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Peut-on évaluer le dispositif ANSEJ ?

par Hamiani Mohammed Toufik

1ère partie

Les entreprises créées dans le cadre du dispositif ANSEJ, sont en majorité des entreprises individuelles, supposées être gérées par l'entrepreneur, c'est-à-dire le créateur de l'entreprise. Or, la réalité a révélé que le pouvoir de décision dans l'entreprise revient souvent au bailleur de fonds ou au membre le plus âgé de la famille (le père, le grand frère ou le mari pour les femmes).

L'explication de la première situation se trouve dans le dispositif de l'ANSEJ, qui exige du jeune désirant bénéficier du programme, une contribution allant de 5% à 20 % de la somme du projet. D'un autre coté, le dispositif de L'ANSEJ exige que le jeune soit un chômeur.

 Un dilemme pour le jeune qui se voit obligé de faire appel à une tierce personne pour lui financer sa part. En contre partie, la tierce personne devient gérant de l'entreprise directement ou indirectement. Ainsi, un pourcentage très élevé d'entreprises est géré par des personnes dont leur nom ne figure nulle part : ni dans le dossier de L'ANSEJ, ni dans celui de la banque prêteuse de crédits, est constaté. Ces tierces personnes, sont pour la plupart des commerçants ou des chefs d'entreprises désirant profiter du crédit bonifié et des exonérations d'impôts accordées dans le cadre du dispositif de L'ANSEJ. Ils cherchent des jeunes chômeurs dans leur entourage, ayant les conditions exigées par la procédure d'usage pour bénéficier de ce programme et ils leur proposent le financement de l'apport personnel. Leurs bons rapports avec les banquiers, fait augmenter les chances de voir le projet accepté. Ce qui n'est pas le cas pour les jeunes chômeurs désirant créer eux-mêmes une entreprise.

 Ainsi, le dispositif de L'ANSEJ fait profiter beaucoup plus ceux qui sont introduits dans le monde des affaires que les jeunes chômeurs. Cette situation est renforcée par le comportement des banquiers qui accordent des crédits en se basant, souvent, sur des critères de confiances et d'affinités.

 Cet état de fait, rend le suivi des micro- entreprises créées par ce dispositif difficile. L'ANSEJ et la banque ont, souvent, affaire à un autre interlocuteur autre que celui inscrit dans les documents. Une autre préoccupation de plus pour le suivi et l'évaluation de la micro entreprise.

 La majorité des jeunes représentants cette situation n'est pas en mesure de répondre aux questions de la banque, car dès le début, l'opération était prise en charge par le bailleur de fonds et c'est lui qui continue de s'occuper de la gestion de l'entreprise.

 Concernant la deuxième situation ou la gestion de l'entreprise est confiée à un membre de la famille, elle trouve son explication dans la nature des rapports familiaux au sein de la famille algérienne.

 Même si une grande partie de promoteurs déclare prendre seuls leurs décisions et à un niveau faible en concertation ils ne peuvent s'en passer de la tutelle et de l'influence des parents.

 Toujours dans le cadre de cette approche, les jeunes micro entrepreneurs révèlent que des membres de la famille participent à la gestion stratégique de l'entreprise et ne font guerre appel à des conseillers extérieurs.

 L'influence des données socioculturelles sur le comportement des entrepreneurs du secteur privé n'est plus à démontrer. Certains psychosociologues, spécialistes de la théorie des organisations, ont déjà mis en relief depuis longtemps sur l'interaction entre la culture de l'entreprise et les données socioculturelles nationales.

 Le rapport de soumission des jeunes aux plus âgés, l'autorité indiscutable du père ou du grand frère, l'individu absorbé par le groupe, l'impératif de sécurité, la prudence, l'absence du calcul économique, sont autant de traits qui caractérisent la culture de la société algérienne encore aujourd'hui. Ces facteurs, caractéristiques de la société algérienne, continuent d'influencer le comportement des jeunes qui se voient obligés par la morale de céder la gestion de leur entreprise au plus âgé.

 Une situation surtout accentuée chez les jeunes entrepreneuses qui sont contraintes par la morale et les traditions, de céder au père ou au mari (pour les femmes) la gestion de l'entreprise.

 Cet esprit d'autorité des plus âgés observé dans la famille algérienne est aussi un véritable obstacle à l'émergence d'un style de direction participatif nécessaire pour réduire les frustrations et les tensions entre le chef d'entreprise et les ouvriers, et susceptible d'augmenter les capacités concurrentielles de l'entreprise. Il explique en partie le comportement des employés caractérisé par le manque d'initiatives et le peu d'intérêt qu'ils accordent à leur travail. Un état d'esprit affiché presque au niveau de toutes les entreprises.

 Cependant, ces données socioculturelles ne sont pas uniquement une source de blocage à l'émergence d'un management participatif, mais elles sont aussi à l'origine de certains comportements irrationnels du point de vue rationalité économique. L'analyse de la composition du personnel montre que la plupart du personnel a des liens de parenté ou de voisinage avec le chef d'entreprise.

L'embauche se fait souvent de bouche à oreille, c'est une société ayant des traditions orales, l'oralité prime sur l'officiel.

Le recrutement se fait aussi au sein de sa famille, puis dans voisinage même si cela se fait au détriment de l'intérêt de l'entreprise.

CONNAISSANCE DU MARCHE ET CAPACITE CONCURRENTIELLE

L'absence d'un système national d'information rend l'étude de marché quasi impossible. Le manque d'expérience et de professionnalisme chez les bureaux d'études, fait que ces derniers se contentent de simples études comptables basées sur les factures pro- formas. Une étude qui ne propose aucun indicateur sur l'évolution du marché, ni sur les opportunités et les risques de ce dernier. Cette situation fait qu'un pourcentage très élevé de jeunes entrepreneurs se voit confronté à une concurrence à laquelle ils ne sont pas préparés. L'absence d'informations sur le marché de l'entreprise, en amont et en aval, la méconnaissance des circuits de commercialisation et des règles de marché, l'ignorance du profil, des goûts et des désirs, l'absence de contact avec le consommateur font que les jeunes entrepreneurs trouvent énormément de difficultés à s'approvisionner en matières premières et à trouver des débouchés pour leurs produits.

Ajouter à cela, leurs capacités d'écouler leurs productions dépendant de plusieurs facteurs à savoir:

- Le secteur d'activité

- La saisonnalité

- La visibilité de la micro - entreprise En effet, il y a des secteurs qui subissent directement les incidences des évolutions des secteurs formels auxquels ils sont liés. A titre d'exemple, la branche menuiserie- ébénisterie subit directement les incidences des secteurs du bâtiment.

 La saisonnalité influence également sur certaines activités comme la fabrication de l'huile d'olive, la laine et la restauration qui baisse pendant le mois du ramadhan.

 La visibilité de la micro- entreprise influence également sur le niveau de la capacité d'écouler leurs productions. La visibilité peut être influencée par le degré de formalisation ainsi que par le lieu d'exercice de l'activité.

A ce sujet, nous avons constaté pendant l'enquête que les locaux utilisés pour l'activité sont souvent mal situés et inappropriés pour la nature de l'activité.

Le contrôle de l'existante d'un locale ne se fait que sur la base d'un acte de location souvent fictif et que l'activité se fait chez lui dans une des chambres de la maison qu'il transforme à cette occasion.

Ainsi, les premiers enseignements révèlent que les seuls promoteurs qui ont plus où moins réussi, sont :

- Ceux qui ont déjà une tradition familiale dans le commerce. D'ailleurs, ces entreprises sont, en réalité, gérées par leurs parents et que ces jeunes ne sont que des salariés dans leurs propres entreprises. Les parents, commerçants de métiers, implantés dans les réseaux formels, arrivent à se maintenir sur le marché.

- Ceux ayant créé leur propre emploi en fonction de leur profil de formation. Il s'agit notamment des professions libérales.

- Ceux qui ont investi dans les secteurs ne nécessitant pas une grande maîtrise des mécanismes du marché tels que : les fast food, les cafés maures, les salons de thé, le transport...

- Ceux implantés dont des régions à forte concentration d'entreprises Par contre, ceux qui se sont lancés dans des métiers dont ils ignoraient les mécanismes de fonctionnement du marché, étaient contraints d'abandonner très vite, ou de faire carrément faillite. Une situation qui a touché surtout certaines activités industrielles qui sont monopolisées par des personnes bien introduites et influentes, et qui font tout pour empêcher de nouveaux entrants. D'autres secteurs tels que l'élevage de bovins connaît des difficultés très variées :

- La difficulté de commercialiser le produit (le lait) malgré que l'Algérie soit l'un des plus grands pays importateurs du lait. Cette difficulté est due au monopole des importateurs sur le marché, pour qui la production nationale est une menace.

- La perte du bétail due à la difficulté des vaches importées des pays européens à s'adapter à notre climat.

 Cette situation très délicate met ces jeunes sans expérience dans des problèmes auxquels ils n'étaient pas préparés. Un jeune a donné son avis sur le dispositif de L'ANSEJ et toute la création d'activité aidée, a fait cette réflexion lourde de sens « avant, j'ai été chômeur sans dettes et après avoir bénéficié du programme d'aide, me voila toujours chômeur mais avec des dettes. »

 La nature des projets et des équipements accordés aux jeunes était aussi à l'origine de leur faillite (exemple du jeune à qui l'ANSEJ a accordé comme projet, une pompe à béton sans moyen de transport ni d'autres outils. Après plus d'une année, le jeune était dans l'obligation d'abandonner sa pompe pour plusieurs raisons : le coût de transport très élevé, un marché local très restreint, entretien coûteux de la machine, etc.…

 L'ensemble de ces problèmes montre le manque de rigueur dans l'étude technico- économique réalisée par les services de l'ANSEJ et les services de la banque. L'étude technico- économique est devenue une simple formalité à qui on accorde peu d'importance.

Le niveau d'instruction faible des jeunes bénéficiaires fait que la plupart d'entre eux ne sont pas conscients de leur relation avec les banques (bailleur de fonds). La majorité assimile le crédit accordé à un don. Concernant les techniques marketing, peu de jeunes ont eu recours à celles-ci. Les données ont montré que plus de la moitié ayant eu recours à la publicité l'ont fait sous forme de cartes de visite. Le taux de participation aux foires et autres manifestations commerciales reste faible. Les micro- entreprises dont le marché est local sont celles activant dans le secteur des services alors que dans le marché régional et national nous retrouvons les entreprises de confection et de l'agro- alimentaire.

- La Formation

 Le niveau d'instruction très faible de la plupart des bénéficiaires du programme de L'ANSEJ et leur méconnaissance des techniques de gestion a poussé l'ANSEJ à lancer un programme de formation de courte durée en gestion des entreprises. Cette formation a pour but de donner à ces jeunes entrepreneurs quelques notions de gestion indispensables pour mener à bien leurs affaires.

Durant la mise en œuvre du programme de formation, L'ANSEJ est confrontée à un problème auquel elle ne s'attendait pas. Il s'agit du refus de la majorité de s'inscrire dans ces programmes.

 Sur un nombre significatif de jeunes bénéficiaires, très peu ont suivi la formation (Statistiques fournies par l'ANSEJ).

A la grande surprise, les services de l'ANSEJ ont découvert que les jeunes appelés jeunes entrepreneurs ne sont en réalité pour la majorité que des travailleurs chez leurs parents ou chez les bailleurs de fonds. Une formation en gestion s'avère inutile puisqu'ils ne s'occupent pas réellement de la gestion de l'entreprise. Par ailleurs, le gérant de l'entreprise n'ouvre pas droit à cette formation destinée aux bénéficiaires du programme. Ainsi, une question s'impose : qui doit bénéficier de cette formation ? Le jeune qui ne gère pas ou le gérant qui ne figure nulle part dans le dossier de L'ANSEJ ?

Ajouter à cela, le niveau d'instruction faible de la plus part des promoteurs, ce qui fait qu'ils sont incapables de ressentir le manque à gagner en refusant la formation proposée. D'un autre côté, même avec les moyens dont disposent les antennes de l'agence, en infrastructures et en cadres-même si ces promoteurs répondent favorablement à ce programme il serait impossible à l'ANSEJ d'assurer pour tout le monde une formation adéquate.

- Le Recrutement

Les données socioculturelles qui caractérisent la société algérienne évoquées plus haut, conditionnent le mode de recrutement dans nos entreprises. L'analyse de la composition du personnel recruté, montre que la plupart du personnel a des liens de parenté avec le chef d'entreprise. Le recrutement se fait d'abord au sein de sa famille, puis dans le voisinage. Des gérants ont déclaré que la base de recrutement est la confiance, la qualification vient en second lieu.

Ce comportement est dicté par la soumission de chaque individu à son groupe de référence et que toute tentative de changement est interprétée comme une rupture consommée avec le clan familial et tribal. Concernant les modalités de recrutement, peu d'entreprises font recours à une annonce pour recruter leur personnel. L'embauche se fait souvent de bouche à oreille même si cela se fait au détriment de l'intérêt de l'entreprise. Le dispositif a-t- il atteint ses objectifs en termes de création d'emplois ?

 Les chiffres avancés par les pouvoirs publics concernant le nombre d'emplois créés par ce dispositif ANSEJ sont très loin du nombre réel. Les statistiques avancées par les organismes publics se basent sur les prévisions de l'étude technico- économique réalisée par les services de l'ANSEJ sur le nombre d'emplois qui sera crée. Situation actuelle des entreprises créées dans le cadre de l'ANSEJ ? Hormis les entreprises créées par des promoteurs ayant déjà une entreprise familiale ou une tradition familiale dans le commerce, la majorité des entreprises opérationnelles se trouvent dans une situation difficile. Beaucoup se trouvent opposées à des difficultés de remboursement leurs crédits.

A suivre