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Le Rassemblement National fait des yeux doux aux patrons

par Abdelhak Benelhadj

Les relations entre le pouvoir et les entreprises, entre le travail et le capital, ne sont jamais simples. Toute l'histoire de ces deux derniers siècles en Europe en est parcourue.

Aux Etats-Unis où des milliardaires accèdent aux leviers de commande à la suite de campagnes ruineuses qui excluent de facto les partis indigents, cela ne semble pas faire débat.

Cela trouble en revanche les pays européens et plus particulièrement les pays de vieille culture catholique. En France, pétrie d'égalitarisme républicain, l'argent a toujours été économiquement indispensable, mais moralement « sale » et corrupteur.(1)

L'époque est aux « en-même-temps »

Dans le monde de la démocratie représentative, le capital est minoritaire en voix, mais très influent politiquement. Tous les partis de droite « marchent sur leurs deux pieds »2 : tout le jeu consiste à combler l'exiguïté du vote en faveur des riches en persuadant la majorité qui vit de son travail de confier les pouvoirs au capital. C'est à cela que sert le discours politique au sens étymologiquement « vulgaire » du mot.3

« Nous assumons une politique qui est à la fois pro-pouvoir d'achat, pro-travail mais qui est aussi pro-entreprises, pro-entreprises françaises. Nous aimons les entreprises françaises et nous avons besoin d'elles. » (J. Bardella, lundi, 12 janvier 2026, lors des vœux à la presse).

Cela rappelle la déclaration d'amour de Manuel Valls, alors Premier ministre de F. Hollande ; « Moi j'aime l'entreprise», lors de son discours à l'université d'été du Medef, le mercredi 27 août 2014, venu distribuer des dizaines de milliards aux entreprises sans contreparties, ni comptes rendus. Il avait ajouté : « Il n'y a pas d'emplois sans employeurs. C'est pourquoi il est absurde de parler de ‘cadeau fait aux patrons'.4 Une mesure favorable aux entreprises, c'est une mesure favorable au pays tout entier ! La France a besoin de vous ! la France a besoin de ses entreprises de toutes ses entreprises.... Quand les entreprises gagnent des marchés, c'est la France qui gagne. » (Les Echos, 27 août 2014).

On sait ce qu'il en est plus de dix ans plus tard

L'émergence irrésistible du parti de Le Pen n'est pas un fait commun. Son arrivée au seuil du pouvoir, l'attraction qu'il constitue aussi bien pour les autres partis de droite que pour les acteurs économiques, la singularité de son parcours dans un contexte occidental où les partis « populistes » accroissent leur audience politique interroge.

« Ambiguë, moi non plus. »

Les patrons de Airbus, Carrefour, Total Energie... sont clairs et appellent à discuter avec le RN. Elles poussent les organisations patronales au dialogue avec Jordan Bardella.

Les entreprises sont en quête d'assurance, en cas de succès électoral du RN. Elles veulent bien financer le RN (dans les limites de la loi) en contrepartie d'engagement ferme sur son programme et sur la politique qu'il entend mener.

Mais tous les patrons ne sont pas sur la même longueur d'onde.

Toute la question est : pourquoi ?

La CPME (par la bouche de son représentant, Amir Reza-Tofighi) affirme discuter avec tous les partis et relève les « incohérences » dans le discours économique du RN.

Ecoutons-le : « J'entends en effet que le RN défend les entreprises. J'ai rappelé au RN qu'énormément d'impôts ont été votés par le RN dans le projet de loi de finance. J'attends que tous les partis qui disent qu'ils défendent l'entreprise, les PME, l'économie en France mettent en cohérence leurs propos et leurs actes. » (BFM Business, mardi 13 janvier 2026).

Il en est de même de la présidente l'Association des Entreprises Privées (AFEP), Patricia Barbizet, qui refuse de rencontrer officiellement le RN, tant que le budget n'est pas voté (visant le vote louvoyant du RN). Cette semaine ont commencé les discutions à l'Assemblée sur ce sujet clivant qui menace la survie du gouvernement Lecornu II.

Les PDG de St. Gobin et d'Engie par exemple partagent son point de vue.

Instruite par le comportement passé du RN, elle semble méconnaître les contraintes électorales qui pèsent sur lui et déclare incompatibles son programme économique avec les intérêts des entreprises.

Le fait est que les patrons ont déjà des partis qui les représentent (au centre et à droite : la galaxie EPR, Renaissance, le Modem, LR...). Ils n'ont pas besoin d'un parti de plus illisible qui crée le trouble dans un environnement déjà agité et incertain. Ces patrons sont cependant hypocrites et font mine de pas voir que le RN est structurellement coincé dans un jeu double, un pied en faveur du capital et un pied en faveur du travail.     

La plupart des entreprises qui le soutiennent savent (c'est de notoriété publique) que le RN est, comme le PS et davantage que les autres partis, écartelé entre son électorat populaire et son parti pris en faveur des entreprises et du marché aux fondations de ce parti.

Bardella est de leur bord, comme naguère Jean-Marie Le Pen, mais a besoin de décliner des options et de céder à des choix qui ne lui aliènent pas le vote des travailleurs et des laissés pour compte qui sont en faveur de son parti et aussi de sa personne. Cela est bien mis en valeur par les médias privés et aussi les médias d'Etat qui cherchent tous à limiter l'influence de LFI.

Un peu d'histoire

Décriés après la guerre pour leurs partis-pris avant 1939, les patrons français ont été très discrets après 1945.(5)

Ils ne veulent surtout pas commettre la même erreur, tout en se ménageant toutes les marges de manœuvre possibles.

Le patronat connaît très bien le paysage politique français et ses acteurs, ne serait-ce que parce qu'il participe depuis au moins la fin de la dernière guerre à son façonnement, sinon à sa direction. D'autant moins d'ailleurs qu'une part non négligeable de l'électorat populaire se situe précisément dans les « banlieues », là où LFI espère recueillir une grande audience et de nombreux suffrages, même si les taux de participation y sont très difficiles à estimer.

Si la structure du jeu politique des années trente n'a guère changé, la nature du capitalisme français a été profondément bouleversée. Pourtant, ni la France, ni l'Europe ne sont menacées par un déferlement de hordes bolchéviks. Même avec une « nouvelle guerre d'Algérie », les militants les plus doctrinaires de la droite extrême auraient du mal à convaincre que tous les immigrés sont algériens, islamistes, terroristes, narco-délinquants, « français de papier », creusent le déficit de la sécurité sociale et menacent l'identité et la prospérité des Français par une sorte d'invasion démographique sournoise de l'intérieur.

L'islamo-gauchisme de LFI est un slogan, pas une réalité(6). Il ne suffit pas de pointer dans ses rangs une ou deux Rima Hassan, pour en faire un « parti de l'étranger ».

Au mieux, LFI influence un cinquième de l'électorat.

Et comme tout a été fait pour torpiller, après l'été 2024, le Nouveau Front Populaire, J.-L. Mélenchon n'a plus d'alliés pour bricoler une majorité à même de bouleverser l'équilibre conservateur qui règne au Palais Bourbon.

Les socialistes, ouverts à toutes les compromissions, sont « ailleurs » depuis 1920, les écologistes à objet politique indéterminé, sont constitutivement insaisissables et le parti communiste appartient à l'histoire (voir plus bas).

Certes, une improbable élection du chef des Insoumis en 2027, avec les pouvoirs que lui confère la Constitution actuelle (dont Macron use et abuse), pourrait disposer des moyens de gouverner, mais comme LFI est résolu à passer à la VIème...

Le RN, paraît à certains patrons, non seulement inutile mais en outre représente plus une source d'instabilité qu'une assurance.

Le patronat ne rechignerait pas à la constitution d'une grande réunion de la famille de droite. Mais sûrement pas sous la houlette de M. Le Pen ou de J. Bardella, comme l'a initié E. Ciotti à la faveur des dernières élections législatives. De plus, la proximité du RN avec le dangereux président américain, n'incite pas la droite (y compris les plus atlantistes de ses membres) à confier les clés du pouvoir à un parti formé de bric et de broc qui joue sur tous les tableaux.

Notons au passage que le procès fait à M. Le Pen va augmenter l'instabilité au sein du RN. Les systèmes à deux têtes -et cela quel que soit le verdict final de la Cour d'Appel- souffrent d'une fragilité constitutive, écartelé entre deux attracteurs de force équivalente.

Tout cela nous amène à nous interroger sur ce qui menace vraiment le patronat français.

Aujourd'hui, le danger vient de toutes parts. D'abord de l'intérieur.

La politique menée par l'exécutif actuel est devenue un repoussoir universel, une vraie catastrophe qui aboutit à un rejet total par tous les Français de tout ce que touche ou entreprend E. Macron. Avec lui, rien ne marche, sans lui rien ne marcherait. Le président est devenu un boulet dont on ne peut ni s'accommoder ni se passer. Le problème vient de ce que la France macronienne est dans un coma profond depuis de nombreuses années. L'exécutif accumule les feux rouges : le commerce extérieur, les parts de marché, l'investissement en berne, les déficits budgétaires et sociaux, l'endettement... Ce blocage met la France face à un dilemme ingérable, dans une situation interne et externe très instable, rejeté chez lui, le président ne trouve même plus d'interlocuteur ailleurs.

Au point que même les partenaires européens de la France, ainsi que les marchés et les agences de rating, sont inquiets et n'osent exiger d'elle le respect de ses engagements (notamment budgétaires), de peur d'un effet domino, dans un contexte international très fragile.

Cependant le Too big to fail... dont la France a bien abusé dans une Europe divisée par la crise ukrainienne et déstabilisée par le nouveau locataire MAGA de la Maison Blanche qui met le feu partout dans le monde, est un atout qui ne pourra servir éternellement.

Le paysage économique français a connu de profonds changements. La composition et la nature même du patronat ne sont plus celles des années de Gaulle ou Mitterrand.

Il n'est plus homogène, organisé autour d'une colonne vertébrale unique : l'industrie, les mines, la métallurgie, la mécanique... Avec de grosses entreprises publiques et un gouvernement qui orientent les choix des acteurs autour de grands projets. (Cf. graphique ci-dessous).

Il n'y a plus de programme Airbus, Ariane, TGV, de Plan Calcul qui tractait de larges secteurs de l'économie...

Les Wendel, les Schneider... les barons de l'industrie, le CNPF dominé par l'Union des industries métallurgiques et minières (UIMM), tout cela est terminé. Les entreprises industrielles se tertiarisent.

Les grands patrons quittent peu à peu ces secteurs pour se reconvertir dans la com, la pub, la télé, les finances... En Allemagne, Preussag passe de la métallurgie au tourisme, mais c'est relativement marginal. L'Allemagne n'abandonne pas son industrie.

En France, c'est le cas de Bouygues (dont le BTP n'est plus la seule activité) ou de Lagardère qui se lance dans l'industrie (Matra, EADS, l'armement, l'aéronautique... ne sont plus qu'un souvenir)...

BPI, (Sud-ouest), V. 1er décembre 2023

(Graph. Journal PDF)

Ces décisions dont on mesure aujourd'hui la nocivité économique, n'ont que des avantages pour le capital.

La privatisation et la délocalisation (vers les pays-usines du tiers-monde) ont entraîné la désindustrialisation progressive de la France.

L'économie française a perdu ses usines et ses ouvriers. Le parti communiste a perdu ses électeurs.

Le Parisien, D. 16 septembre 2018

(Graph. Journal PDF)

Disparition des grosses unités industrielles pourvoyeuses de main d'œuvre. Multiplication des PME-PMI... dans lesquelles les petits patrons tiennent fermement leur management. La CGT (qui a perdu les grosses unités industrielles publiques) a cédé sa place à la CFDT mieux implantée dans le tertiaire et dans le privé.

Une pression sur les salaires : le tertiaire paie moins que l'industrie, conforté une désyndicalisation globale du salariat ce qui explique une chute importante du nombre de jours de grève, à l'exception des transports publics.

(Graph. Journal PDF)

Ce que l'on cache aux électeurs français, c'est que leurs déboires et ceux de leur économie, ce ne sont ni la Chine, ni l'Inde, ni l'Afrique, ni le Mercosur qui en sont les causes.

La cuisine médiatico-politique franco-française sert surtout à distraire les citoyens enfermés comme électeurs dans des jeux électoraux sans lendemains.

Le déplacement du centre du pouvoir au détriment des nations a été entamé il y a longtemps :

L'Acte Unique (1986), le traité de Maastricht (1992), celui de Lisbonne (2007, qui enjambe le référendum de fin mai 2005), les réformes discrètement signées à Bruxelles et l'adoption en novembre 2023 du rapport de l'eurodéputé belge Guy Verhofstadt, qui constitue un véritable coup d'Etat institutionnel, dessaisissant les Etats de leurs pouvoirs souverains pour les confier aux euro-technocrates...

C'est ainsi que l'Europe a signé l'Accord du Mercosur au détriment de l'économie et de l'agriculture française (bien que certains y trouvent leur compte), alors que l'opposition de Paris, décorative, a été superbement ignorée.

Dans ces conditions, avec des tensions internes mises sous le boisseau, le RN est non seulement loin de parvenir à l'Elysée et majoritairement au Palais Bourbon, comme le claironnent les sondages, mais il risque d'occuper des coquilles vides et d'administrer les maigres marges de manœuvre que lui concédera Bruxelles.

Inutile d'ajouter que les plus gros déficits français, c'est surtout à ses voisins européens que le commerce français le doit. L'état de la France est tel que l'on peut facilement imaginer ce qui lui arriverait si d'aventure un autre parti que celui de Macron (ou un de ses alter-égo) parvenait au pouvoir à Paris.

On comprend alors pourquoi certains patrons hésitent à cheminer avec le parti que dirige Mme Le Pen ou Bardella qui demeure une singularité socio-politique très intéressante, par-delà tout jugement suscité par ses choix.

Notes

1- « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.» Jean 5:44, Matthieu 19:24. Découvrons ces « nuances» avec l'ancien ministre Luc Ferry : « Pour un libéral anglosaxon, le bon modèle de la loi, c'est la jurisprudence, une loi qui vient d'en bas de la société civile que l'Etat consacre. Pour un républicain le bon modèle juridique c'est le code Napoléon qui part de la loi pour prévoir les cas particuliers. Il y a très peu de jurisprudence en France. « La fable des abeilles de Mandeville c'est la charte du libéralisme anglosaxon. La somme des égoïsmes particuliers forme l'intérêt général. »(LCI, D. 14 décembre 2024)

2- Formule célèbre empruntée à Mao-Zedong (qui faisait référence aux choix économiques)

3-Pour approfondir la question, lire le livre lumineux de Alain Badiou (avec A. Lancelin),

Eloge de la politique, Flammarion, 2017, 140 p. Lire particulièrement le chapitre V « Macron ou le coup d'Etat démocratique » (pp. 115-129.

4-Suppression de la C3S, baisse de l'impôt sur les sociétés... « 40 milliards, ce n'est pas rien », précisait M. Valls.- Collectif (2014) : Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours. Le vrai visage du capitalisme français. Nouvelle édition revue et augmentée. La Découverte, Arte Editions, 791 p.

5- Nous recommandons la lecture de deux sommes ignorées par la plupart des commentateurs et observateurs sous les feux de la rampe médiatique: - Hazera Jean-Claude, Rochebrune (de) Renaud (2013) : Les patrons sous l'occupation. O. Jacob, 959 p.

6- « La droite n'aime pas les arabes et la gauche n'aime pas les musulmans », disait naguère Jean-Claude Casanova, un ancien conseiller de R. Barre, qui détestait les deux.