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La Doctrine du Dollar: Quand le pouvoir se chiffre, que la loi recule et que la politique devient une transaction
par Laala Bechetoula Le 8
janvier 2026, un basculement discret mais décisif s'est produit dans l'histoire
de l'ordre international. Interrogé par le New York Times sur ce qui limite la
puissance américaine, Donald Trump n'a invoqué ni les
traités, ni les alliances, ni le droit international. Il a invoqué sa propre « moralité », son « esprit », avant de reléguer le
droit à une simple question de définition, donc d'opportunité. Ce n'était ni
une provocation ni une improvisation.
C'était l'énoncé d'une doctrine. À cet instant précis, le système hérité de l'après-Seconde Guerre mondiale n'a pas été contesté : il a été contourné. Le principe de retenue fondé sur des règles communes a cédé la place à une logique plus brutale, plus lisible, et infiniment plus dangereuse : la Doctrine du Dollar. Un monde où la puissance se chiffre, où la paix se monétise, où la souveraineté se négocie, et où la morale n'existe qu'à condition d'être rentable. Gouverner par les chiffres Certains dirigeants gouvernent par la vision, d'autres par l'idéologie, d'autres encore par la peur. Donald Trump gouverne par les chiffres. Après une année qui a profondément marqué les équilibres régionaux et mondiaux, un constat s'impose : le monde n'est plus pour lui un espace politique, mais un tableau comptable. Dans ce tableau, la paix est une ligne de coût, les alliances des abonnements révocables, la souveraineté une variable ajustable, et la souffrance humaine une externalité. Ce n'est pas le chaos.Ce n'est pas l'impulsivité. C'est la construction méthodique d'un ordre parallèle. Un ordre qui ne brûle pas le livre des règles, mais le rend inutile en le remplaçant par la transaction. La loi recule au profit du rapport de force. La légitimité cède devant la solvabilité. La question n'est plus : qui a raison ? mais qui paie, qui pèse, qui impose ? C'est la politique réduite au prix. Gaza, ou la conversion du désastre Gaza est bien plus qu'un symbole. Elle est devenue le prototype de cette doctrine. Au-delà de la destruction, au-delà de la catastrophe humanitaire, une idée nouvelle s'est installée avec une inquiétante sérénité: celle de la conversion du désastre en opportunité. La perspective d'une « Riviera Trump » à Gaza ne relève pas de la provocation médiatique. Elle constitue une rupture morale majeure. Elle signifie que le déplacement d'une population n'est plus une injustice à réparer, mais une condition préalable à gérer. Que la terre vidée par la force devient un actif disponible. Ce n'est pas de la reconstruction. C'est de la conversion. Dans la logique de la Doctrine du Dollar, la guerre nettoie le terrain, le capital redessine l'avenir, et la justice disparaît du cahier des charges. La souffrance devient une phase transitoire. Le cessez-le-feu une clause contractuelle. La paix un projet immobilier. Gaza devient ainsi le laboratoire le plus cru de notre époque : la destruction comme prérequis, la vie humaine comme coût, et l'avenir comme produit. Un Moyen-Orient sous gestion permanente Dans l'ensemble du Moyen-Orient, la même grammaire s'impose. Les conflits ne sont plus pensés comme des tragédies politiques appelant des solutions durables, mais comme des environnements de négociation.Les engagements sont temporaires.Les principes négociables. L'instabilité tolérée, parfois entretenue, lorsqu'elle améliore le rapport de force. Il ne s'agit plus de résoudre les crises, mais de les administrer. Le résultat n'est pas la paix, mais une volatilité permanente, où la tension devient une ressource et le statu quo un modèle économique. l L'Iran, point de rupture L'Iran révèle les limites structurelles de la Doctrine du Dollar. Contrairement à Gaza ou au Venezuela, l'Iran n'est ni aisément convertible ni rapidement asphyxiable. Il dispose d'une profondeur stratégique, de relais régionaux, d'une cohérence idéologique et d'une longue mémoire de la coercition. Il résiste donc à la logique du prix. Et c'est précisément là que le danger apparaît. Une doctrine fondée sur l'idée que tout a un coût se heurte à un acteur qui refuse d'être évalué comme une marchandise. Lorsque la pression ne fonctionne plus, l'escalade devient l'option la plus probable. Non par fanatisme, mais par logique systémique : un pouvoir qui confond négociation et contrainte finit par oublier la frontière entre pression et guerre. L'Iran n'est pas le cœur de cette doctrine. Il en est le test de rupture. Du Venezuela au Groenland : le retour du langage impérial Ailleurs, cette logique s'exerce avec moins de résistance. Le Venezuela est réduit à un tableau de ressources, son avenir politique formulé en termes de « supervision » et de rentabilité. Peu importe le mot choisi : la structure demeure. Le Groenland marque un autre seuil. Le simple fait d'envisager la pression ou la « négociation » sur le territoire d'un allié au nom de la sécurité a réintroduit un vocabulaire que l'on croyait révolu : acquisition, nécessité, propriété. Lorsqu'il faut rappeler publiquement que la souveraineté n'est « pas négociable », c'est que la confiance est déjà entamée. Les alliances deviennent conditionnelles. La sécurité un service. La stabilité révocable. La peur comme technique de gouvernement Sur le plan intérieur, la méthode est identique. Les institutions subsistent, mais leur substance s'érode. L'application de la loi devient spectacle. La brutalité se met en scène. La peur, lorsqu'elle est médiatisée, devient politique publique. C'est la force de l'autoritarisme post-moderne : nul besoin de détruire les institutions si l'on peut les vider de leur sens. Une société gouvernée par les chiffres ne se répare pas, elle se fragmente. Les indicateurs économiques peuvent s'améliorer, mais la cohésion se délite, la confiance s'effondre, les droits deviennent conditionnels. L'effet de démonstration Le danger majeur de la Doctrine du Dollar ne réside pas seulement dans ses effets immédiats, mais dans ce qu'elle normalise. Elle montre qu'un monde sans règles communes peut fonctionner, du moins temporairement. Que contourner les institutions et monétiser l'influence peut produire des résultats rapides. Cette efficacité apparente est séduisante. Et elle se diffuse. L'allié le plus fidèle de Donald Trump n'est ni un État ni une idéologie. C'est le dollar. Il décide qui compte, qui pèse, qui est protégé, et qui devient une variable d'ajustement. Et c'est là la vérité la plus dérangeante : dans chaque pays aujourd'hui, existe un « Trump intérieur », une tentation de remplacer le débat par la transaction, le droit par le calcul, l'intérêt général par le rendement immédiat. Ce que l'Histoire retiendra Toute puissance finit par nommer la logique qui la guide. La doctrine Monroe traçait des lignes. La doctrine Truman organisait des blocs. La doctrine Nixon déléguait la force. La Doctrine du Dollar chiffre tout. Elle ne demande pas qui a raison, mais qui paie. Elle ne défend pas la loi, mais le levier. Elle ne recherche pas la paix, mais la solvabilité. L'Histoire ne demandera pas si cette doctrine fut efficace - elle le sera. Elle demandera si un monde où la dignité humaine devient une ligne budgétaire peut survivre longtemps sans se dissoudre moralement. |
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