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Histoire :
La Dent et l’Empire : Chronique d’un meurtre qui ne finit jamais de tuer
par Laala Bechetoula Dans un coffre-fort du Palais de Justice de Bruxelles, pendant six ans, une dent en or a attendu. Une seule dent. Arrachée avec des pinces à un cadavre en décomposition dans la nuit du 21 janvier 1961, conservée comme trophée de chasse pendant quarante ans par un policier colonial belge, exhibée ensuite par sa fille devant des caméras avec la fierté obscène de qui montre un souvenir de safari. C’est tout ce qui reste de Patrice Émery Lumumba, premier ministre démocratiquement élu de la République démocratique du Congo. Tout le reste - les os, la chair, le sang, les 35 années d’une vie dévorée par l’espoir d’un continent libre - a été dissous dans l’acide sulfurique, broyé, brûlé, dispersé comme de la cendre dans le vent katangais. Ils voulaient qu’il ne reste rien. Pas un fragment d’os qui pourrait devenir relique. Pas une tombe qui pourrait devenir sanctuaire. Pas un corps qui pourrait devenir symbole. Ils voulaient l’effacement total, l’annihilation complète, le néant absolu. Mais voilà : on ne dissout pas une idée dans l’acide. On ne broie pas un rêve avec un marteau. Cette dent qui a survécu à la barbarie est devenue exactement ce qu’ils voulaient empêcher : le symbole de tous les crimes que l’Occident a commis en Afrique et qu’il refuse encore de nommer, de juger, de réparer. Le 17 janvier 2026, soixante-cinq ans jour pour jour après l’exécution, voici l’histoire de cette dent. Et l’histoire de l’Empire qui a tué l’homme à qui elle appartenait. Le discours qui signa l’arrêt de mort Le 30 juin 1960, jour de l’indépendance congolaise, le roi Baudouin prononce un discours hallucinant d’hypocrisie où il ose parler de «l’œuvre civilisatrice» de Léopold II - ce monstre qui fit du Congo son domaine privé et massacra dix millions de Congolais pour le caoutchouc. Baudouin ne prononce pas une seule fois le mot «pardon». Il parle comme un maître qui accorde gracieusement la liberté à ses esclaves. Puis Patrice Lumumba se lève. Il n’était pas prévu qu’il parle. Mais Lumumba se fiche du protocole. Il parle des «travaux forcés», des «ironies, des insultes, des coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres». Il dit : «Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres.» Dans la salle, le silence est de plomb. Baudouin est livide. Ce discours de sept minutes signe l’arrêt de mort de Lumumba. Car il vient de commettre l’impardonnable : dire la vérité sur le colonialisme devant ceux qui l’ont perpétré. Dans les jours qui suivent, les câbles diplomatiques entre Bruxelles, Washington et Londres crépitent. Le mot revient partout : «dangereux». Pas communiste - les services de renseignement le savent. Mais «dangereux» parce qu’authentiquement nationaliste, réellement déterminé à ce que les richesses du Congo profitent au peuple congolais. Or le Congo n’est pas un pays comme les autres. C’est un scandale géologique. Sous son sol : l’uranium des bombes d’Hiroshima, le cuivre, le cobalt (60% des réserves mondiales), les diamants, l’or, le coltan de tous nos smartphones. Un Congo souverain contrôlant ses ressources est inacceptable pour l’Occident. Impensable. Intolérable. Alors, dans les bureaux feutrés de Langley et les salons du Palais royal de Bruxelles, une décision se prend : Lumumba doit partir. Définitivement. L’ordre présidentiel d’assassinat Le 18 août 1960, réunion du Conseil de sécurité nationale à la Maison-Blanche. Allen Dulles, directeur de la CIA, affirme - contre toute vérité - que Lumumba est «à la solde des Soviétiques». Il agite le spectre du communisme. Et puis Eisenhower dit quelque chose. Robert H. Johnson, présent à la réunion, témoignera quinze ans plus tard sous serment : «Le président dit quelque chose qui m’est apparu comme un ordre d’assassinat de Lumumba. Ce fut un grand choc pour moi.» Un ordre présidentiel d’assassinat d’un chef d’État démocratiquement élu. Dulles câble immédiatement Larry Devlin, chef de station à Léopoldville : l’élimination de Lumumba est «un objectif urgent et prioritaire». Simultanément, il convoque Sidney Gottlieb, le chimiste en chef de la CIA, directeur du programme MK-Ultra. Gottlieb prépare un poison mortel et vole au Congo avec pour mission de contaminer le dentifrice ou la nourriture de Lumumba. Le plan échoue. Mais parallèlement, la CIA lance le «Project Wizard» : renverser Lumumba en achetant le Congo pièce par pièce. Entre 1960 et 1968, Washington dépensera près de 12 millions de dollars - plus de 80 millions actuels. Des parlementaires achetés. Des journalistes achetés. Des officiers militaires achetés. Au cœur de cette toile, Devlin identifie l’homme providentiel : Joseph-Désiré Mobutu, jeune colonel de 30 ans. Lors de leur première rencontre, Devlin lui tend une mallette contenant 5000 dollars. Mobutu prend l’argent sans hésiter. C’est le début d’une «amitié» qui durera 32 ans et coûtera au peuple congolais des millions de morts. Pendant ce temps, la Belgique orchestre sa propre partition criminelle. Le ministre Harold d’Aspremont Lynden envoie le 6 octobre 1960 un télégramme au Katanga : la politique sera désormais «l’élimination définitive de Patrice Lumumba». Et il y a ce document découvert par l’historien Ludo De Witte : un mémorandum annoté par le roi Baudouin lui-même, acceptant que Lumumba soit «neutralisé, physiquement si possible». Le roi commanditant un assassinat politique. La couronne belge, déjà ensanglantée par les dix millions de Congolais massacrés sous Léopold II, récidive. Le coup d’État et la fuite Le 14 septembre 1960, Mobutu annonce qu’il «neutralise» tous les politiciens et instaure un «Collège des commissaires». C’est un coup d’État sponsorisé par la CIA. Le 27 octobre, le «Special Group» approuve 250 000 dollars supplémentaires pour Mobutu. Lumumba se retrouve assigné à résidence, prisonnier dans sa propre capitale. Le 27 novembre 1960, il s’échappe. Direction : Stanleyville, sa base de soutien, à 1700 kilomètres. Pendant quatre jours, il roule, s’arrête dans les villages, prononce des discours. Les foules l’acclament. Mais ces arrêts permettent à ses poursuivants de le rattraper. Le 1er décembre, les troupes de Mobutu capturent Lumumba près de la rivière Sankuru. L’arrestation est brutale. Les soldats le frappent à coups de crosse, le traînent dans la boue. Les images de son arrivée à Léopoldville le 2 décembre sont insoutenables. Des soldats le tirent par les cheveux. Il trébuche, tombe, se relève. Son regard reste droit, fixe, inébranlable. Cette dignité dans l’humiliation scelle définitivement son sort. Le transfert vers la mort Lumumba est emprisonné au Camp Hardy. Les conditions sont terribles. Il est battu, torturé. Mais il tient. Il écrit à sa femme : «L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme.» Le 13 janvier 1961, les soldats du camp commencent à sympathiser avec le prisonnier. La mutinerie gronde. Garder Lumumba devient trop risqué. Une décision est prise : le transférer au Katanga, chez Moïse Tshombe, son ennemi juré. Le 14 janvier, Larry Devlin apprend que Lumumba va être transféré vers une mort certaine. Que fait-il ? Rien. Il attendra le 17 janvier - trois jours plus tard, après le transfert - pour envoyer un câble bureaucratique à Langley. Ce silence fait de Devlin un complice actif. Le ministre belge d’Aspremont Lynden insiste personnellement, le 15 janvier, pour que Lumumba soit envoyé au Katanga. Il sait. Il veut. Il ordonne. 17 janvier 1961 : L’exécution Le 17 janvier, en fin d’après-midi, un avion DC-4 décolle avec trois prisonniers : Lumumba, Maurice Mpolo, Joseph Okito. Pendant le vol, les soldats katangais les battent sauvagement. L’avion atterrit à Elisabethville à 18 heures. Sur le tarmac, nouvelle volée de coups. Des fonctionnaires de l’ONU assistent à la scène. Ils ne lèvent pas le petit doigt. On conduit les trois hommes à la villa Brouwez. Moïse Tshombe et son gouvernement les attendent. Avec eux : quatre officiers belges, dont le capitaine Julien Gat qui commandera le peloton d’exécution. Les Belges et les Katangais frappent encore les prisonniers. Méthodiquement. Vers 21 heures, on charge les trois hommes dans des véhicules. Direction : un lieu isolé près du village de Musumba. On les aligne contre un arbre. Selon l’enquête parlementaire belge, l’exécution a lieu entre 21h40 et 21h43. On fusille d’abord Okito. Puis Mpolo. Puis Lumumba. Les corps s’effondrent. Les soldats creusent une fosse peu profonde et les enterrent. L’horreur absolue Le lendemain matin, le ministre katangais Godefroid Munongo convoque le commissaire de police belge Gerard Soete : les corps doivent disparaître. Totalement. Soete et son frère déterrent les cadavres. Ils les découpent à la scie. Ils les plongent dans des barils d’acide sulfurique. Le corps de Lumumba se transforme en «une masse de mucus». Mais les os résistent. Alors ils les broient. Quand l’acide vient à manquer, ils aspergent les restes d’essence et y mettent le feu. Le travail prend deux jours. Mais avant de terminer, Soete plonge ses mains dans le bain d’acide. Il en retire deux dents de Lumumba. L’une est recouverte d’or. Il la nettoie. Il la glisse dans sa poche. Un trophée de chasse. Soete disperse ensuite les cendres dans la savane. Il ne reste plus rien. Plus aucune trace physique de Patrice Lumumba. C’est du moins ce qu’ils croient. L’impunité totale Pendant trois semaines, silence total. Le 10 février, Radio Katanga annonce que Lumumba a été tué par des «villageois en colère». Un mensonge grossier. Mais c’est la version officielle. Gerard Soete rentre tranquillement chez lui. Il reste dix ans au Congo, devient professeur en Belgique, écrit des romans. Il vit paisiblement. Personne ne l’arrête. La dent dort dans son tiroir. Parfois, il la montre à des amis. Larry Devlin fait une brillante carrière à la CIA. Il publiera ses mémoires en 2007, se présentant comme un homme d’honneur. Il mourra en 2008 sans avoir été inquiété. Allen Dulles, Eisenhower, d’Aspremont Lynden - tous mourront honorés, respectés, sans avoir jamais été poursuivis. Mobutu régnera 32 ans en dictateur, volant des milliards. Washington le soutiendra jusqu’au bout. Entre 1962 et 1991, les États-Unis verseront à Mobutu 150 millions de dollars en pots-de-vin CIA, plus de 1,03 milliard en aide au développement. En 1989, Bush père le qualifiera de «l’un de nos amis les plus précieux». L’impunité. Totale, absolue, obscène. La vérité qui remonte Il faudra attendre 1999 pour que la vérité émerge. L’historien Ludo De Witte publie «L’Assassinat de Lumumba», démontrant la responsabilité directe de la Belgique. Cette année-là, Gerard Soete, 79 ans, accepte une interview télévisée. Il raconte tranquillement comment il a démembré les corps, les a dissous dans l’acide. Et devant la caméra, il sort deux dents. «Celles de Lumumba», dit-il. «Comme une sorte de trophée de chasse.» Le scandale oblige la Belgique à réagir. En 2001, une commission parlementaire enquête. Le rapport de 988 pages conclut que «certains membres du gouvernement belge étaient moralement responsables» de la mort de Lumumba. «Moralement» - pas «légalement». Une pirouette pour éviter les poursuites. En février 2002, le ministre Louis Michel présente des «regrets profonds». Pas d’«excuses». Des «regrets». Aucune poursuite. Aucune réparation. Soete meurt en 2000, tranquillement, sans avoir été jugé. La dent passe à sa fille Godelieve. Le retour de la dent En 2016, Godelieve Soete montre la dent à la télévision. Tempête médiatique. La famille Lumumba, qui avait porté plainte en 2011, exige la restitution. La justice saisit la dent. Le 20 juin 2022, dans une cérémonie solennelle à Bruxelles, la Belgique restitue enfin la dent. Le Premier ministre présente des «excuses» et réaffirme la «responsabilité morale». Le roi Philippe exprime ses «plus profonds regrets». Une seule dent. Soixante-et-un ans après le crime. Sans poursuites. Sans réparations. Sans véritable justice. La justice en marche ? Mais le 17 juin 2025, coup de théâtre : le parquet fédéral belge demande le renvoi d’Étienne Davignon, 92 ans, dernier survivant des accusés, devant le tribunal correctionnel pour son rôle dans l’assassinat. Davignon était en 1960 chef de cabinet du ministre d’Aspremont Lynden. Les documents prouvent qu’il était au cœur du dispositif. Il savait. Il coordonnait. L’audience préliminaire est fixée au 20 janvier 2026. Dans trois jours. Si le procès a lieu, ce sera le premier procès pénal d’un responsable occidental pour un crime colonial de la décolonisation. Mais Davignon résiste. Il demande des reports. Il use de son influence pour retarder l’échéance. Juliana Lumumba dit simplement : «Nous cherchons la vérité.» Ce que nous devons à Lumumba Qu’est devenu le Congo depuis le 17 janvier 1961 ? Mobutu a régné en kleptocrate pendant 32 ans. Quand il est tombé en 1997, le pays a sombré dans une guerre qui a fait 3 à 6 millions de morts. Aujourd’hui encore, l’est du Congo est ravagé par des conflits pour le contrôle des mines. Le Congo, qui devrait être l’un des pays les plus riches, est classé parmi les plus pauvres. Tout cela découle du 17 janvier 1961. Car l’assassinat de Lumumba n’était pas seulement le meurtre d’un homme. C’était l’assassinat d’un projet : un Congo souverain, maître de ses ressources. À sa place s’est installé le modèle néocolonial. Mais on ne dissout pas une idée dans l’acide. Lumumba survit dans chaque mouvement de libération africaine. Dans chaque leader qui ose défier l’ordre néocolonial. Sankara a été assassiné en 1987. Gbagbo renversé en 2011. Kadhafi lynché en 2011. Le message est clair : vous pouvez avoir l’indépendance formelle. Mais ne touchez pas aux vraies richesses. Pourtant, malgré tout, le combat continue. En 2026, une nouvelle génération refuse le discours de la fatalité. Elle sait que Lumumba a été assassiné parce qu’il menaçait les intérêts occidentaux. Elle sait que tant que justice ne sera pas rendue, le système continuera. C’est pourquoi le procès de Davignon est important. Ce ne serait plus une «responsabilité morale». Ce serait une condamnation pénale. Un précédent. Une brèche dans le mur de l’impunité. Car les crimes contre l’humanité ne prescrivent pas. Ces crimes peuvent encore être jugés. Doivent être jugés. La dent de Lumumba qui a survécu à l’acide est devenue le symbole de cette vérité qui refuse de mourir. Cette vérité qui remonte des profondeurs de l’Histoire vers la lumière de la justice. Le 17 janvier 2026, soixante-cinq ans après l’exécution, le combat continue. Pour la vérité. Pour la justice. Pour la mémoire. Pour que jamais plus un Lumumba ne soit assassiné parce qu’il ose rêver d’une Afrique libre et digne. Comme l’a écrit Lumumba dans sa dernière lettre : «L’histoire dira un jour son mot.» Ce jour approche. Lentement. Douloureusement. Mais inexorablement. Car on ne dissout pas la vérité dans l’acide. |
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