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Pour le renouveau de notre diplomatie énergétique

par Anisse Terai*

En 1975 l'Algérie a organisé et accueilli le premier sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Cette réunion déterminante avait une portée encore plus importante que son insigne réalisation d'hisser la question pétrolière au plus haut sommet des pays membres. Elle aura aussi permis d'officialiser l'accord de paix historique entre l'Iran et l'Iraq, dont l'Algérie a été le principal artisan. Plus récemment, l'Algérie a joué un rôle central et décisif dans la médiation pour rapprocher les points de vue des pays producteurs, OPEP et non-OPEP, pour aboutir à l'accord historique sur la baisse de la production de pétrole de 2016. Dans les coulisses, l'Algérie a été l'un des instigateurs principaux de la nouvelle stratégie à long terme de l'OPEP, qui propose un cadre rationnel pour les prises de décisions, neutralisant ainsi les effets des conflits et des rivalités entre membres sur l'action de l'organisation.

L'intérêt de la diplomatie énergétique est évident dans le cas de la stabilisation des marchés du pétrole, mais il ne se limite pas seulement à ça. Elle permet aussi de faire avancer l'agenda stratégique de l'Algérie des négociations internationales pour définir les règlementations et les politiques énergétiques globales. Elle sert même à défendre la réalisation des projets économiques et d'infrastructures régionaux, à l'image du Trans-African Gas Pipeline (TSGP), le Gazoduc reliant le Nigeria à l'Algérie. La collecte d'information et l'accès aux dernières technologies sont d'autres bénéfices d'une diplomatie énergétique dynamique. Nous devons donc impérativement préserver cette tradition diplomatique et en faire un vecteur de développement économique, de prospérité sociale et de stabilité politique.

Institutionnaliser la diplomatie énergétique

Autant l'action diplomatique énergétique de l'Algérie a pu être déterminante, autant elle a varié au grès de plusieurs paramètres ; comme la situation économique du pays, les orientations des gouvernements ou la gestion des ministres en charge du secteur de l'énergie. Elle a été l'œuvre d'individus et non pas d'institutions. Cette situation la fragilise et peut même la rendre inopérante par moment. Par conséquent, il est impératif d'institutionnaliser notre diplomatie énergétique, au-delà du rôle traditionnel qui revient au ministre de l'Energie en la matière.

Cette institutionnalisation passe d'abord par l'alignement de notre diplomatie énergétique avec nos intérêts stratégiques de toute nature. Notamment à travers le Conseil national de l'énergie (CNE) où sont représentées toutes les institutions régaliennes. Ensuite en installant une équipe interministérielle pour veiller au pilotage de la stratégie déterminée par le CNE qui, en synchronisation avec le ministère de l'Energie, devrait reporter à la Présidence de la République pour faciliter la coordination interministérielle et les décisions d'arbitrage. Finalement, l'opérationnalisation de la diplomatie énergétique se déploie à travers nos postes diplomatiques à l'étranger, via l'intégration d'experts en énergie dans certaines missions diplomatiques, et le renforcement de la présence de Sonatrach à l'international avec un rôle purement économique et commercial. Elle prend forme aussi dans les organisations internationales.

Ces actions, dont le coût financier est vraiment modeste en comparaison avec les dividendes considérables, assureront la protection des intérêts de l'Algérie et le renforcement de notre savoir-faire dans le secteur de l'énergie. Aussi, et en tout état de cause, cette architecture pour la gouvernance du secteur de l'énergie ne doit pas être limitée à la seule question de la diplomatie énergétique, mais devrait concerner toutes les questions d'ordre stratégique nécessitant une coordination interministérielle, voir interinstitutionnelle, et des prises de décisions au plus haut sommet de l'Etat.

Positionnement dans les organisations internationales

L'Algérie est fondateur et/ou membre de plusieurs organisations internationales spécialisées dans le secteur de l'énergie et de l'environnement, comme le Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG ou GECF en anglais), l'Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA) ou l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Il est impératif aujourd'hui de renforcer la présence de l'Algérie dans ces instituions et cela passe par deux canaux : (1) la participation active dans les instances de gouvernance (assemblées générales, conseils d'administration, comités techniques…) qui requiert d'être une force de proposition dans la définition des orientations stratégiques et (2) le positionnement des compétences algériennes dans des postes de direction et d'expertise au sein même de ces institutions. Cette démarche devrait aussi concerner les organisations internationales généralistes qui comportent des activités dans le secteur de l'énergie, à l'image des banques multilatérales de développement qui possèdent des départements dédiés à l'énergie, parfois même des complexes entiers dédiés à l'énergie comme c'est le cas à la Banque africaine de développement (BAD).

Si on prend l'exemple du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), le siège du secrétariat général se trouve à Doha au Qatar, le premier secrétaire général désigné pour deux mandats était russe et l'actuel secrétaire général, dont c'est le deuxième mandat, est iranien. C'est dire que sur les quatre grandes puissances gazières, qui constituent les piliers de l'organisation, l'Algérie est la seule à ne pas avoir encore obtenu un rôle de premier ordre dans l'organisation. En fait, l'Algérie devrait déjà avoir préparé la nomination d'un candidat algérien au poste de secrétaire général. L'élection à ce poste est à l'ordre du jour du 4ème sommet gazier du GECF, qui se tiendra en Bolivie du 20 au 24 novembre 2017. Cet effort pourrait aussi comprendre la proposition d'une nouvelle stratégie pour renforcer l'action du GECF. Des démarches similaires sont aussi nécessaires pour toutes les autres organisations. Plus généralement, on doit viser tous les postes de direction, et pas que les têtes d'institution, et ne pas oublier l'effort parallèle pour positionner les experts techniques dans ce type d'organisation.

Avantages comparatifs du secteur de l'énergie

Une diplomatie énergétique entreprenante est donc clairement nécessaire, mais elle ne représente qu'une facette, parmi beaucoup d'autres, des avantages comparatifs que l'Algérie possède dans le domaine de l'énergie. Il est ainsi important de concrétiser le renouveau de notre diplomatie énergétique dans une approche globale, cohérente et holistique afin de multiplier les externalités positives et capitaliser dessus. Pour ce faire, nous devons redéfinir la stratégie du secteur de l'énergie et nous assurer qu'il demeure bien un vecteur des intérêts stratégiques de l'Algérie, qu'ils soient politiques, économiques, diplomatiques ou sécuritaires.

*Fonctionnaire international et banquier spécialiste de l'énergie. Ancien cadre supérieur de Sonatrach, il a été formé à HEC Alger, Sciences Po Paris, l'ENA et l'Université d'Harvard.