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Débat :
Quand l'eau décide : sécuriser les ambitions nationales par le cycle hydrologique: Pour une Algérie résiliente, souveraine et durable
par Elhabib Benamara L'Algérie a
engagé des chantiers majeurs et stratégiques : relance agricole, programmes de
logement ambitieux, développement du Sud, sécurisation alimentaire et
territoriale. Ces orientations répondent à des besoins réels et traduisent une
volonté politique forte de bâtir un pays stable, prodauctif
et souverain.
Pour que ces investissements colossaux atteignent pleinement leurs objectifs dans la durée, une condition s'impose à tous, indépendamment des choix idéologiques ou sectoriels : l'alignement avec la réalité physique de notre territoire. Dans un pays aride et semi-aride comme le nôtre, cette réalité porte un nom simple et universel : le cycle de l'eau. Le prendre en compte n'est ni un luxe ni une posture écologique. C'est une exigence de rationalité, de sécurité économique et de bonne gouvernance. Travailler avec lui, c'est renforcer l'efficacité, la crédibilité et la durabilité de l'action de l'État. Des pluies abondantes, des inondations révélatrices Les fortes pluies récentes qui ont touché le Nord du pays, provoquant des inondations urbaines et des dégâts matériels importants, constituent un signal clair. Elles ne traduisent pas un excès d'eau, mais une difficulté persistante des territoires à l'absorber, la ralentir et la stocker. Dans de nombreuses villes, l'eau a ruisselé rapidement vers les points bas, saturant les réseaux, inondant les quartiers, avant de rejoindre la mer. Quelques semaines plus tard, ces mêmes territoires feront face à des tensions hydriques. Ce paradoxe montre que le défi n'est pas seulement climatique, mais aussi un enjeu d'aménagement et de gestion territoriale. Il révèle surtout une marge de manœuvre concrète : renforcer la capacité de nos sols, de nos villes et de nos paysages à gérer l'eau lorsqu'elle est disponible, afin de réduire les risques et les coûts futurs. 1. Agriculture : consolider les investissements par la santé des sols La souveraineté alimentaire est une priorité nationale. Les projets agricoles, qu'ils concernent de grandes exploitations structurantes ou des initiatives de proximité, mobilisent des ressources financières, humaines et foncières considérables. Pour garantir leur rentabilité et leur durabilité, un facteur mérite une attention systématique : la capacité des sols à retenir l'eau. Un sol vivant, riche en matière organique, agit comme une réserve naturelle. Il limite l'évaporation, réduit la dépendance à l'irrigation d'appoint et amortit les aléas pluviométriques. Intégrer la santé des sols comme critère de pérennité dans la conception et l'accompagnement des projets agricoles, c'est protéger les investissements publics, sécuriser les rendements et transformer des charges récurrentes en capital productif national. 2. Élevage et steppes : sécuriser un pilier de l'équilibre territorial La steppe algérienne et l'élevage pastoral jouent un rôle central dans l'économie, l'aménagement du territoire et la stabilité sociale. Les tensions observées périodiquement dans la filière, notamment à l'occasion de l'Aïd, constituent des indicateurs avancés de fragilités plus profondes. Là où l'eau ne s'infiltre plus, l'herbe disparaît, la pression sur les éleveurs augmente et la dépendance aux importations s'accentue. Il ne s'agit pas d'un manque d'efforts humains, mais d'un affaiblissement progressif des fonctions hydrologiques des parcours. Renforcer la capacité des steppes à capter et retenir les pluies, par des aménagements simples de ralentissement du ruissellement, permettrait de sécuriser durablement la filière, de réduire les coûts de soutien et de valoriser un patrimoine national stratégique. 3. Habitat et villes : transformer l'eau de pluie en alliée Les programmes de logement et d'urbanisation, notamment dans le Sud et les Hauts Plateaux, répondent à une demande sociale légitime. Leur performance à long terme dépend cependant de leur capacité à gérer efficacement l'eau et l'énergie. Des quartiers conçus pour évacuer rapidement l'eau de pluie deviennent, avec le temps, plus vulnérables aux inondations, plus coûteux à rafraîchir et plus dépendants des ressources extérieures. À l'inverse, un urbanisme capable de capter, infiltrer et recycler l'eau crée des microclimats plus stables, réduit les charges publiques et améliore la qualité de vie. Il ne s'agit pas de ralentir la construction, mais de sécuriser l'investissement urbain par une approche adaptée aux réalités climatiques nationales. 4. Sahara : réussir la vision nationale par la maîtrise des rythmes naturels Le développement du Sahara est au cœur de la vision stratégique de l'Algérie. Sa réussite durable repose sur une compréhension fine de ses équilibres naturels. Historiquement, les sociétés oasiennes ont prospéré en ralentissant les flux : eau, vent, sable. Ces principes restent pleinement actuels. Diguettes, banquettes, plantations adaptées et gestion des eaux de ruissellement constituent un système de protection écologique pour les projets agricoles, industriels et urbains du Sud. Les intégrer dès la conception permet de réduire les risques, d'allonger la durée de vie des infrastructures et de transformer la contrainte climatique en levier de résilience. Conclusion : le cycle de l'eau, fondement discret de la souveraineté Dans un pays aride, la souveraineté ne repose pas seulement sur la volonté politique ou l'investissement financier. Elle dépend avant tout d'un équilibre hydrologique fonctionnel. Placer la gestion et la restauration du cycle de l'eau au cœur des politiques publiques ne signifie pas changer de cap : cela signifie sécuriser les ambitions nationales, protéger les ressources et renforcer la résilience du pays face aux chocs climatiques. L'eau n'est ni neutre ni passive. Elle n'obéit ni aux discours, ni aux intentions, ni aux volontés proclamées. Elle ne se plie pas aux slogans, aux plans quinquennaux ou aux décisions administratives ; elle suit uniquement les lois physiques, écologiques et biologiques. Travailler avec elles, plutôt que contre elles, donne à l'État les bases matérielles d'une réussite durable, en agriculture, en urbanisme, en énergie comme en sécurité hydrique. Source de vie, l'eau se retire lorsqu'elle est maltraitée : accélérée, expulsée des sols, réduite à un simple déchet dans les égouts. Elle disparaît alors pendant des années, laissant nappes épuisées, oueds à sec, sols morts. Et lorsqu'elle revient, ce n'est jamais en douceur. Elle revient en crue et en destruction, non par vengeance, mais par la réaction mécanique de territoires imperméabilisés et dévitalisés. Ce que nous appelons catastrophes naturelles est souvent le résultat prévisible de décennies d'ignorance hydrologique. Tant que l'eau sera traitée comme un problème à évacuer plutôt que comme une alliée à accueillir, elle nous manquera quand nous en aurons besoin et nous frappera quand nous ne serons pas prêts. Contribuer à comprendre et à intégrer le cycle hydrologique n'est pas une critique : c'est un acte de loyauté constructive, au service de l'Algérie et de son avenir. |
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