Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

LE CAUCHEMAR DE LA FEMME DE CHAMBRE

par M. Saadoune

On ne sait pas beaucoup de choses de la femme de chambre, si ce n'est qu'elle a 32 ans, qu'elle est

une immigrée africaine et qu'elle habite le Bronx, un quartier défavorisé de New York. Mais on imagine parfaitement qu'elle aurait été particulièrement choquée de voir, dans une partie de la presse française et du Parti socialiste français, que sa présomption d'innocente victime est d'emblée questionnée.

 Que pèse une pauvre femme de chambre devant la carrière brisée net du directeur général du FMI et des affres que sa femme et ses enfants subissent ? L'image d'un Dominique Strauss-Kahn menotté, comme n'importe quel justiciable sur qui pèse des charges aussi graves, a largement supplanté le statut de victime de la jeune femme. Sa souffrance à elle est secondaire, quand elle n'est pas purement et simplement mise en doute. La solidarité avec l'inculpé est de rigueur et le doute systématique sur la version de la victime est la règle.

 On le voit, la lutte des classes ne s'arrête vraiment jamais. Les amis de Dominique Strauss-Kahn sont choqués par les images d'homme menotté car, bien entendu, la femme de chambre ne saurait que mentir… Ou, au minimum, qu'elle aurait sur-réagi face à une peccadille qui n'aurait jamais dû prendre une telle ampleur.

 Là où l'on s'attendait, au nom de la défense de la présomption d'innocence, à de la retenue par égard à la présomption de sincérité de la victime en attendant l'établissement des faits, on découvre un effarant concert de lamentations. Les pleureuses auraient pu se taire et laisser les avocats du patron du FMI – des ténors retors, dit-on - faire leur métier et user de toutes les ressources que permet le système judiciaire américain pour défendre leur client.

 Mais les amis du DG socialiste du FMI ne se contentent pas de cela. Non, cet homme bien né et très riche ne saurait être contraint à s'expliquer face aux très graves accusations d'une petite femme de chambre du Bronx. Ce serait attenter à sa dignité et le rabaisser au rang de la subalterne qui a osé se rebeller.

 Ce n'est rien d'autre au fond qu'une actualisation du droit de cuissage qui remonte à loin et que les femmes, en particulier celles des classes pauvres, sont tenues d'accepter en silence. Et si cette femme franchit le pas et dénonce, c'est tellement anormal que cela ne peut être qu'un complot ourdi par des forces qu'on se garde bien de désigner.

 Sur un forum de discussion, un intervenant a dit sa surprise de découvrir que le «conspirationnisme», censé être une spécificité arabe, est décidemment très français. Les femmes de chambre agressées ne peuvent pas, ne doivent pas se plaindre… Elles existent si peu, bien en dessous de ces milliardaires de gauche ou de droite qui, eux, se dispensent ostensiblement de considérations éthiques.

 Si les victimes se révoltent et crient, c'est - n'est-ce pas, cher ami ? - que d'autres tirent les ficelles pour en faire des femmes « fatales » ou l'appât d'un piège qui se referme avec une étonnante facilité sur un homme politique pourtant expérimenté.

 La seule morale de cette consternante affaire est bien à tirer des indignations très sélectives, du haro sur la victime et de l'expression éhontée du mépris de classe.