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Bechar entre malvie, populisme lénifiant et scandales financiers à répétition.

par Abdallah Azizi

1ère partie

A croire qu'il s'agit d'une malédiction récurrente. Nous avons relevé quelques observations qui ne se veulent nullement plus citoyennes qu'autre chose et partant, si elles pouvaient avoir quelque utilité, nous n'aurions pas dissipé notre temps vainement. Observations qui ne sauraient être confondues bien évidemment avec un bilan même passablement exhaustif, loin s'en faut.

Un tel bilan exigerait sûrement des données, des détails et des chiffres réels, ingrédients que seuls les services publics concernés gardent par devers eux, occultent, couvent jalousement et ne sont pas près de s'en délester. Et ce ne serait pas demain la veille.

Si l'on ébauche un remake sur la décennie écoulée + 1 (2000-2010) dans cette wilaya, force serait de constater que ladite décennie aurait bien fini dans une morosité délétère, voire dans une affliction douloureuse, prolongée, pour de nombreux responsables et «clients» de l'Administration (entrepreneurs et autres). Cet état de fait ne saurait être sans conséquences sur les affaires publiques. Des services importants ont été «décapités» de leurs principaux cadres. Il s'agit pour la plupart de directions techniques en charge de gros programmes (routes, travaux publics, logements, hydraulique, etc.), des services donc qui emploient le plus de monde directement ou indirectement. L'affaire dite de «l'hydraulique de Bechar», qui défrayé la chronique (dans le temps et dans l'espace), a révélé l'implication d'une cinquantaine de personnes (cadres du secteur susdit, des entrepreneurs et des élus), pollue l'atmosphère depuis plus de trois ans. Suite à cette affaire, d'autres responsables de l'exécutif, notamment le secrétaire général de la wilaya, les directeurs des travaux publics, le DLEP, le DPAT et autres membres du comité des marchés ont été condamnés à diverses peines de prison ferme ou avec sursis. Au regard de ces nombreuses condamnations, la population finirait bien par croire, à force, que tous ses malheurs viendraient d'individus sans scrupules qui détournent l'argent que l'Etat investit dans le développement local et ce, pour leurs intérêts personnels et ceux de leurs complices. Une telle situation de psychose de la peur déteindrait forcément sur les autres responsables de la wilaya touchés de près ou de loin par ces affaires les amenant à mettre le pied sur la pédale du frein plutôt que sur celle de l'accélérateur. Dès lors, des projets ne manquent pas d'en pâtir. Cette contagion qui sévit depuis quelques années touche presque tous les secteurs d'activité. Pour ne citer que les structures dont les affaires ont été saisies par les tribunaux pendant la décennie écoulée, la liste est impressionnante. On peut citer pêle-mêle : Hydraulique, DLEP, Travaux Publics, TDA, Naftal, CNL, CNEP, FNPOS, Cadastre, Domaine, OPGI et les comités des marchés qui touchent d'autres services (Trésor, Contrôle financier, DPAT et certains élus…, que reste-t-il donc !?

Il est quand même bizarre que le «diable» ait pu tenter autant de gens à la fois. Mais à entendre le nombre de milliards «détournés» ou «dissipés» que colporte la vox populi, il y a lieu de croire que le démon s'est mis réellement de la partie, usant à foison de son éternelle tentation des hommes. Aussi, si quelques incantations pourraient servir à quelque chose, joignons alors nos voix pour clamer à la face du malin : Vade retro satanas !

Bien sûr, il est du devoir de la justice de faire son travail, et elle doit le faire. Néanmoins, il demeure quand même curieux que cette wilaya, dès qu'elle relève un peu la tête, c'est sur ses genoux qu'elle se retrouve. Quelque huit postes de directeurs de l'exécutif de la wilaya sont restés longtemps sans titulaires. La peur ? Ce n'est pourtant pas le Triangle des Bermudes, quoique d'aucuns n'hésitent pas à comparer l'immensité des dunes désertiques à un océan où la nature aurait placé au hasard, sur des sables ondoyants, quelques îlots de verdure que sont les miraculeuses oasis. Et là, la comparaison n'est pas tout à fait abusive car si les océans regorgent de richesses, d'autres richesses ne se retrouvent-elles pas moins disséminées et différemment sur/dans/ et sous les sables !?

Comme une île au milieu des flots, la petite oasis d'antan vivait de ses propres produits : cultures maraîchères, dattes et légumes de ses jardins, des céréales des abords des oueds et des dayas en zone d'épandage… Et aussi de l'élevage : ovin, caprin, camelin et même bovin et équin. Oui, bovin et équin ! En effet, des vaches et des taureaux qui broutaient jadis paisiblement dans les broussailles des oueds faisaient partie du paysage coutumier, même sous un soleil incandescent. Quant au cheval d'Abadla (notamment «el heïmer» par référence à sa robe alezane cuivrée), sa réputation d'excellent coursier avait dépassé les frontières régionales pour s'étendre à presque toute l'Afrique du Nord. Ses amateurs et les connaisseurs n'hésitaient pas à faire le voyage du nord vers le sud pour l'acquérir, souvent sur commande. Par ailleurs, l'artisanat et le commerce n'étaient pas en reste. Le travail de la laine, des métaux, de la poterie avait ses corporations. A côté de boutiques regorgeant de tissus de toutes sortes, des échoppes débordaient de sacs d'épices, de caisses de thés verts et noirs, de cafés, de sparteries, de henné et autres gommes arabiques fort prisées dans le temps…

Mais la petite oasis paisible, promue chef-lieu de tout le Sud-ouest, de par sa situation géopolitique, voire géostratégique (ville de garnison et siège de la 3ème RM), a évolué avec l'indépendance vers le statut de «cité importante», un statut que ses frêles épaules ont du mal à porter. Enfin, une ville incontournable quand même ne serait-ce que par la force de la géographie. En effet, incontournable dans le sens propre et figuré, puisque pour aller à Tindouf ou vers Adrar à partir de l'Ouest, elle constitue un passage obligé. Une zone qui constitue à peu près le 1/3 de la superficie du pays. Cette (r)évolution fit perdre à notre oasis (et définitivement) son caractère oasien, celui-là même qui lui conservait un peu de son charme originel, pour la transformer en une sorte de «mini mégalopole» tentaculaire où il ne faut chercher ni style architectural distinctif ni encore moins un ordre urbanistique qui se respecte dans le cadre archétypal saharien. Nous sommes loin de l'architecture dite «spontanée» fondatrice des ksour qui se mariait harmonieusement avec la nature de l'espace et du climat.

La cité est parfois nommée abusivement métropole du Sud-ouest. Métropole de quoi ? Avec quelle économie ? Ici, on ne fait que dépenser, on ne produit quasiment rien ! L'asphaltage récent de quelques rues (12 milliards de centimes le km environ) est aussitôt défoncé que répandu : on ne finit pas de briser le goudron des rues que l'on a bitumées la veille et ce, pour n'importe quel motif : une canalisation d'assainissement à laquelle on n'a pas pensé, une adduction d'eau dont les crédits n'ont pas été mis en place au moment du goudronnage, pour une étude mal faite et pour bien d'autres choses encore que la logique économique ou simplement le bon sens refusent. Les particuliers non plus ne se gênent aucunement pour creuser des saignées sur la voie publique pour un branchement à l'égout, à une conduite d'eau potable ou pour poser un câble électrique quelconque. Ainsi, on creuse perpétuellement mais on «oublie» toujours de remettre la chaussée dans son état originel, en fait comme l'exige une réglementation presque jamais appliquée. Aucun contrôle donc. Pourtant, personne ne doit ignorer cette réglementation. La ville en chamboulement permanent est un éternel chantier où les matériaux de construction encombrent les voies publiques et gênent la circulation. Le carrelage des trottoirs récemment posé (encore à l'état de neuf) subit la même agression : des saignées à ne pas finir y sont pratiquées pour la pose de câbles, pour l'installation de quelques lampadaires rococo souvent en déphasage total avec le décor local. Ne peut-on pas penser à construire une fois pour toutes des caniveaux définitifs qui serviraient à la pose de tous les câbles possibles et imaginables comme cela se fait ailleurs ? A combien se chiffrent ces éternelles constructions-destructions-reconstructions ? Il est à noter que, dans ce dernier cas de figure, il s'agit d'opérations qui se veulent «embellissement de la ville». Mais ces opérations dispendieuses – pour ne pas dire ruineuses –, n'ont pourtant pas réussi à faire de cette ancienne oasis «la cité enchanteresse» que les instigateurs de ces opérations fantasmeraient de réaliser. Loin s'en faut. Ceci exige, bien évidemment, non seulement des moyens conséquents et une bonne gestion de ceux-ci, mais aussi une volonté doublée d'un sens aigu du service public, du sacrifice, une certaine culture, du savoir-faire et l'art qui va avec (ingrédients indispensables !). Hélas, n'est pas «baron Haussmann» qui veut ! Mais l'adage ne dit-il pas que : «l'enfer est pavé de bonnes intentions» ? Cette sentence sanctionne inexorablement, pour le moins, toutes les incompétences crasses.

Ici, le taureau n'a jamais été pris par les cornes : une partie des cohortes de responsables qui se sont succédé aux différents postes de responsabilité se seraient contentés de replâtrages, de saupoudrages financiers de programmes presque jamais bien achevés. Certains considèrent leur mutation dans le Sud comme une sanction. D'autres, un pied à l'étrier, restant dans l'expectative d'une mutation qui leur ferait quitter «ce trou» pour un ailleurs meilleur, plus valorisant pour leur carrière, voire plus rémunérateur. Pour d'autres, il s'agit de profiter au maximum d'un mandat électoral en cours avant que celui-ci n'expire car une réélection demeure toujours hypothétique et dès lors incertaine.

Le centre-ville est le même que celui de 1962 mais en beaucoup plus délabré. Certaines rues se sont carrément clochardisées, des maisons en ruine ne finissent pas de s'effriter sur des trottoirs pourris. Sur la «chaussée», de multiples fondrières et autres cratères et «dos d'âne» mal conçus maltraitent rudement passants, passagers et véhicules avec, toujours en prime, un nuage de poussière grisâtre qui se colle aux hommes, aux animaux, aux arbres et aux choses. Les bouches d'égout vomissent de temps à autre leurs contenus nauséeux le long des rues. Pour ne pas demeurer en reste, le réseau d'eau «potable» également pourri en fait autant. Quant aux nouvelles constructions, l'étranger qui débarque en cette lointaine contrée se demande toujours «pourquoi elles ne sont pas finies pour la majorité et pourquoi un tel manque de goût chez les concepteurs de ces constructions aussi bien publiques que privées». Cet état de fait donne à la ville son éternel aspect général «d'inachevé clochardesque».

Pourtant, la couleur du béton et le béton lui-même, bien travaillés, peuvent être objets d'esthétique indéniable. Ici, la désharmonie semble la règle : dans un décor chahuté, les constructions commencées et non finies sont en nombre considérable. Cette situation est inhérente, d'une part, au non-respect des plans objets de permis de construire pourtant dûment délivrés par des autorités non moins compétentes, et d'autre part, à l'état d'accumulation d'irrégularités devenues ingérables et partant inextricables pour des raisons autant sociales, économiques, que, surtout, administratives. La sédimentation des problèmes dus au manque de suivi, à l'incompétence donc serait pour beaucoup dans l'anarchie dans le secteur. Alors que dans des pays à développement moins avancé que le nôtre, on ne délivre pas d'autorisation d'habiter une maison non viable, inachevée, à cause des risques multiples.

 Un minimum de culture urbanistique est absent chez beaucoup de responsables en charge du secteur mais aussi chez l'auto-constructeur, quand bien même il serait vrai que parfois, pour ce dernier, «nécessité fait loi». En effet, même dans ces cas extrêmes, les services de l'urbanisme ne devraient-ils pas veiller à ce que les façades soient au moins ravalées correctement et peintes de sorte à donner à nos villes un aspect quelque peu acceptable à défaut d'une harmonie urbanistique optimale ? A croire que l'esthétique environnementale est complètement étrangère à notre culture et à nos mœurs. Devrions-nous attendre encore des siècles pour parler d'un environnement soumis à la « griffe» préalable d'un urbaniste-paysagiste ? Un bon (nous n'osons pas ajouter «et beau») cadre de vie ne devrait-il demeurer chez nous qu'une vue de l'esprit ? Ou le fait d'un excentrique déconnecté de son indigénat originel ?!

Des programmes publics «de développement» aussi bien du «sectoriel» que des PCD regorgent de milliards sur le papier, mais les retombées sur la population locale, sur son cadre de vie, ne sont pas perceptibles (c'est-à-dire sur le vécu de l'ensemble de la population à l'exclusion des nouvelles fortunes ostentatoires que l'œil nu ne saurait occulter quand bien même il le voudrait). En effet, quand nous apercevons d'énormes attroupements devant des épiceries et des queues infinies pour un sachet de lait à 25 DA que des gens s'arrachent des fois à coups de poings, ne devrait-on pas se poser des questions sur le niveau de vie réel de la majorité de la population ? Parce que le berlingot de lait (longue durée) à 75 DA (de diverses marques !) existe mais personne ne fait la queue pour se l'approprier. Parce que, ici, certains doivent déjeuner ou/et dîner avec un sachet de lait d'Igli à 25 DA (production locale) et d'une baguette de pain ou quelques dattes sèches… quand ils le peuvent !

LA REFECTION DU CENTRE-VILLE «HISTORIQUE» ET UN PEU D'HISTOIRE

Comme toute construction humaine, chaque ville a sa propre histoire. Et ce sont les actions des hommes qui font que cette histoire est heureuse ou laisse à désirer. Dans les années 70-80, la ville de Bechar avait bénéficié d'un programme rare en son genre, non seulement en Algérie mais même ailleurs dans le monde : la réfection de son centre-ville «historique». Pourquoi rare ? Il ne s'agit pas ici d'un simple ravalement des façades mais d'une destruction pure et simple du vieux bâti en toub (pisé) insalubre, crasseux et polluant, pour faire rejaillir à sa place un nouveau centre-ville, beau, moderne et plus fonctionnel et par voie de conséquence plus convivial. Et c'était possible ! La ville eut cette occasion en or qu'elle ne sut saisir hélas ! En général, il est difficile de toucher aux structures du centre d'une vieille ville quelle qu'elle soit sans rencontrer d'inextricables problèmes liés d'une part à la propriété privé et d'autre part à la contexture du tissu urbain, à la complexité des voies et des réseaux divers, aux opérations de démolition et au montant souvent faramineux des indemnisations qu'il faut débourser. Ce qui fait que les responsables renoncent généralement à de tels projets, à moins que ladite ville soit détruite par des événements imprévisibles et irrésistibles comme une guerre ou un violent séisme. Mais à Bechar, la réfection du centre-ville était possible (et l'est encore d'ailleurs) parce que la quasi-totalité de la zone concernée par les démolitions est un vieux quartier menaçant ruine, datant de l'époque coloniale, le contraire de ce que l'on peut appeler «des vestiges historiques à préserver». La facilité de cette faisabilité (destruction-reconstruction) résidait dans le fait que le propriétaire de la majorité de ces ruines n'était autre que l'Etat (il s'agit d'ex-biens vacants). Par conséquent, tous les problèmes liés aux enquêtes dites de «commodo et incommodo» préalables à des expropriations pour utilité publique ne se posaient que formellement. L'Etat était à même de détruire ses propres biens sans que personne trouverait à redire, et ce, pour les remplacer par d'autres, meilleurs, dans l'intérêt général. Soit. Aussi et à la satisfaction générale, un début encourageant de ce programme fut entamé à la fin des années 70, début des années 80. Trois pâtés de maisons furent rasés. On érigea à leurs places des bâtiments à usage d'habitations dont les rez-de-chaussée ont été destinés à des locaux commerciaux et à des bureaux. Ces derniers sont actuellement des sièges de banques essentiellement et aussi de quelques commerces. Néanmoins, sur le plan esthétique, l'architecture de ces blocs de béton ne peut être qualifiée «d'heureuse» : le centre-ville de «la capitale du Sud-ouest» du pays mériterait beaucoup mieux que ces «blockhaus» à la mode «soviétique» qui, plus est, donnent sur la place de la République. Cette dernière se poserait-elle comme une vitrine de la ville ? Cela aurait pu l'être. Hélas ! Tel que c'est, ce serait tout simplement se moquer du monde !

 Mais le quart d'une miche vaut mieux que pas de pain du tout ! Après la destruction de cette première tranche d'îlots (le quart environ de ce qui reste à démolir au jour d'aujourd'hui !), les travaux se sont arrêtés net et ce, depuis 25 ans ! Donc, tous les autres îlots vétustes avoisinants, qui font contraste avec les îlots neufs, sont toujours là et continuent à narguer les riverains de par leur délabrement inqualifiable, servant de vespasiennes et pour bien d'autres «besoins et usages» répréhensibles. Tout ce quartier en ruine a pour avenue centrale «la Grande Rue» appelée ainsi en souvenir de son prestigieux passé. En réalité, cette rue n'est ni «grande», ni «principale», ni belle d'ailleurs, mais elle est cependant «centrale» et porte le nom d'un Chahid glorieux : le Colonel Lotfi. Ainsi, avec la maison de tolérance (un rebut de l'ère coloniale) à une cinquantaine de mètres seulement de là, ces deux «vestiges du passé» seraient «le nombril» de cette capitale régionale !? Cette rue constitue l'axe principal de toute cette zone à démolir et c'est une honte qu'un quartier aussi délabré puisse encore exister en 2011 au centre d'une ville qui se veut la vitrine de tout le Sud-ouest d'un pays qui a la prétention d'être une puissance régionale, qui ne manque pas donc de moyens, et ce, aussi, presque 50 ans après l'indépendance.

Plus grave encore : les rues et les ruelles de ce quartier se transforment en coupe-gorge dès la nuit tombée et tous les marginaux de la ville s'y retrouvent pour y imposer leurs lois, au grand dam des riverains impuissants. Ce temps pendant lequel le quartier a été abandonné (25 ans et ça continue !) a permis aux mystérieuses personnes devenues propriétaires de certaines de ces ruines de régulariser et d'authentifier leurs actes de propriété afin de toucher le pactole le moment venu des expropriations. Les prix du foncier surtout au centre-ville ont pris l'ascenseur pour des cimes vertigineuses. Mais l'Etat a actuellement les moyens de modifier diamétralement cette situation plus que déplorable et balayer à jamais ces archaïsmes qui durent, perdurent et polluent la vie au quotidien de toute une population.

A suivre