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Le charisme, fédérateur ou manipulateur ?

par Sid Lakhdar Boumediene

Le vote populaire est-il justifié par le programme d'un mouvement politique ou par le charisme de celui qui l'incarne ?

C'est l'une des questions les plus mystérieuses en sociologie politique. Elle n'est pas seulement circonscrite au vote politique mais à bien d'autres domaines des sciences humaines. Dans un commentaire d'expression courte, j'ai choisi le charisme politique comme angle de vue car on ne peut tout traiter.

Certains diront que c'est le programme politique qui prime, d'autres diront que c'est celui qui le porte qui suscite l'adhésion des foules. Et au milieu, la très grande majorité, qui répondra avec prudence, «les deux».

Par une sournoise attitude d'ancien prof, je choisirai également cette troisième voix, très neutre et protectrice, mais en lui donnant une dimension moins convenue. Reprenons le sens logique des choses et expliquons tout d'abord ce qu'est le charisme.

Son étymologie grecque signifie «don, grâce accordée par les dieux?». Traiter du charisme d'une personne revient à comprendre pourquoi certains parviennent à fédérer autour d'eux en créant un sentiment de protection, de conviction, d'illumination ou de croyance d'une élévation de l'esprit.

Par le passé, de par cette étymologie, le charisme était la capacité de faire croire qu'une personne possédait des forces et capacités surnaturelles, au-delà des possibilités humaines communes. Il serait un envoyé du destin divin et se trouvait ainsi légitimé dans sa fonction de pouvoir et de chef d'une communauté.

De nos jours, le sens en est une extension logique. Le charisme d'un homme politique est toujours sa capacité à fédérer autour d'un projet, de présenter des options et idées clairement tranchées et simples, de capter l'attention par une voix et une gestuelle ou encore montrer une détermination forte. En fait, rien n'a changé si ce n'est tout de même la disparition du mysticisme (ou presque) et le choix d'un homme qui tient sa légitimité d'une élection interne lorsqu'il s'agit d'une démocratie.

Au vu de cette description, la réponse «les deux» semble effectivement évidente, le projet est fondamental puisqu'il alimente le talent de celui qui l'incarne.

Mais hélas, il faut être aveugle pour ne pas s'apercevoir que l'écrasante majorité des électeurs n'ont pas lu un traître mot du programme sinon les points simplifiés que le charisme de l'homme politique a fait ressortir.

C'est pour cela que j'en reviens à une réponse personnelle plus recherchée. «Les deux» sont simultanés au moment de l'expression du discours mais les deux n'ont pas le même rapport au temps quant à leur naissance.

Le projet politique ne naît pas d'une génération spontanée, il est le fruit d'une très longue maturation dans l'histoire que les écrits et diverses théories ont alimentée. Le programme politique vient toujours d'une filiation ancienne même s'il possède une forme différente.

Quant à l'homme politique charismatique, il naît de circonstances, certes héritées du passé, mais c'est son vécu personnel et ses choix du moment qui l'animent. Il s'agit donc bien de la rencontre entre un présent aux dimensions du temps d'une vie humaine et d'une histoire bien plus anciennement incrustée. Le capitalisme, le communisme, le nationalisme, le conservatisme religieux et ainsi de suite ne sont pas nés d'un discours récent et spontané.

Le concept idéologique est la poudre accumulée au fil du temps, l'homme charismatique en est le détonateur. Et c'est bien pour cela qu'il est dangereux de donner au charisme plus d'importance qu'il en a.

Détourné de son apport positif à donner vie à un discours, il peut rapidement tomber dans un autre travers, le plus habituel et dangereux qu'il puisse produire. Nous en avons déjà parlé dans cette rubrique, le populisme et les régimes autoritaires prennent naissance d'une longue histoire que le charisme va utiliser pour un usage de manipulation des foules.

Oui, le charisme est déterminant dans le choix du vote des citoyens, il est essentiel. Ne pas lire un programme dans ses moindres lignes n'est pas si désastreux que cela si le citoyen sait mettre en accord l'histoire de l'idéologie qui fonde le discours, ses propres idées et le charisme de l'homme politique. D'ailleurs, on pourrait dire avec humour et provocation qu'un programme politique est fait pour être modifié dès les premiers instants du mandat.

Reste que dans ce cas, le citoyen est pleinement responsable de son choix, il doit l'assumer s'il se rend compte qu'il a été victime de la manipulation et du charlatanisme.

En fin de compte, toujours et toujours dans cette rubrique, il faut répéter aux plus jeunes que seule l'instruction crée un rempart solide par la distanciation et l'esprit critique.