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«COVID-19» : vue de Tunisie

par Tunis : Kmar Bendana

  Comme beaucoup de gens, j'ai mis du temps pour assimiler ce qui nous arrive et pour prendre conscience de l'ampleur humaine de l'expérience de l'épidémie du Corona. Vue de Tunisie, la crise bouscule l'actualité politique et suscite une série de débats qui, touchant à des questions politiques fondamentales (information, communication, santé publique), secouent une « transition » enlisée depuis des années dans des contradictions et des impasses.

Internet : pile et face

Le Web permet de décréter la pandémie mondiale et de généraliser son nom : ‘COVID-19' et non plus virus chinois ou de Wuhan, coronavirus). La Tunisie déclare son premier cas, le 2 mars et renforce, le 9 mars, les mesures publiques prises en février. Le site d'information ‘Covid-19.Tn', l'ouverture d'un fonds d'aide électronique 18/18, le « téléthon » organisé par des journalistes, le 20 mars, (fête de l'Indépendance, passée inaperçue) montrent une mobilisation qui relègue au second plan la façade médiatico-politique cachant l'impréparation du pays.

L'Assemblée des Représentants du Peuple, la présidence de la République, le gouvernement - à peine formé1- révèlent leur errance. A côté du Conseil de sécurité nationale, une cellule de crise du ministère de la Santé - en alerte depuis janvier face à la propagation, encore lointaine, du virus - intensifie les communiqués et les actions. Le pouvoir central s'organise et les bilans quotidiens font pressentir les dangers de la fracture régionale et sociale, en train de s'exprimer.

Avec l'instauration du couvre-feu puis du confinement, on apprend que les Algériens ne «vendrediront » pas pour la première fois, depuis plus d'un an et que le Maroc - qui a connu son premier cas, le même jour qu'en Tunisie,- a décrété l'état d'urgence sanitaire jusqu'au 20 avril. La carte journalière de l'Université ‘Johns Hopkins' indique l'apparition de contaminés en Libye. Le 5 avril, sur les 2908 cas des 5 pays du Maghreb (dont 245 décès et 163 guérisons), la Tunisie a déclaré 596 atteints et 22 décès.

Ici comme partout, les mesures de confinement tracent la limite entre ceux qui restent productifs par le télétravail, ceux qui peuvent s'arrêter sans grande perte économique, ceux qui risquent de perdre emploi et salaire et ceux qui sont contraints de travailler à l'extérieur. Je ne parle pas de la population des prisons et des réfugiés qui n'ont le choix de rien. Universitaire à la retraite, je fais partie des privilégiés qui profitent d'Internet et participent à ses effets.

Les réseaux sociaux prennent des airs de Ramadhan ou de fêtes, exhibant prouesses culinaires et conseils domestiques et hygiénistes. Nermine Sfar qui danse chaque soir en streaming avec ses admirateurs et les live musicaux, les projections de films et les vidéos éducatives et artistiques prouvent qu'Internet peut être complément de vie, support de culture et vecteur de solidarité.

Dans le milieu de l'enseignement, la « continuité pédagogique », à travers le Web divise les rangs, tant que l'année scolaire et universitaire n'était pas menacée. La prolongation du confinement pousse les enseignants à bricoler des formules de cours diverses, laissant espérer que l'enseignement à distance amène à transformer les méthodes pédagogiques figées, à activer structures et équipements et à aplanir les inégalités des apprenants et des enseignants face à la Technologie.

La santé au centre de la politique

L'exposition de tous aux risques du COVID-19 et l'aptitude inégale de chacun, devant la maladie et la mort sont le dénominateur universel de cette crise sanitaire. Si le personnel médical tunisien s'est montré, jusque-là, efficace dans les décisions de prévention, on attend la formation d'un Conseil scientifique nécessaire aux dimensions de la grave crise sociale et économique en cours2. Les femmes sont en première ligne du personnel médical et paramédical3, reflet du système social et des tendances de la spécialisation des diplômes. La réponse sanitaire tunisienne transcende la division public/privé qui mine, depuis trois décennies, les acquis d'une santé publique qui a augmenté l'espérance de vie, vacciné contre la tuberculose, banalisé l'avortement, diffusé à travers les dispensaires et la radio, une culture médicale péri et néo-natale. Les pouvoirs publics sollicitent la conscience citoyenne, surveillent l'application des mesures avec des moyens visiblement peu adaptés4. Les déficits de santé publique éclatent, au grand jour, alors que la Tunisie dispense une médecine qualifiée (soins du corps, procréation médicalement assistée...) pour les voisins maghrébins, d'Europe ou du Sud du Sahara. Le secteur économiquement prospère participe à cliver les bénéficiaires des soins : les cliniques privées se multiplient aux dépens d'un hôpital public en recul5, les praticiens manquent dans les régions et le nombre des diplômés de la santé qui quittent le pays augmente, faute de recrutements. La médecine libérale se développe de manière rentable mais elle est incapable d'assurer les soins de proximité pour la population.

L'impératif sanitaire a fouetté le paysage médiatique plombé par des querelles politiciennes : les médecins épidémiologistes, urgentistes, anesthésistes, réanimateurs, biologistes, radiologues, rhumatologues, internistes, les statisticiens (et non les sondeurs d'opinion), les psychologues expliquent, conseillent, orientent les décisions. Nous voulons entendre économistes, démographes, nutritionnistes, urbanistes, agronomes, architectes, géographes et l'ensemble des sciences humaines contemporaines nous éclairer.

Si la crise a mis en évidence la nécessité d'un journalisme scientifique dans la chaîne d'information, la visibilisation forcée, du corps médical, pourrait inspirer les gestionnaires du pays à s'entourer davantage des compétences et des connaissances scientifiques de terrain afin de traiter la chose publique avec la conscience, aujourd'hui évidente, que l'intérêt général est constitutif de chaque intérêt individuel.

Notes :

1- Le gouvernement Elyes Fakhfakh entre en fonction le 27 février 2020 après plus de quatre mois d'intérim du gouvernement Chahed et le rejet du gouvernement Jemli en novembre 2019.

2- Deux appels ont été publiés. Cf. Nawaat, 30 mars 2020 http://nawaat.org/portail/2020/03/30/lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-appel-a-la-constitution-dun-conseil-scientifique-national/ et Leaders, 5 avril 2020 https://www.leaders.com.tn/article/29583-h-kazdaghli-et-h-mellakh-pour-un-haut-comite-scientifique-consultatif-dans-la-lutte-contre-le-covid-19

3- Cf. le portrait de Nissaf Ben Aleya https://www.leaders.com.tn/article/29596-nissaf-ben-alaya-un-parcours-d-excellence

4- L'arrivée des aides de l'Etat pose des problèmes logistiques majeurs.

5- La mort de 12 nourrissons dans une maternité à Tunis en mars 2019 a choqué l'opinion