes qui parlent à voix basse, des commerçants du Grand Bazar qui ferment définitivement leurs échoppes, des familles qui effacent des messages avant de quitter leur téléphone. « Ce n'est plus la peur d'un jour, c'est la peur de durer », confiait récemment un ingénieur iranien installé à l'étranger, en contact quotidien avec ses proches restés au pays. Ce détail est essentiel : la contestation iranienne a changé de nature. Elle n'est plus une protestation cyclique liée au coût de la vie ou à une décision ponctuelle du pouvoir. Elle touche désormais au cœur du contrat politique qui lie - ou liait - le régime à une partie de sa population. Les chiffres sont implacables. En janvier 2026, le rial s'échange à plus de 1,4 million pour un dollar, contre 700 000 un an plus tôt. L'inflation annuelle oscille entre 40 % et 72 % selon les produits. Les prix alimentaires ont augmenté de 72 % en un an. « Si seulement le gouvernement, au lieu de se concentrer uniquement sur le carburant, pouvait faire baisser le prix des autres biens », déclarait fin décembre un chauffeur de taxi. « Les prix des produits laitiers ont été multipliés par six cette année, et d'autres biens plus de dix fois. » C'est dans ce contexte d'asphyxie économique que les bazaaris - ces commerçants et artisans du Grand Bazar de Téhéran, pilier historique du pouvoir depuis 1979 - ont fermé leurs échoppes le 28 décembre 2025 et rejoint la rue. Ce geste est hautement symbolique. Comme le rappelle un spécialiste de l'université de New York : « Pendant plus de cent ans d'histoire iranienne, les bazaaris ont été des acteurs clés dans tous les grands mouvements politiques de l'Iran. » Leur défection marque un point de non-retour. La réponse du régime a été d'une brutalité sans précédent. Les bilans varient considérablement selon les sources - d'au moins 28 morts documentés par Amnesty International entre le 31 décembre et le 3 janvier, à plusieurs milliers selon d'autres estimations. Ces chiffres, impossibles à vérifier indépendamment en raison de la coupure totale d'Internet et des lignes téléphoniques depuis le 8 janvier, doivent être considérés avec prudence. Ce qui ne fait aucun doute, c'est l'ampleur de la répression. Des témoins rapportent avoir vu « des centaines de corps » dans les rues de Téhéran. Les hôpitaux de la capitale et de Chiraz sont débordés par l'afflux de blessés. Le 3 janvier 2026, le Guide suprême Ali Khamenei a déclaré que « les émeutiers doivent être remis à leur place ». Le même jour, le corps des Gardiens de la révolution annonçait que la période de « tolérance » était terminée. Le 5 janvier, le chef de l'appareil judiciaire ordonnait aux procureurs de ne faire preuve d'« aucune clémence » envers les manifestants. Si la détresse économique a servi de détonateur, les slogans scandés dans les rues révèlent une contestation plus profonde : « Mort au dictateur », en référence au Guide suprême. « Nous nous révoltons à cause de la faim. » Mais aussi des appels en faveur de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d'Iran, exilé depuis 1979, qui a lancé le 8 janvier un appel à la grève générale largement suivi. Lorsque l'État coupe Internet, multiplie les arrestations (au moins 18 137 au 12 janvier) et assume la violence, il reconnaît implicitement qu'il ne gouverne plus par l'adhésion mais par la contrainte. Ce qui s'effrite aujourd'hui, c'est le récit fondateur lui-même. Une partie croissante de la population, notamment la jeunesse, ne se reconnaît plus dans le discours de la République islamique. La fracture est sociale, générationnelle, mais aussi profondément symbolique. Le théâtre américain : entre déflexion interne et projection impériale Cette rupture interne n'évolue jamais dans le vide. Elle est observée, interprétée, parfois exploitée par les puissances extérieures. À Washington, la crise iranienne est immédiatement lue à travers un prisme stratégique. Le discours officiel invoque les droits humains et la solidarité avec le peuple iranien, mais les instruments mobilisés relèvent d'une logique de puissance classique : pressions économiques, sanctions élargies, menaces indirectes sur les partenaires de Téhéran. Pour Donald Trump, la séquence iranienne agit à la fois comme un écran et comme un levier. Elle permet d'abord de délocaliser le regard, de détourner l'attention d'une crise intérieure américaine devenue politiquement et moralement explosive : celle provoquée par la radicalisation des opérations de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE). Les chiffres sont sans appel. Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, les arrestations par ICE ont atteint 1 200 par jour, leur niveau le plus élevé depuis l'administration Obama. Plus de 595 000 personnes ont été arrêtées en 2025. Le nombre de personnes détenues par ICE est passé d'une moyenne quotidienne de 39 000 à près de 70 000 au 7 janvier 2026. En 2025, ICE a procédé à plus de 605 000 expulsions, soit davantage que durant l'ensemble du mandat de Biden. Le « One Big Beautiful Bill Act », adopté en juillet 2025, a alloué près de 170 milliards de dollars à l'application des lois sur l'immigration sur quatre ans. Plus de 8 500 agents des forces de l'ordre locales et étatiques ont été formés pour assister l'application fédérale des lois sur l'immigration, dont plus de la moitié selon un modèle abandonné en 2012 après des constats de profilage racial. Les conséquences humaines sont dramatiques : des citoyens américains ont été détenus par erreur, le centre de détention de Guantanamo Bay a été réactivé pour accueillir des migrants, au moins sept personnes sont décédées en détention ICE en 2025. Le climat de peur a transformé des quartiers entiers. En projetant l'image d'un président redevenu acteur central de la scène internationale, Trump relègue au second plan une crise nationale qui fissure pourtant le cœur même du modèle américain. Mais l'Iran offre surtout à Trump un second levier, plus personnel, presque symbolique. Le 7 janvier, il menaçait : « Si Téhéran tue violemment des manifestants pacifiques, ce qui est leur coutume, les États-Unis d'Amérique viendront à leur secours. » Il ajoutait : « Nous sommes verrouillés, chargés et prêts à y aller. » Le 13 janvier, il annonçait l'annulation de toute réunion prévue avec des responsables iraniens et déclarait aux manifestants : « L'aide est en route. » Le même jour, il menaçait d'imposer des tarifs douaniers de 25 % sur tous les pays commerçant avec l'Iran, une menace visant directement la Chine, premier partenaire commercial de Téhéran. Cette escalade tarifaire, intervenue alors que Washington et Pékin venaient tout juste de conclure un accord commercial fragile en octobre 2025, risque de faire dérailler les relations économiques entre les deux premières puissances mondiales. En s'adressant directement au peuple iranien, en menaçant non seulement Téhéran mais aussi ses partenaires, en se posant en arbitre du destin d'un État souverain, Donald Trump dépasse le rôle classique d'un chef d'État. Il met en scène une conception du pouvoir où l'autorité ne repose plus sur les institutions ni sur le droit international, mais sur l'incarnation brute de la force. La posture qu'il adopte confine à celle de l'empereur moderne, voire du shah qu'il prétend combattre : un homme persuadé que la volonté individuelle peut se substituer aux équilibres collectifs et décider du sort des peuples. Cette personnalisation extrême de la politique étrangère américaine accentue le danger du moment et transforme une crise complexe en théâtre de projection narcissique. Les puissances entre calcul stratégique et alliances fragiles Pour Israël, l'Iran ne peut jamais être une simple affaire intérieure. Le 13 juin 2025, Israël a lancé une série de frappes « préventives » contre les installations nucléaires iraniennes, affirmant que Téhéran était « plus proche que jamais d'obtenir une arme nucléaire ». Dans la nuit du 21 au 22 juin, les États-Unis ont rejoint les opérations. Cette guerre de douze jours a gravement endommagé l'infrastructure nucléaire iranienne. L'instabilité actuelle est perçue à Jérusalem avec prudence : un Iran affaibli peut réduire certaines menaces, mais un Iran instable peut devenir imprévisible. La posture israélienne reste fidèle à une doctrine ancienne : vigilance maximale, communication minimale. La position de l'Arabie saoudite est plus subtile. Son silence relatif n'est ni indifférence ni neutralité morale, mais stratégie. Riyad sait qu'un Iran effondré serait un danger immédiat pour toute la région : instabilité du Golfe, perturbations énergétiques majeures, prolifération d'acteurs armés non étatiques. Le choix est donc celui de la prudence active : observer, contenir, préserver des canaux discrets, éviter que la crise ne se transforme en affrontement régional ouvert. Face à l'hostilité occidentale, l'Iran a tenté un « pivot oriental » vers la Russie et la Chine. Le 17 janvier 2025, un traité de partenariat stratégique de vingt ans a été signé entre Moscou et Téhéran. En décembre 2025, un programme de consultations 2026-2028 a suivi. La coopération militaire s'est intensifiée depuis 2022, notamment avec la fourniture par l'Iran de milliers de drones Shahed à la Russie pour son conflit en Ukraine. Mais la guerre de douze jours de juin 2025 a révélé les limites criantes de ce partenariat. Le jour où Israël a bombardé les installations iraniennes, aucune défense russe n'est intervenue. Le traité ne contient d'ailleurs aucune clause de défense mutuelle. La relation sino-iranienne est plus profonde sur le plan économique : la Chine est devenue le premier importateur de pétrole iranien, absorbant plus de 90 % des exportations en 2024-2025. Pourtant, Pékin n'a fourni aucune assistance militaire lors des frappes et le commerce bilatéral a reculé de 28 % en 2025. La menace tarifaire américaine du 13 janvier 2026 risque de compliquer davantage ces relations. Au cœur des préoccupations internationales se trouve le programme nucléaire iranien. L'Iran enrichit actuellement de l'uranium à 60 % de pureté, un niveau qui accomplit plus de 90 % du travail nécessaire pour atteindre l'uranium de qualité militaire. En mai 2025, Téhéran détenait 408,6 kg d'uranium enrichi à 60 %, quantité suffisante pour plusieurs armes si elle était enrichie davantage. Le temps de « breakout » est estimé à presque zéro, même si la fabrication d'une ogive livrable nécessiterait encore des mois, voire des années. Dans ce jeu complexe, l'Europe apparaît comme le grand absent. Le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont déclenché en septembre 2025 le mécanisme de « snapback », restaurant les sanctions onusiennes contre l'Iran. Mais leur capacité d'influence est désormais marginale. Fragmentée politiquement, affaiblie économiquement, dépendante énergétiquement et sécuritairement, l'Europe commente, condamne, appelle à la retenue, mais n'arbitre plus. Le prélude normalisé : vers une conflictualité permanente Ce qui rend la situation iranienne particulièrement inquiétante n'est pas seulement la gravité de la crise interne, ni même les menaces de confrontation militaire. C'est le contexte international : un monde où les institutions multilatérales sont paralysées, où les puissances intermédiaires sont marginalisées, et où le système mondial se resserre autour d'un face-à-face de plus en plus direct entre les États-Unis et la Chine. Dans ce duel, les crises régionales deviennent des laboratoires du rapport de force global. L'Iran n'est pas la cause de cette recomposition ; il en est l'un des premiers miroirs. Pékin observe l'exposition américaine avec distance, laissant Washington s'user dans l'hyperpersonnalisation du pouvoir, tout en consolidant silencieusement ses positions économiques, technologiques et stratégiques. La tragédie de notre époque n'est peut-être pas l'annonce brutale d'une troisième guerre mondiale, mais l'entrée progressive, presque banalisée, dans son prélude. Un monde où la conflictualité devient permanente, fragmentée, normalisée. Un monde où la guerre ne se déclare plus : elle s'installe. Les tambours que l'on entend aujourd'hui sont discrets, presque lointains. Ils ne rythment pas encore une bataille unique, mais une marche longue, sourde et dangereuse. Et ce qui inquiète le plus n'est pas leur intensité, mais la facilité avec laquelle le monde semble déjà s'y habituer. L'Iran n'est ni l'origine ni l'exception de ce basculement. Il en est l'un des révélateurs les plus clairs. Ce qui se joue dans ses rues n'est plus seulement un affrontement entre un pouvoir et sa société, mais l'un des premiers symptômes visibles d'un monde entré dans une phase de rupture profonde, où les équilibres se défont sans qu'aucun ordre nouveau ne soit encore capable de s'imposer. |
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